«Nous assistons à un laboratoire politique»

Hasni Abidi: «Nous assistons à un laboratoire politique»

PAR CÉLINE ZÜND
Rencontre avec le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) entre deux vols. De retour du Caire, il repart bientôt à Bagdad pour le Sommet arabe.

Hasni Abidi convie ses invités au restaurant de l’Hôtel Bristol. «L’endroit est sérieux, mais pas prise de tête. C’est l’image que je souhaite donner de Genève.» Le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) use les fauteuils de velours en compagnie d’ambassadeurs, d’hommes politiques et de chercheurs des pays arabes. Il apprécie le chic discret du lieu, ses tables disposées à distance respectueuse les unes des autres qui en font un antre propice à la discussion.

Quand il ne parle pas politique en coulisse, Hasni Abidi intervient pour décrypter les secousses du monde arabe sur les plateaux de la TSR ou d’Al-Jazira, sur les ondes de la RSR ou de la BBC et dans les pages des journaux francophones. L’affaire libyenne l’avait propulsé sous les projecteurs. Le Printemps arabe a triplé sa présence médiatique. Après un ouvrage, publié l’année dernière en pleine liesse populaire*, il s’attelle à la rédaction d’un second livre sur les mouvements islamistes et la transition démocratique. Un chapitre sera dédié au bilan du Printemps arabe. Une consécration? «Sur le plan moral, oui. Enfin le public comprend la nécessité de lire et comprendre le monde arabe.»

Le Cermam, rappelle son directeur, est né d’une frustration. Lorsqu’il arrive en Suisse dans les années 1990 pour poursuivre ses études à l’Institut d’études européennes de l’Université de Genève, Hasni Abidi diagnostique un vide dans la recherche. «Le monde arabe était le maillon faible.» Aujourd’hui, le centre est mandaté par des Etats ou par des organismes tels que le CICR ou l’Unesco pour son expertise.

On prend rendez-vous avec Hasni Abidi pour lui demander, le temps d’un déjeuner, où en est l’autre rive de la Méditerranée, un an après les soulèvements populaires. Mais, alors que le serveur dépose solennellement le menu sous nos yeux, le politologue, une fois n’est pas coutume, avoue se faire violence. «Difficile de parler de Printemps arabe au déjeuner.»

Car, pour lui, l’analyse politique n’a pas sa place à table. «C’est trop sérieux pour en parler à l’heure du repas. Ou peut-être qu’un déjeuner est trop important pour l’accompagner d’une discussion si grave.»

Pourtant, les amuse-bouche auront raison de ce dilemme. Brochettes de poulet à l’ail et au thym, accompagnées d’une fine ratatouille, annonce la serveuse. Trois coups de cuillère et déjà nous parlons de l’Egypte, «le cas par excellence». Parce qu’il résume à lui seul le malaise social et économique qui a poussé des milliers de gens dans les rues. Mais aussi pour les craintes et les espoirs que suscitent les changements en cours.

«La population s’était rassemblée autour d’un but commun, se débarrasser d’un dictateur, rappelle Hasni Abidi en choisissant un petit pain aux noix parmi la vaste sélection offerte par le serveur. Maintenant que le régime est tombé, poursuit-il, les divisions resurgissent. Aujourd’hui, l’enthousiasme du début a fait place à une grande prudence et à la crainte de l’avenir. L’économie est en faillite, la transition se fait dans le chaos. Mais le désenchantement n’est pas propre aux Egyptiens. La Tunisie, la Libye, tous les pays connaissent une dépression post-révolutionnaire.»

Les plats sont apparus sur la nappe blanche depuis quelques instants déjà, Hasni Abidi s’interrompt pour savourer une blanquette de veau, recommandée par le serveur. On devine derrière le coup de fourchette une attention particulière, presque rituelle. «Je tiens à prendre mes repas à l’heure, j’ai appris à ne jamais sauter le déjeuner. Manger est une cérémonie, c’est le seul moment où je peux me poser, alors pourquoi m’en priver?» Le répit sera de courte durée. Ou en étions-nous?

L’Egypte. Le chercheur vient de passer quelques jours au Caire pour préparer le Sommet arabe qui se tiendra fin mars à Bagdad. Un événement crucial, puisque ce sera la première réunion des chefs d’Etat arabes après la vague révolutionnaire qui a bouleversé la région et qu’elle marquera le retour sur la scène politique de l’Irak, après dix ans de chaos et le retrait des troupes américaines. De nouvelles têtes feront leur apparition suite à la chute du leader tunisien Ben Ali, de l’Egyptien Hosni Moubarak, du Libyen Mouammar Kadhafi et au départ du Yéménite Ali Abdallah Saleh.

Cette réunion sera pour Hasni Abidi une occasion de plus de rencontrer les personnes clés du monde arabe, décideurs, universitaires de haut rang, commentateurs. De colloques en conférences, le chercheur multiplie les lignes dans son carnet d’adresses. Car, comme il aime le répéter, lors de ces rencontres, «ce qui importe, ce n’est pas tant le programme des débats que les personnes que l’on croise en coulisse». Il compte parmi ses contacts plusieurs dirigeants et diplomates du monde arabe, notamment du Qatar.

C’est ainsi que travaille le Cermam, en réseau, pour poursuivre la mission qu’il s’est donnée, devenir une passerelle entre les deux rives de la Méditerranée. Il emploie quatre personnes et collabore avec une quinzaine de chercheurs externes, explique Hasni Abidi entre deux gorgées d’eau pétillante. Pour tourner, il propose des séminaires au personnel de banques suisses, de compagnies d’assurances ou d’entreprises pétrolières. Il a par exemple dispensé des cours à des top managers de Total. «Quand une société ne se contente pas de pomper du pétrole, mais cherche à comprendre comment fonctionnent les sociétés arabes, je trouve cela bien.»

Certains universitaires sourcillent devant l’omniprésence du centre. Hasni Abidi défend la vulgarisation et balaie les critiques d’une conviction. «Quel est l’intérêt de la recherche si elle n’est pas publique, si elle ne contribue pas à apaiser les peurs en rendant le monde arabe lisible et accessible?»

L’apparition du serveur nous ramène à l’ambiance feutrée du Bristol. De nombreux clients ont quitté les lieux, le brouhaha a laissé place à une musique de piano-bar. Un plateau de fromage pour terminer le repas? Hasni Abidi hésite, puis cède à la gourmandise. La conversation dévie sur l’art de la table et les souvenirs de son enfance algérienne. «Chez mes parents, recevoir était un événement, on se préparait une semaine à l’avance, on sortait les verres en cristal, on nettoyait toute la maison.»

Le politologue a fait de l’Algérie un terrain de recherche privilégié. Il a défendu une thèse en 2009 sur les mouvements islamistes et la transition démocratique, revenue au goût du jour avec le Printemps arabe et l’ascension des partis religieux en Egypte et en Tunisie. Hasni Abidi a ardemment critiqué le courant culturaliste qui voit dans l’islam une incompatibilité avec la démocratie, et qui a contribué à promouvoir les régimes autoritaires.

Aujourd’hui, il voit dans les événements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord l’occasion rêvée d’assister en temps réel à un laboratoire politique et sociologique. «Ce n’est qu’à l’usage que nous saurons si les mouvements islamistes sont capables de respecter les institutions et l’alternance politique. Mais la participation à une campagne politique n’est-elle pas déjà un gage en faveur de la démocratie?» Le café annonce la fin de la discussion politique. Alors seulement peuvent commencer les conversations de déjeuner.

*  Le Manifeste des Arabes, Editions Encre d’Orient, 2011

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