L’Algérie fait-elle les frais de la politique étrangère de l’Occident?

Commentant la prise d’otages de travailleurs algériens et étrangers à In Amenas, Hasni Abidi, politologue et spécialiste du monde arabe, également directeur du Centre d’étude et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM1) à Genève, estime, dans cet entretien, que l’Algérie est victime de la politique étrangère des Occidentaux, qui ont, par leur intervention militaire en Libye, mis toute la région sur une poudrière. Pour lui, l’assaut donné par l’armée est une réaction logique d’un Etat souverain sur son territoire.

Reporters : L’Algérie vient d’être la cible d’une opération de prise d’otages perpétrée à In Amenas…
Hasni Abidi : Ce qui vient de se passer à In Amenas est la conséquence directe d’une série d’événements régionaux survenus depuis mars 2011. L’Algérie est en train de payer le prix de la politique étrangère occidentale, qui l’a mise dans une situation délicate. Cette politique concerne l’intervention de l’Otan en Libye et l’intervention française au Mali. Ces deux événements ont fait changer la donne sur le terrorisme dans la région. Les groupes terroristes ont largement profité de la chute du régime de Kadhafi pour s’approvisionner en armes et de la crise au Mali pour s’approprier un territoire devenu un point de départ pour leurs actions criminelles. L’attaque de la base gazière d’In Amenas mercredi est la suite logique de ces deux événements.

Les groupes terroristes responsables de la prise d’otages affirment avoir puni l’Algérie, qui a ouvert son espace aérien aux avions français. Qu’en dites-vous ?
Je ne sais pas s’il y a un lien direct entre cette prise d’otages et l’autorisation accordée par Alger à Paris de survoler son espace aérien dans le cadre des opérations militaires que mène l’armée française au Mali. En revanche, ce qui est certain, c’est que les groupes terroristes ont mis du temps pour planifier et exécuter cette attaque. Aussi, il ne faut jamais oublier que la guerre entre l’Algérie et les groupes terroristes ne s’est jamais arrêtée. Ces derniers ne ratent aucune occasion pour porter atteinte à l’Algérie. S’ils avaient, par le passé, la possibilité de faire ce qu’ils viennent de commetre maintenant, ils l’auraient fait, sans doute. Alors, il est difficile de dire que cette attaque est liée directement au survol par les avions de l’armée française de l’espace aérien algérien.

L’Algérie a-t-elle tort de laisser les avions français survoler son territoire ?
L’Algérie a compris une chose : avec ou sans son accord, la guerre aura lieu au Mali. Du coup, il n’est plus de son intérêt de camper sur sa position hostile aux interventions étrangères sur le sol africain, notamment que les deux pays sont liés par des conventions militaires bilatérales. Aussi, il ne faut pas oublier que l’Algérie est concernée directement par l’évolution de la situation sécuritaire au Mali.

L’assaut donné par les services de sécurité pour les libérer les otages a suscité l’inquiétude, voire l’indignation de certaines capitales, dont leurs ressortissants figurent parmi les otages. L’Algérie a-t-elle mal géré cette crise ?
Il faut d’abord situer cette opération dans son contexte pour pouvoir répondre à cette question. Les calculs et les visions de l’Algérie, pays concerné directement par cette affaire, et ceux des pays ayant des ressortissants otages ne peuvent être les mêmes. L’Algérie a à gérer la crise tout entière : libération des otages, neutralisation des ravisseurs, sécurisation des lieux, reprise de la production et autres. En revanche, ces gouvernements étrangers cherchent uniquement à préserver la vie de leurs citoyens. Une réaction qu’on peut comprendre, car ce sont des gouvernements qui ont des comptes à rendre à leurs populations. Pour l’assaut de l’armée, il me semble qu’il est logique d’intervenir vite pour ne pas donner assez de temps aux terroristes pour miner davantage le site et à exercer des pressions sur les otages. D’autant plus que les services de sécurité ont devant eux des gens qui ne croient pas trop au dialogue et au règlement pacifique des conflits. Ils se sont, depuis la nuit des temps, inscrits dans une logique suicidaire. En revanche, l’Etat algérien est appelé à revoir sa stratégie de communication et le fonctionnement de sa diplomatie, qui ne doit pas devenir la grande muette. C’est l’institution militaire qui est la grande muette, pas le ministère des Affaires étrangères.

Quelles sont les répercussions dans le proche et le moyen terme de cette attaque sur l’Algérie, notamment que le chef terroriste Belmokhtar promet d’autres actions ?
Certes, c’est un coup dur difficile à supporter. Dur parce qu’il a été largement médiatisé et qu’il s’est déroulé sur un site d’une importance capitale pour l’économie nationale. C’est une attaque qui fera rappeler aux étrangers les années noires vécues par les Algériens durant la décennie 1990. En outre, elle provoquera le départ du personnel étranger de certaines compagnies. A moyen terme, je crois que les choses rentreront dans l’ordre. Enfin, j’espère que le pouvoir algérien fera de cette tragédie une occasion de réveiller sa diplomatie. S’agissant des menaces de Belmokhtar, le terrorisme est toujours capable de commettre des attentats, mais la vigilance et la mobilisation de la société pourraient être un bon remède.