Lectures croisées d’un monde arabe en bouleversement

Le monde arabe « possède une cohérence historique et culturelle renforcée par une langue commune et une religion dominante. Cet ensemble géopolitique, n’est pas homogène, il offre une mosaïque culturelle, ethnique et confessionnelle. Il présente une disparité économique et est traversé par une diversité politique et institutionnelle […] »[1][1] Hasni Abidi, Le manifeste des Arabes, Paris, Encre d’Orient,…

Depuis décembre 2010, cette région connaît ce qu’il est devenu commun d’appeler les « Printemps arabes », désignant les mouvements de contestation qui débutent en Tunisie, à la suite de l’immolation d’un jeune chômeur pour protester contre la précarité et l’absence d’horizon, et vont se répandre dans les autres pays de la région.

Ces soulèvements ont démontré que dans le monde arabe de véritables forces d’opposition ont émergé, et exigent des changements radicaux. Ils semblent donner un nouveau souffle à l’idée de démocratie, mise à mal par l’utilisation dévoyée qu’avaient pu en faire ces dernières années les puissances occidentales. Mais ces soulèvements sont aussi porteurs, depuis leur départ, de nombreuses incertitudes, concernant leur impact sur les sociétés arabes mais aussi sur les rapports de force mondiaux.

Cette lecture croisée de trois ouvrages publiés à la suite des soulèvements a pour objectif d’aider à la compréhension d’un monde arabe en transition. Le manifeste des Arabes est un ouvrage de Hasni Abidi, politologue, directeur du Centre (CERMAM) à Genève et chercheur invité à l’Université de Paris 1 Sorbonne. Le monde arabe dans la longue durée est rédigé par Samir Amin, économiste, directeur du Forum du Tiers monde à Dakar. Enfin, Renaissances arabes, sept questions clés sur des révolutions en marche, a été co-écrit par Michaël Béchir Ayari (chercheur associé à l’IREMAM – Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman) et Vincent Geisser (chercheur à l’Institut français du Proche-Orient et président du Centre d’information et d’étude sur les migrations internationales – CIEMI). La confrontation de leurs approches nous permettra de faire le tour des enjeux majeurs de ce monde arabe[2] .

A l’origine des soulèvements arabes…

Les États-nations modernes arabes sont marqués par la corruption, le néo-patrimonialisme, la violence et la répression. Le tableau est encore plus sombre dans les États rentiers arabes qui exercent un contrôle sans partage sur leur société. Celle-ci, n’étant pas soumise à la fiscalité, ne peut en effet prétendre à une véritable représentation. Or, rappelle Hasni Abidi, les sociétés arabes ont un long passif de révoltes et d’émeutes, qui n’ont eu pour effet que de renforcer les dirigeants. Les revendications sociales, pour se donner une chance d’aboutir, s’étaient ces dernières années complètement déconnectées du politique. Mais les soulèvements qualifiés de « Printemps arabes » – dont les revendications concernent l’emploi, les salaires, la lutte contre la corruption, la soif de dignité et de démocratie – vont venir rompre avec cet engrenage.

À cet égard, le sous-titre de l’ouvrage de Samir Amin est révélateur : « Le “printemps” arabe ? ». L’auteur est très circonspect dans sa lecture des évènements. Il explique que le monde arabe appartient à la périphérie dominée du système capitaliste/ impérialiste. Dans cette situation, la croissance des pays arabes était vulnérable et les pays ont vu augmenter les inégalités et le chômage, à tel point que le système devait in fine exploser. Mais ce que l’on a vu se produire dans le monde arabe est avant tout une révolution anti-impérialiste, mais pas encore – même si potentiellement – anti-capitaliste.

V. Geisser et M. B. Ayari proposent quant à eux de considérer que, « au lieu de permettre l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle classe facilitant la domination d’un nouveau mode de production, ces mouvements viseraient à normaliser le système capitaliste. Sur le plan économique, écrivent-ils, cette normalisation viserait à éliminer la figure du rentier, parasite et racketteur. Sur le plan politique, elle tendrait à détruire les vestiges des partis uniques ou hégé-moniques » (p. 20). Ils réfutent l’idée de révolutions qui seraient le fruit d’une évolution démographique et culturelle dont le but serait le libéralisme. « La revendication démocratique n’est pour l’heure que l’ersatz d’un nouveau rapport au politique qui se cherche encore […]» (p. 125).

En tout état de cause, ces soulèvements s’inscrivent dans une perspective mondiale. S. Amin rappelle ainsi les tentatives, au sein des pays émergents, mais jusque dans les centres impérialistes, de se dégager du joug de la mondialisation. V. Geisser et M. B. Ayari identifient des matrices des soulèvements qui ne sont pas circonscrites au monde arabe : « émergence des sociétés civiles dans l’espace politique, perte d’influence relative des Occidentaux, crise de rendement du capitalisme mondial » (p. 15). Les « Printemps arabes » doivent donc être replacés dans un contexte généralisé de remise en cause des gouvernants, des partis politiques, des élites et des diktats des institutions financières internationales.

Le rôle de l’Occident

Les auteurs pointent la duplicité coutumière de l’Occident à l’égard du monde arabe. H. Abidi rappelle qu’au nom d’intérêts stratégiques, de contrôle des ressources et de leur hantise de l’islamisme radical, les puissances occidentales n’ont pas hésité à soutenir, renforcer et légitimer des dirigeants corrompus (p. 75). D’où les doutes inévitables sur les motivations qui ont poussé l’OTAN (Organisation de traité de l’Atlantique Nord) à intervenir en Libye. Même si, commente l’auteur, « Au nom du principe de la non-ingérence, fallait-il laisser Kadhafi réprimer le soulèvement ? Assurément non. » (p. 84).

Pour S. Amin, les objectifs se profilant derrière cette intervention ne font aucun doute : prendre le contrôle des ressources libyennes et acquérir une base militaire dans le pays. Il dénonce sévèrement l’argument marketing majeur de l’Occident : la promotion de la démocratie. En réalité, l’objectif est « d’imposer aux pays réfractaires l’économie de marché » ouverte et intégrée dans le système mondial dit libéral, en réalité impérialiste » (p. 154). Une véritable démocratie ne se limite pas à la tenue d’élections.

Mais quel a été le rôle de l’Occident dans le déclenchement des soulèvements et dans leurs évolutions ? Si pour H. Abidi « Les populations arabes agissent seules et exigent la chute des régimes en place » (p. 20), cette assertion est loin d’être partagée par S. Amin. Il rappelle que le monde arabe, pourvoyeur de pétrole et base stratégique prioritaire, constitue un enjeu majeur aux yeux des États-Unis, décidés à prendre le contrôle militaire de la planète, pour mieux s’assurer celui des ressources. Or, l’implantation de gouvernements véritablement démocratiques dans la région (et non les simulacres de démocraties, telles qu’on les a vus se multiplier en Asie ou en Afrique) impliquerait la remise en cause de l’alignement sur le libéralisme économique et sur la politique étrangère occidentale. Pour s’en prémunir, les États-Unis ont donc depuis longtemps fait prospérer un islam politique de soumission, car « les deux discours du capitalisme libéral mondialisé et de l’islam politique ne sont pas conflictuels mais au contraire parfaitement complémentaires » (p. 117). En effet, « l’idéologie islamiste […] n’imagine guère un système économique autre que celui du marché en place, encore faut-il préciser dans une version misérable » (p. 237).

Dans le même temps, et pour justifier leur guerre contre le terrorisme (qui a pour but réel d’assurer aux impérialistes l’exclusivité des ressources), ils feignent de craindre l’islam radical qu’ils ont eux-mêmes grassement nourri. Ainsi, dans de nombreux pays arabes, les expériences modernistes et laïcisantes, appuyées par les classes moyennes, ont-elles été férocement combattues par les puissances impérialistes qui ont mobilisé contre elles les courants obscurantistes.

V. Geisser et M. B. Ayari contestent l’idée qu’une alliance entre les WASP (White Anglo-Saxon Protestant) et l’intégrisme islamique serait à l’origine des soulèvements « dans la perspective conspirationniste, les dissidents sont nécessairement des réactionnaires alliés aux puritains américains pour abattre les régimes laïques et modernistes du monde arabo-musulman » (p. 57). Ils dénoncent avec force les nombreuses thèses conspirationnistes circulant sur les soulèvements dans le monde arabe et leurs vrais instigateurs. Les auteurs pensent que les nouvelles générations sont « moins malléables [et veulent] bâtir des régimes pleinement souverains […] » (p. 72).

Pour ces auteurs, nous sommes plutôt dans un contexte de perte de puissance relative des États-Unis et, plus largement, des puissances occidentales sur le monde. Pourtant, concèdent-ils, « il serait naïf d’exclure l’hypothèse que les autorités américaines chercheraient à influencer les transitions politiques en cours dans un sens qui serait conforme à leurs intérêts stratégiques et aussi à leur vision idéologique de la démocratie dans le monde arabe » (p. 70). Les auteurs admettent cependant que des questions restent sans réponse : « Renforcer la diplomatie de la société civile », appuyer la démocratisation des systèmes politiques en donnant leur feu vert, tels semblent les linéaments d’un projet des États-Unis dont la finition échappe encore à l’esprit » (p. 156).

Dans ce contexte, quid de l’Europe ? S. Amin estime que les projets européens pour la région font partie de la même dynamique impérialiste de soutien aux colonies israéliennes et aux velléités militaires des États-Unis. Lesdits partenariats entre l’Europe et le monde arabe, de type Euromed, ne sont que des contrats Nord-Sud auxquels le Sud était prié de se soumettre. Pour H. Abidi au contraire, si le processus de Barcelone a échoué, c’est à cause des pays arabes : « [le processus] s’est heurté à […] la tendance des gouvernements arabes à tirer prétexte du blocage du processus de paix entre Arabes et Israéliens pour trainer les pieds » (p. 75). Un processus de paix israélo-palestinien dont, pour l’auteur, le blocage devrait être imputé à l’Iran et à la Syrie…

Modèle et contre-modèle ? La Turquie et l’Iran

Les ouvrages étudiés se penchent notamment sur la question des relations avec l’Iran et la Turquie. En effet, « La faiblesse du monde arabe après le recul de ses poids lourds, l’Egypte et l’Arabie saoudite, a créé un vide dans la région en matière de sécurité et ouvert la voie à d’autres puissances régionales au Moyen-Orient : Israël, Iran, Turquie, des pays non arabes » (H. Abidi, p. 24). La popularité turque au sein des sociétés arabes – notamment pour ses positions sur le conflit israélo-palestinien – n’est plus à rappeler. Quant au régime iranien, accusé par H. Abidi de contribuer aux divisions entre Palestiniens et de bloquer les relances occidentales du processus de paix israélo-palestinien, il présenterait « désormais une menace apparente pour le monde arabe » (p. 46).

Dans une autre perspective, S. Amin estime que l’Iran et la Turquie (avec l’Egypte et l’Algérie) sont des pays qui ont de véritables chances d’émerger politiquement, mais seulement si « les systèmes alternatifs construits par les luttes en cours dépassent l’adoption simple de postures rhétoriques anti-impérialistes, se déconnectent effectivement de la mondialisation impérialiste et se déploient en association avec le progrès social et la démocratisation de la société » (p. 235).

L’islam politique

L’islam politique, selon un article de Vincent Geisser et Michel Camau (cité dans Renaissances arabes), s’inscrit « dans un temps long, porteur de dynamiques de mobilisation et de représentation du monde qui ne saurait disparaître simplement avec la répression ou la normalisation et l’intégration partielle au jeu politique (…) »[3][3] Citation dans le texte de Michel Camau, Vincent Geisser…
suite (p. 133). Cet islamisme est aujourd’hui soumis à d’importantes évolutions, notamment une réelle fracture générationnelle, avec, au sein des directions, des hommes âgés, qui n’ont pas immédiatement su être en phase avec les soulèvements, et une génération plus jeune qui s’y est, elle, vite identifiée. Afin d’être reconnus par les régimes et les sociétés, les islamistes se caractérisent aujourd’hui par trois éléments : « 1. Pratique du compromis permanent. 2. Normalisation électorale et parlementaire. 3. Défense d’une vision néolibérale de l’économie » (p. 144). Partis de l’ordre, ils cultivent leur image de parti libéral-conservateur.

Les auteurs rappellent ainsi que « la très grande majorité des partis islamistes du Maghreb et du Machrek présente ouvertement des projets économiques néolibéraux défendant la propriété privée, l’accélération des programmes de privatisation des entreprises publiques, la promulgation de codes d’investissements très ouverts aux capitaux étrangers (notamment du Golfe) et le principe d’une finance islamique, dont le vernis éthique ne semble pas beaucoup gêner les bailleurs de fonds internationaux qui en font d’ailleurs la promotion » (p 147-148). Pour V. Geisser et M. B. Ayari, ces partis islamistes, qui n’ont à offrir qu’une « révolution conservatrice néolibérale (Dieu, la morale et le FMI !) […] » (p. 154) sont en manque de véritables changements à proposer aux peuples.

Cette conclusion de l’ouvrage Renaissances arabes rejoint l’introduction de S. Amin, qui, dès la première page, considère que les sociétés arabes doivent abandonner leurs illusions passéistes, « c’est-à-dire toute perspective « d’islamisation de la société et de la politique » » (p. 9). Distinguant de façon pertinente revendication de l’islam et revendication de l’islam politique[4] , il écrit : « L’islam politique n’est pas le produit spontané de l’affirmation par les peuples concernés de la force authentique de leur conviction religieuse » (p. 192). Si « l’émergence des mouvements qui se réclament de l’islam est en fait l’expression d’une révolte violente contre les effets destructeurs du capitalisme réellement existant, contre la modernité inachevée, tronquée et trompeuse qui l’accompagne [et] l’expression d’une révolte parfaitement légitime contre un système qui n’a rien à offrir aux peuples en question », l’islam politique au contraire « appelle à la soumission, pas à l’émancipation » (p. 111).
Les puissances occidentales « […] savent que le pouvoir de l’islam politique a la vertu – pour elles – de réduire à l’impuissance les peuples concernés […] » (p. 117). Dès lors, les deux seuls mouvements islamistes qui soient condamnés sans merci par ces puissances sont ceux qui mènent une lutte anti-impérialiste : le Hamas en Palestine et le Hezbollah, au Liban.

Et maintenant ?

D’ailleurs, rappelle-t-il, « L’islam politique…

Cette question, capitale, est l’objet de réponses fort différentes d’un auteur à l’autre. Si les « Printemps arabes » ont de l’avis unanime vaincu la peur des sociétés arabes, H. Abidi rappelle les difficultés des transitions politiques et les tâtonnements propres au processus de démocratisation. Comment savoir si certaines avancées ne sont pas purement cosmétiques ? Comment faire face aux questions matérielles, véritable « épée de Damoclès sur les processus politiques en cours » (p. 92) ?
Geisser et M. B. Ayari, voient venir « de nouvelles démocraties autoritaires ou de nouveaux autoritarismes démocratiques, [régimes hybrides qui] réuniraient les « attributs tota-litaires » des démocraties avancées et seraient légitimés par le contrôle direct de la société civile sur les institutions publiques » (p. 158).

Enfin, même si certains pays pourraient encore émerger politiquement, le tableau est plus sombre aux yeux de S. Amin. Pour lui, « la double adhésion à la soumission au « marché » et au projet d’État théocratique (…) constitue une menace mortelle pour toute avancée dans la triple direction de la démocratisation de la société, du progrès social et de l’adoption de postures anti-impérialistes conséquentes » (p. 234).

Farida Belkacem
Chercheur à l’IRIS « Lectures croisées d’un monde arabe en bouleversement », Revue internationale et stratégique 2/2012 (n° 86), p. 115-121.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2012-2-page-115.htm.
DOI : 10.3917/ris.086.0115.

NOTES
[1] Hasni Abidi, Le manifeste des Arabes, Paris, Encre d’Orient, 2011, p. 13.
[2] On notera qu’au moment où ces ouvrages ont été publiés, les évolutions de la situation syrienne étaient encore très floues, les auteurs n’abordent donc quasiment pas cette question.
[3] Citation dans le texte de Michel Camau, Vincent Geisser « Du MTI à Ennahdha : des islamistes pas comme les autres » dans Le Syndrome autoritaire. Politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 268-369.
[4] D’ailleurs, rappelle-t-il, « L’islam politique moderne avait été inventé par les orientalistes au service du pouvoir britannique en Inde avant d’être repris tel quel par le pakistanais Mawdudi » p. 112.