Syrie : « Le Conseil de sécurité est une non-solution »

Entretien avec Hasni Abidi, politologue, spécialiste du Monde arabe et directeur du Centre d’Études et de Recherche sur le Monde Arabe et Méditerranéen (CERMAM) Une interview réalisée par Claire Stephan pour ARTE

La Syrie franchit une étape de plus dans l’horreur…
Hasni Abidi : « Il s’agit de la fameuse « ligne rouge » dont parlait le président Obama et plusieurs dirigeants européens. Il s’agissait de la limite donnée par les Occidentaux au régime syrien avant l’internationalisation du conflit ».

Mais c’était il y a un an déjà et cette ligne a déjà été franchie lors de précédentes attaques à l’arme chimique…
« Oui bien sûr mais aujourd’hui, la coïncidence est importante, flagrante alors que des inspecteurs d’une Commission nommée par les Nations unies par le Conseil des Droits de l’homme sont présents sur le terrain. Il y a eu par le passé plusieurs preuves d’utilisation d’armes chimiques apportées soit par l’opposition, soit pour la dernière attaque, par des journalistes du quotidien Le Monde (décembre 2012, mars 2013). Aujourd’hui, nous avons une Commission d’experts et nous avons un mandat du Conseil de sécurité des Nations-Unies. Mais désormais, alors que ces derniers jours des réunions confidentielles ont lieu entre Russes et Américains sans la présence de l’émissaire international des Nations unies Lakhdar Brahimi, l’approche diplomatique prônée par Obama -c’est à dire préparer la conférence internationale de paix dite « Genève 2″- est mise en veilleuse. On ne peut pas parler de franchissement de cette ligne rouge et de sanctions internationales tout en plaidant encore en faveur d’une solution diplomatique. »

Cela prouve une fois de plus, plus de deux ans après le début du conflit en Syrie que la communauté internationale est totalement incapable de protéger la population civile en Syrie…
« L’hésitation, l’incapacité et l’impuissance de la communauté internationale, c’est à dire des membres du Conseil de sécurité des Nations-Unies à adopter une stratégie commune et trouver les voies nécessaires pour intervenir sur les soutiens du régime syrien et le régime syrien lui-même a été perçue par Damas comme une non-intervention, je dirais même comme un feu vert pour continuer son sale travail, cette guerre qui touche avant tout les civils. Le régime syrien a même pu reconquérir certaines zones qui étaient jusque-là aux mains de l’opposition et ce, grâce à ce silence international et à cette incapacité de réagir. Adresser ce dossier au Conseil de sécurité des Nations-Unies est, à mon avis, une non-solution pour le conflit syrien ».

L’armée syrienne semble en effet regagner une partie importante des zones qui étaient jusqu’ici sous contrôle de la rébellion et des groupes armés islamistes…
« Nous assistons à une reprise en main du territoire par le régime syrien, soutenue par le Hezbollah, l’Iran de manière directe mais aussi par des brigades chiites venues d’Irak. Deuxièmement, le régime syrien a pu prouver qu’il disposait d’une manne pour financer et alimenter cette guerre. Les armes promises à l’opposition par certains pays ne sont généralement pas arrivées et celles qui ont pu être envoyées sur le terrain sont très insuffisantes. Je dois dire aussi que l’avancée de certains groupes radicaux qui restent tout de même minoritaires, notamment le Front al-Nosrah affiliés à Al-Qaeda n’a fait que refroidir certaines puissances occidentales dans leur élan en faveur de l’opposition syrienne.

Selon vous ces terribles attaques à l’arme chimique dans la banlieue de Damas ont-elles perpétrées par le régime ou par des groupes rebelles dans le but de choquer l’opinion internationale ?
« Techniquement, les deux parties ont les moyens d’utiliser ces armes mais sur le plan politique et sur le plan logistique, seules les forces du régime syrien est capable de les utiliser. Le régime syrien l’a reconnu depuis plusieurs mois, il dispose de ce type d’armes chimiques. Évidemment, vu la traque exercée par le pouvoir et l’émiettement de l’opposition, cette dernière ne peut que difficilement préparer et procéder à l’utilisation de ce genre d’armes chimiques. Le régime, lui, est capable de le faire. Mais la question qui se pose désormais est pourquoi cette coïncidence, pourquoi les attaques ont-elles été perpétrées alors que des inspecteurs des Nations unies se trouvent sur le terrain. Je crois qu’aujourd’hui la communauté internationale a une dernière opportunité non pas pour agir mais pour prendre une position face à un drame qui est vraiment le signe de la démission de la communauté internationale. »