En Syrie, la «ligne rouge» ne sert qu’à justifier l’inaction

Mercredi 21 août, des opposants syriens, parmi lesquels la Coalition Nationale Syrienne et l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, ont accusé le régime de Bachar al-Assad d’avoir fait usage d’armes chimiques dans certains quartiers de la capitale.

Cette attaque serait survenue durant un intense bombardement des quartiers de Mouadamiya, situés au sud-ouest de Damas, et qui sont tenus par des rebelles.

Depuis, les voix occidentales s’élèvent de nouveau pour condamner le régime de Bachar al-Assad, accusé d’être à l’origine de cette attaque. Ces voix qui se réfugient depuis des mois derrière la « ligne rouge » de l’utilisation des armes chimiques agiront-elles désormais ? Réponses d’Hasni Abidi, spécialiste du monde arabe et directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève.

A ce stade de l’enquête, peut-on affirmer que le régime syrien est bien à l’origine de l’utilisation d’armes chimiques sur un quartier de Damas ?

Hasni Abidi : Il est encore très tôt pour l’affirmer. Seuls des experts mandatés par les Nations Unies ou des analyses d’échantillons par un laboratoire habilité pourraient définir si, oui ou non, il y a eu utilisation d’armes chimiques et qui est à l’origine de cette attaque.

Cependant, on peut déjà estimer que le régime syrien est le mieux placé pour avoir dirigé cette attaque. En effet, il n’est pas dans l’intérêt de l’opposition de mener une attaque dans une région qui est importante pour elle et dans les quartiers attaqués, l’opposition a pris l’avantage sur le régime et utilise cette région pour narguer les forces de Bachar al-Assad.

Pour l’instant, nous pouvons nous fier au premier avis de certains spécialistes qui estiment qu’à travers les vidéos diffusées depuis l’attaque, des signes d’utilisation de gaz sarin sont perceptibles.

Depuis plusieurs mois, les diplomaties occidentales condamnent régulièrement le régime syrien et se retranchent derrière une « ligne rouge » énoncée la première fois par Barack Obama pour qualifier l’utilisation d’armes chimiques sur la population civile. Pourtant, depuis cette annonce, les pays occidentaux n’agissent toujours pas et le terme « ligne rouge » revient toujours aussi souvent. Se retranchent-ils derrière cette expression parce qu’ils n’ont pas les moyens d’agir ?

Hasni Abidi : La ligne rouge, comme le double véto russo-chinois aux Nations Unies, est un argument occidental pour justifier l’inaction. Puisqu’ils n’ont pas de preuve officielle, les Occidentaux ne peuvent donc rien faire.

Or aujourd’hui, si la confirmation de l’utilisation d’armes chimiques provient d’un acteur neutre, tous ces arguments n’auront plus aucune utilité.

Pourtant, nous ne devons pas nous attendre à un grand changement, cette ligne rouge qui a servi de paravent à l’incapacité occidentale ne devrait pas laisser sa place à une quelconque action tant qu’aux Nations Unies, personne ne pourra s’entendre.

Et si la communauté internationale voulait vraiment trouver un accord, elle le trouverait. Aujourd’hui, elle refuse de s’engager parce qu’elle s’accroche à cette chimère qu’est la conférence internationale de Genève 2 qui doit ouvrir des négociations entre le régime syrien et l’opposition.

Depuis qu’elle a été imaginée, cette réunion empêche toute initiative sérieuse et la seule position avancée est celle de Paris mais elle ne peut pas aboutir car on ne peut pas vouloir une intervention et exclure tout engagement militaire.

Le lendemain de cette attaque, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius a affirmé que si aucune décision n’était prise au niveau du Conseil de sécurité de l’ONU, la France agirait par d’autres moyens. Que pourrait-il faire ?

Hasni Abidi : Ce n’est pas la première fois que Laurent Fabius parle en ces termes. Et d’ailleurs, si la France voulait intervenir en Syrie, elle pourrait le faire et n’a besoin de l’autorisation de personne pour cela.

Mais l’Occident est bloqué. Depuis le début, les Etats-Unis se refusent à toute intervention car selon eux, il n’y a aucune organisation ou alternative crédible et amicale en Syrie à qui faire confiance en cas de chute du régime.

La France est la plus avancée dans le processus mais elle ne pourra malheureusement pas faire plus. Question de moyens, question de soutiens, la France ne pourra pas agir seule.

Bien entendu il ne sera pas difficile de convaincre quelques Européens, comme les Britanniques, ou certains pays arabes, mais il en faudrait plus pour que la France s’engage sur le terrain, en dehors de l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne et d’un plan de livraison d’armes sans réserves.

Des observateurs de l’ONU sont actuellement sur place pour mener leur enquête. Leurs conclusions pourraient-elles changer la donne internationale actuelle ?

Hasni Abidi : Il faut déjà souligner qu’il a été difficile de convaincre les Syriens de laisser ces observateurs intervenir sur place.

Ensuite, cette mission a deux défauts principaux. Le premier réside dans le fait que les experts des Nations Unies ne sont pas habilités à déterminer les responsables des attaques qu’ils identifient. Le second : ces mêmes observateurs ne peuvent intervenir que dans certaines zones de la Syrie. Elles sont trois préalablement délimitées de concert avec Damas.

Pour enquêter sur les quartiers bombardés cette semaine, l’ONU doit demander l’autorisation de la Syrie et jusqu’à présent, cette autorisation n’a pas été accordée. La situation semble donc bloquée.

Le seul point positif c’est que l’attaque du régime syrien supposée en utilisant des armes chimiques intervient pendant la présence des experts de l’ONU, ce qui constitue une pression supplémentaire sur le régime syrien et sur ses alliés au Conseil de sécurité de l’ONU.

JOL
Ecrit par Sybille De Larocque – publié le 23/08/2013