«Une dérive autoritaire en Irak chez Maliki»

En Irak, le Premier ministre Nouri al-Maliki revient sur sa décision de retirer l’armée de villes de la province d’al-Anbar en proie aux violences. Il affirme, au contraire, qu’il va envoyer des renforts militaires. Depuis lundi 30 décembre, cette région majoritairement sunnite et hostile au pouvoir chiite en place est très agitée. Cette situation est décryptée par Hasni Abidi, le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

RFI : Selon les chiffres publiés le 1er janvier 2014, l’année 2013 a été la plus meurtrière dans le pays depuis cinq ans. Des attentats à répétition, des morts chaque jour ou presque. Est-ce que c’est le signe que désormais la situation se dégrade vraiment très rapidement ?

Hasni Abidi : Oui, la situation sécuritaire échappe au contrôle du gouvernement irakien. Et justement, cette dégradation dans la situation en Irak illustre aussi l’impasse politique en Irak et cette non-participation de plusieurs composantes de la société, mais aussi ce manque de confiance dans le gouvernement de monsieur Maliki dans sa coalition. Tout ceci a radicalisé une bonne partie de la population, sans bien sûr oublier le retrait des forces américaines qui a laissé tout de même un vide sécuritaire difficilement remplacé par les forces irakiennes.

RFI : Justement cette situation, c’était prévisible après le retrait des troupes américaines ?

Hasni Abidi : Elle était prévisible mais pas à ce point. C’est-à-dire qu’aujourd’hui le nombre de morts et de blessés, le nombre d’attentats dans des villes qui étaient jusque-là – et des quartiers – réputés sûrs et bien sécurisés. Les attentats touchent même les régions du Kurdistan et même certains quartiers de Bagdad où la présence militaire et policière est très importante.

Je rappelle seulement que l’Irak a aujourd’hui plus d’1 150 000 soldats, membres de police et ce que l’on appelle la Garde nationale. Donc, il y a certainement un problème de gestion de cet appareil sécuritaire et surtout encore une fois le manque de perspective politique. Et les forces de police ne peuvent pas faire à la fois de l’ordre, mais aussi faire de la politique dont le pouvoir a failli.

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RFI : Hasni Abidi, ça veut dire que l’Irak, selon vous, est un pays en voie de partition territoriale ?

Hasni Abidi : Sur la situation aujourd’hui en Irak, on peut dire que vous avez le Kurdistan, qui est presque prêt à proclamer son Etat.

RFI : Il est très autonome du pouvoir central…

Hasni Abidi : Absolument. Les Kurdes d’ailleurs disent : « Il nous manque le sceau et on proclamera notre Etat ». Mais ils n’ont pas intérêt à devenir un Etat indépendant, pour des raisons d’abord géopolitiques, concernant les relations avec la Turquie, mais aussi par rapport à ce que l’on appelle le partage de richesses.

Hormis probablement la région d’al-Anbar où il y a une homogénéité confessionnelle importante et même ethnique, l’Irak présente une mosaïque ethnique et confessionnelle. Donc une répartition sur quelles bases ? Probablement un Etat fédéral avec des pouvoirs élargis aux régions, c’est-à-dire un fédéralisme administratif et pas politique. Mais une répartition ne serait pas une bonne chose, ni pour le pouvoir central ni d’ailleurs pour les chiites, ni pour les sunnites qui n’ont pas de grandes ressources pour demander leur sortie de l’Etat fédéral.

RFI : Nouri al-Maliki est accusé de marginaliser les sunnites au sein des instances de l’Etat. Est-ce que selon vous on peut parler de manière sectaire de gouverner ?

Hasni Abidi : Il y a plutôt une dérive autoritaire chez monsieur Maliki. Le fait de ne pas même associer son vice-Premier ministre Saleh al-Mutlak qui vient justement de la communauté sunnite. Et, quand on voit qu’il y a quarante députés dirigés par le président du Parlement lui-même, monsieur Oussama al-Noujaifi, sunnite, qui s’apprête à annoncer leur démission, ça montre qu’effectivement le processus politique qui est censé justement remplacer le départ des Américains et aussi faire une véritable opération démocratique pour marginaliser toute velléité de violence, le processus politique est en panne aujourd’hui.

RFI : A l’instar des sunnites, Nouri al-Maliki, lui, affirme être en guerre contre la mouvance al-Qaïda. Est-ce qu’on peut parler d’amalgame, en tout cas d’une façon de se dédouaner ?

Hasni Abidi : La marginalisation que vous évoquiez tout à l’heure, l’arrestation d’un député très connu d’al-Anbar, l’exclusion de plusieurs membres de la communauté sunnite de certains postes importants, radicalisent la communauté sunnite et probablement, tous ces fait poussent dans les bras des mouvements les plus radicaux dont al-Qaïda.

Mais il faut rappeler une chose, c’est que ce sont plutôt les habitants d’al-Anbar – rappelez-vous la bataille de Fallouja et de Ramadi – et ce sont les conseils des tribus, je rappelle qu’il y a trente tribus seulement, dans cette province d’al-Anbar qui est énorme – qui ont combattu al-Qaïda, quand l’organisation a instauré ces fameux tribunaux islamiques. Donc si on veut vraiment renforcer les talibans, c’est avec cette offensive militaire non calculée de monsieur Maliki, qu’on va pousser les habitants d’al-Anbar dans les bras des éléments les plus radicaux.

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RFI : On le disait, pas un jour ou presque sans un attentat. Est-ce qu’il y a vraiment une solution pour faire taire les armes ?

Hasni Abidi : La solution réside dans la participation, la négociation et le partage du pouvoir. Monsieur Maliki, aujourd’hui, ne présente pas des perspectives. Il ne présente pas une sortie de crise outre celle de la lutte contre le terrorisme.

RFI : La seule sortie ce serait donc de lâcher du lest ?

Hasni Abidi : De lâcher du lest, et bien sûr, négocier et faire participer toutes les autres composantes de la société, y compris bien sûr, les sunnites.

RFI : Est-ce que la guerre en Syrie pèse également sur ce conflit irakien ?

Hasni Abidi : Largement ! D’abord le gouvernement Maliki n’a pas réussi à couper le cordon ombilical avec l’Iran, et ça c’est très mauvais pour l’image du gouvernement Maliki. Deuxième élément c’est que bien sûr, les liens dangereux, les relations et les liens avec le gouvernement de Bachar el-Assad – et on sait très bien que les terroristes qui sont à l’al-Anbar se promènent entre les frontières syriennes, irakiennes, sans difficulté. On voit bien que la crise syrienne, avec son élément confessionnel, laisse des traces sur le paysage politique irakien.