Libye: la conférence de Rome «intervient très tard»

L’avenir de la Libye, c’est la question du jour à la conférence de Rome, qui rassemble ce jeudi 6 mars plusieurs représentants de la diplomatie internationale, à savoir le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov, le secrétaire d’Etat américain John Kerry, le Français Laurent Fabius et de hauts responsables libyens venus de Tripoli. Nous en parlons avec Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève, chargé de cours à l’Université de Genève, auteur de Où va le monde arabe ? – Les enjeux de sa transition (Editions Erick Bonnier, 2012).

RFI : La conférence de Rome commence dans un contexte de violences au quotidien en Libye, n’est-ce pas ?

Hasni Abidi : Oui. D’abord, la conférence a été demandée par le gouvernement libyen depuis plusieurs mois, justement pour solliciter le soutien de la communauté internationale face à une violence galopante qui dépasse largement les compétences du gouvernement libyen. Donc, on peut dire que c’est une très bonne initiative. Mais elle intervient tard, très tard, parce qu’aujourd’hui, à la fois le gouvernement et le Parlement libyens sont menacés dans leur sécurité même et dans leur fonctionnement.

On le voit avec ces attaques, que ce soit à Benghazi, ou ces violences un petit peu partout dans le pays : des assassinats, des enlèvements… On a l’impression que les forces de sécurité libyennes sont aujourd’hui complètement impuissantes. Partagez-vous ce sentiment ?

Oui, elles sont complètement dépassées. Le gouvernement a de la peine à finir ce processus de formation de l’armée, ce qu’on appelle les corps constitués – à la fois la police et l’armée. Deuxième élément : il a des difficultés énormes avec certaines milices qui posent problème, par exemple celle qui a enlevé le Premier ministre, celles qui ont soutenu une tentative de coup d’Etat ; des milices qui contrôlent l’aéroport, qui contrôlent aussi les grandes raffineries de pétrole. Ca, c’est un problème énorme, car l’enjeu sécuritaire prime sur les autres. La réconciliation nationale et l’économie sont des chantiers importants, mais ils sont repoussés faute de pouvoir avoir une armée et une police capables de représenter le gouvernement libyen. Des milices ne veulent pas désarmer, ne veulent pas intégrer le noyau de l’armée qui est toujours en construction.

Ce problème de la sécurité a de multiples facettes. Il y a la question des groupes armés ; il y a la question de la diffusion des armes dans le pays. Puis, dans le sud, on entend parler ces dernières semaines d’îlots jihadistes…

Ce qui est demandé à la communauté internationale, c’est surtout d’aider le gouvernement libyen à sécuriser ses frontières, et je pense à celles du sud. Si la coopération avec l’Algérie marche bien – et aussi avec la Tunisie -, dans le sud malheureusement, ça reste une passoire très importante, une circulation des armes. La France est concernée en premier lieu, parce que les armes retrouvées dans certains pays comme le Mali, et d’autres aussi, proviennent de Libye. Et on sait qu’aujourd’hui, il y a des exercices militaires. Les Américains sont même au sud de la Libye. Ils essayent de surveiller un peu ces frontières, mais seule une armée libyenne de frontière serait capable d’endiguer ce problème. Les frontières restent une menace permanente à la fois pour la suprématie libyenne, mais aussi pour les pays méditerranéens.

On perçoit bien l’impact régional pour cette zone sahélienne. Qui peut intervenir précisément dans ce paysage ? Qui pourrait jouer un rôle ? On parle de l’ONU, éventuellement ?

La mission des Nations unies est déjà présente en Libye avec l’envoyé spécial de Ban Ki-moon, M. Tarek Mitri. Mais elle est démunie. Elle ne peut pas faire grand-chose. Elle est critiquée par les Libyens, parce qu’elle est impuissante et qu’elle n’a pas de gros moyens, à part bien sûr l’aide apportée au gouvernement libyen dans la préparation des élections, puisque la Libye va connaître bientôt des élections importantes, c’est-à-dire la rédaction de la Constitution au sein d’une Assemblée constituante. Le deuxième élément, bien entendu, c’est que les grandes puissances – la France, la Grande-Bretagne et les Américains – aimeraient bien aider mais elles n’ont pas de partenaire fiable et crédible face à elles. Aider et travailler, mais avec qui ? Une armée qui est toujours embryonnaire ? Les milices, c’est vrai qu’elles sont fortes, surarmées, et qu’elles reçoivent une solde de la part du gouvernement. Mais on sait très bien qu’elles ont plutôt des appartenances tribales, régionales, ou parfois des appartenances politiques, et parfois même religieuses et radicales. C’est ce qui freine un petit peu le soutien de la communauté internationale à la Libye.

Les doutes concernent aussi le plan militaire et la question des institutions, en particulier la politique et la justice. Ce jeudi, on a appris que le Niger avait livré l’un des fils Kadhafi, Saadi, à Tripoli en disant qu’il était assuré de pouvoir bénéficier d’un procès équitable dans son pays. Est-ce crédible ?

C’est un luxe de parler d’un procès équitable. On craint même pour sa sécurité. On sait très bien, par exemple, que pour Saïf al-Islam (un autre fils Kadhafi, NDLR), le gouvernement libyen a toutes les difficultés du monde pour assurer un procès sécurisé (il est détenu en Libye, NDLR). Sans parler du respect des normes internationales en termes de justice équitable. Pour Saadi donc, c’est difficile, d’abord parce qu’il avait obtenu l’asile politique au Niger. On voit bien que le gouvernement libyen a utilisé la diplomatie du chèque et a demandé au gouvernement du Niger de lui livrer Saadi sous la menace et la pression de plusieurs ministres anti-Kadhafi qui réclamaient son extradition. Ils essayent même avec d’autres, en disant que la rébellion ou certaines oppositions à la situation actuelle en Libye proviennent du sud : Niger, probablement Tchad… Ils soupçonnent Saadi d’être, bien sûr, un des artisans de ces contestations, notamment dans la ville de Sabah.

Par Caroline Paré
RFI
6.03.2014