«Ne jugeons pas les révoltes arabes»

 

Spécialiste du monde arabe, Hasni Abidi estime que les révoltes de 2011 méritent mieux que des bilans hâtifs. Tour d’horizon à l’aube du troisième anniversaire des Printemps arabes
Le contraste est saisissant. A l’extérieur, Genève, engourdie sous un crachin d’hiver, paraît ne s’être pas encore réveillée des célébrations de fin d’année. A l’intérieur, Hasni Abidi, costumé, cravaté et débordant d’idées, aborde déjà 2014 avec autant d’énergie qu’il en faudrait pour entamer un sprint. Il a fixé le rendez-vous à l’hôtel Métropole, sur le quai du Général-Guisan, si proche du lac, qu’il «adore». Pour garantir la tranquillité de l’entretien, une serveuse prévenante nous a installés dans un coin de la salle du petit déjeuner, déserte à cette heure avancée de l’après-midi. Au menu, histoire de distraire les papilles, fondant au chocolat et tartelette au citron. Un expresso et un thé blanc pour les arroser.

 

Mais le plat de résistance, c’est bien entendu le monde arabe, objet de dégustation incontournable en la présence du directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). «Il m’habite depuis toujours. Dans ma tête et mon cœur», dit-il. Le 14 janvier prochain, les Tunisiens commémoreront le troisième anniversaire du sauve-qui-peut de Zine el-Abidine ben Ali et de sa clique vers l’Arabie saoudite. Premiers arabes à se débarrasser de leur dictateur, imités par les Egyptiens, puis les Libyens et les Yéménites, ils donnaient un nouveau souffle à cette région du monde que des décennies de despotisme semblaient avoir figée.

L’Histoire s’y est remise en marche, mais elle balbutie, elle tergiverse. Après trois années de convulsions, les espoirs soulevés par les Printemps arabes ont cédé le pas à l’impatience, aux doutes et même aux tourments. «Oui, il y a de quoi s’inquiéter, reconnaît-il. Certains Etats pivots du monde arabe, comme l’Egypte, la Syrie, l’Irak sont dans un état de fragilité extrême.»
Ces espoirs étaient-ils démesurés? La question pique Hasni Abidi, un optimiste endurci. Sa réponse a l’allure d’une bourrasque. Une rafale d’arguments que le chercheur d’origine algérienne, arrivé à Genève il y a vingt-trois ans, martèle sans reprendre son souffle. «Ces Printemps arabes ont été magnifiques; ils m’ont réconcilié avec moi-même. Le monde arabe est devenu un objet de curiosité planétaire après le 11-Septembre. Dix ans après les attentats aux Etats-Unis, on cessait enfin de n’en parler qu’en termes de terroristes ou de forces occultes.»

«Bien sûr, poursuit-il, il y a les sceptiques et les nostalgiques. Je leur réponds que la construction de la démocratie est toujours le résultat de tensions. Lorsque la structure façonnée par un homme qui représente le régime s’effondre, il n’est pas surprenant qu’elle entraîne dans sa chute l’économie et la sécurité. Mais la démocratie est conquête, elle s’inscrit dans le temps long et le temps joue pour elle.»
A cette aune, d’après le spécialiste également chargé de cours au Global Studies Institute de l’Université de Genève, «il est injuste de tirer aujourd’hui un bilan des révoltes arabes». «La Tunisie a déclenché un mouvement lent et périlleux, qui a entraîné d’autres pays dans un effet boule de neige. On ne peut pas parler d’une révolte, mais de plusieurs révoltes, imbriquées les unes dans les autres, au sein d’une région dont les enjeux géostratégiques, sécuritaires et économiques revêtent une importance capitale pour d’autres pays. D’où la difficulté d’une transition douce. La dictature rassurait. Aucune transition démocratique n’a jamais suscité l’enthousiasme. Elles sont porteuses d’incertitudes, et peuvent même engendrer un retour en arrière.» A l’image du renversement du président Morsi en Egypte, dont la condamnation par les pays occidentaux aurait dû être «plus ferme».

De ces transitions, Hasni Abidi reste un «supporter fervent». Il affiche la même résolution lorsqu’il en vient à dénoncer la condescendance dont le monde extérieur fait preuve à l’égard de ces pays en bouleversement. «Nous sommes injustes envers eux. Le monde arabe se bat seul.» En 2011, pourtant, des engagements avaient été pris par l’Union européenne ou le G8 réuni à Deauville. On promettait alors la mise en œuvre d’un «plan Marshall» pour le monde arabe. «Mais ces pays n’ont pas reçu un seul centime autre que les programmes déjà en cours», tempête-t-il. En fond de salle, la serveuse s’affaire discrètement. «Souvenons-nous que les populations arabes se sont soulevées au seul nom de la dignité. Bien sûr, la révolte n’offre aucune garantie de réussite. Mais c’est comme si nous leur disions: «Vous avez voulu vous affranchir des régimes qui assuraient votre prospérité. Eh bien, débrouillez-vous seuls maintenant.»

Avec le recul, le spécialiste du monde arabe avoue une déception: «J’ai misé de trop grands espoirs dans la capacité de l’islam politique à se moderniser par lui-même.» Les Frères musulmans égyptiens l’ont surpris par leur «amateurisme» et «l’ampleur de leurs erreurs» (avoir cherché à gouverner seuls). Hasni Abidi revendique aussi un droit à «l’erreur d’appréciation», celle d’avoir sous-estimé la capacité de l’institution militaire à s’adapter à la nouvelle donne égyptienne: «La révolution ne l’a pas effacée. Au contraire, elle n’a jamais quitté la scène. Par défaut, elle s’est même imposée comme la locomotive de la transition. La troisième force, démocratique, est elle toujours en construction. A terme, elle devrait profiter de ce duel fatal que se livrent l’armée et les islamistes.»

Hasni Abidi tient à conclure le goûter en dédiant à cette région qui le fascine cette citation empruntée au maître de l’absurde, Samuel Beckett: «Essayer encore, rater encore, rater mieux.» «Les peuples arabes ne retourneront pas aux heures sombres de l’autoritarisme», veut-il croire. Il doit filer. Mille et un projets l’attendent pour cette nouvelle année. Deux livres sont en préparation, dont l’un, consacré à l’Algérie, sera publié avant la présidentielle d’avril. D’ici-là, une tournée prochaine l’emmènera au Qatar, à Abu Dhabi et au Koweït. Avec, au passage, quelques rendez-vous sur les plateaux des télés arabes. Elles le courtisent avec assiduité et lui ne boude jamais le plaisir d’y confronter sa recherche à celle d’autres penseurs du monde arabe.
Par Angélique Mounier-Kuhn

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