Islam contre islam: bataille pour le leadership au Moyen-Orient

Jeu de puissancesTurquie, Iran ou Arabie saoudite?
Trois conceptions antagonistes du pouvoir musulman s’affrontent en Irak et en Syrie.
Tous contre Daech! Les djihadistes du groupe «Etat islamique» et leur califat autoproclamé viennent de réussir un véritable exploit en Irak et en Syrie: devenir l’ennemi commun des trois puissances rivales du Moyen-Orient. C’est-à-dire l’Iran, la Turquie et l’Arabie saoudite. Chacuns de leur côté, l’ayatollah chiite à Téhéran, le président islamo-conservateur à Ankara et le roi sunnite à Riyad, qui se fait appeler «gardien des deux saintes mosquées» (La Mecque et Médine), soutiennent activement la lutte contre ces barbares particulièrement sanguinaires. Mais cette apparente convergence ne trompe personne. Car ces trois-là, de manière à peine voilée, se disputent le leadership d’une région dont les équilibres ont été bouleversés par les guerres américaines puis le Printemps arabe. Ce sont ainsi trois modèles d’islam politique parfaitement antagonistes qui cherchent à imposer leur idée du pouvoir musulman. Tour de piste avec Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et
méditerranéen (Cermam) et enseigne au GSI de l’Université de Genève.

La République des mollahs et son «croissant chiite»

Incontestablement, le véritable homme fort de l’Iran chiite est l’ayatollah Ali Khamenei. Portant le titre de «guide suprême de la Révolution islamique», il a pour principal objectif de garantir la survie du régime des mollahs, menacé tant par la contestation populaire que par des puissances étrangères, à commencer par le Grand Satan (Etats-Unis) et ses alliés sunnites (Turquie, Arabie saoudite). Voilà qui explique à la fois la répression interne et les jeux d’influence à l’étranger. Pour exister, il faut parvenir à se faire respecter. Notamment par son pouvoir de nuisance.

Le plus fidèle allié de Téhéran en la matière, c’est bien sûr le régime syrien des Assad, dont la confession alaouite est plus proche du chiisme que du sunnisme. Damas est un élément clé du dispositif stratégique persan, qui lui permet notamment d’armer au Liban voisin le mouvement chiite Hezbollah, devenu le plus puissant du pays. Mais l’Iran a aussi bénéficié des guerres américaines, qui ont apporté la démocratie en Irak et donc permis à la majorité chiite de prendre le pouvoir à Bagdad.

Bref, la zone d’influence de Téhéran s’étend désormais sans interruption de l’Afghanistan à la Méditerranée. Enhardi, le régime des mollahs nargue même les Saoudiens sur la péninsule Arabique. Au Yémen, les Houthis chiites ont pris la capitale Sanaa en septembre. A Bahreïn, où une monarchie sunnite règne sur la population majoritairement chiite, la colère gronde depuis 2011. Et ne parlons même pas du programme nucléaire «civil» que l’Iran veut faire accepter par la communauté internationale. «Téhéran fait tout pour devenir l’interlocuteur incontournable des Etats-Unis dans la région. Et donc pousser Washington à reconnaître le régime», estime Hasni Abidi.

La démocratie islamique turque et les Frères musulmans

La Turquie a beau être un Etat laïc, le pouvoir est détenu depuis 2002 par Recep Tayyip Erdogan et son AKP, c’est-à-dire le Parti pour la justice et le développement, formation politique conservatrice issue de mouvements islamistes. «Mais ici, la dimension religieuse s’exerce à travers la voie démocratique», nuance le chercheur genevois. «La très forte popularité d’Erdogan s’explique par la réussite économique du pays. Lequel a bénéficié énormément de son statut de «fiancé» de l’Union européenne, même si au final on voit bien que le mariage n’aura pas lieu.» Bref, le leader islamo-conservateur n’est pas arrivé au pouvoir pour réactiver le califat ottoman aboli en 1924. Jusqu’au Printemps arabe en 2011, Ankara avait pour ambition d’avoir «zéro problème» avec les pays de la région, se présentant comme une puissance médiatrice et un pont entre les continents. «Mais avec les soulèvements populaires de 2011 et les succès électoraux des Frères musulmans en Tunisie, en Egypte ou encore en Libye, Erdogan a vu l’opportunité pour son pays de devenir un modèle de démocratie islamique pour ces cousins arabes de même sensibilité politique. Voilà ce qui a motivé le soutien turc à la rébellion syrienne», rappelle le directeur du Cermam.

Mais près de quatre ans après, la confrérie a été bannie en Egypte, la Libye est embourbée… et en Syrie le régime Assad n’est pas près de tomber. Le raz-de-marée démocratique n’a pas eu lieu. Ankara se retrouve bien seul. Il n’y a guère, pour épauler la Turquie, que le Qatar. Le minuscule royaume wahhabite, qui s’impose sur la scène internationale grâce à ses immenses réserves de gaz, a aussi parié sur les Frères musulmans.

La monarchie des Saoud et le pacte wahhabite

Le roi Abdallah a beau porter les titres ronflants de «gardien des deux saintes mosquées» et de «serviteur des lieux saints», il n’a en réalité aucune légitimité pour être «chérif de la Mecque», puisqu’il n’est pas un descendant de Mahomet. L’Arabie saoudite est une invention, un bricolage, rappelle Hasni Abidi. C’est le résultat d’un pacte passé entre la famille Saoud et des fondamentalistes wahhabites, pratiquant un islam «rigoriste et quiétiste», ultraconservateur mais pas violent. «Financée par le pétrole et placée sous la protection des Etats-Unis, cette monarchie est relativement bien acceptée par sa population, elle-même très conservatrice. Mais l’obsession des Saoud, c’est de justifier leur règne sur les lieux saints aux yeux du monde musulman.» Cela passe beaucoup par des voies douces: financement de mosquées et soutien aux œuvres caritatives islamiques.

«Mais Riyad sait aussi aller à la confrontation quand le régime sent son leadership menacé. Les Saoudiens sont à cran depuis que l’Irak est passé dans la sphère d’influence de l’Iran chiite. Durant le Printemps arabe, ils ont envoyé leurs tanks à Bahreïn, pour empêcher des manifestants chiites de renverser une monarchie sunnite.»

Le roi Abdallah a aussi fait bannir, sur ses terres, l’organisation des Frères musulmans, l’accusant de pratiques terroristes. Il a soutenu le renversement au Caire du président élu, l’islamiste Mohamed Morsi, par le général Abdel Fattah al-Sissi, qui a depuis accédé à la tête de l’Etat. «Ironie du sort, Riyad avait autrefois soutenu la même confrérie pour tenter de faire barrage au panarabisme antimonarchiste des disciples de Gamal Abdel Nasser», note le politologue genevois. Aujourd’hui, c’est du côté des Frères musulmans que vient le danger, estime la monarchie saoudienne. Une analyse partagée par les Emirats arabes unis, qui ont adopté une «loi antiterroriste» parmi les plus dures du monde. Au contraire du Qatar, qui pense protéger son règne en finançant ailleurs des soulèvements.

En Syrie et en Irak, les Saoudiens ont donc intérêt à armer tout à la fois les groupes combattant le régime Assad, mais aussi les Frères musulmans actifs dans la rébellion… et bien sûr les djihadistes de Daech (ou d’Al-Qaida), qui prêchent un islamisme conquérant et prétendent créer le califat, ce gouvernement des croyants.

Le groupe Etat islamique et le réseau Al-Qaida, des «monstres» créés par l’Arabie saoudite
«La date clé, c’est 1979», rappelle Hasni Abidi. «Suivant l’invasion soviétique de l’Afghanistan, les Saoudiens donnent un coup de main aux djihadistes, qu’on appelait à l’époque des moudjahidines. Au départ, il s’agissait pour Riyad de montrer que la monarchie wahhabite était bien le défenseur des musulmans, où qu’ils soient. Mais voilà, les combattants à l’étranger n’obéissent pas à la vision des Saoud. Ils ont leurs propres objectifs et leur propre interprétation de l’islam. Le réseau Al-Qaida (ndlr: appelé ainsi dès 1987) a fini par menacer directement le royaume en place. Et aujourd’hui, Daech (ndlr: le groupe «Etat islamique» créé en 2006) fait encore plus peur à la monarchie, qui a fait construire un mur tout le long de la frontière avec l’Irak. Du jamais vu!»

Tant Al-Qaida que Daech défient le wahhabisme «quiétiste» des Saoudiens, estimant qu’il faut chasser les puissances occidentales et renverser leurs alliés qui dirigent les pays musulmans. Tous deux veulent voir la création d’un califat, c’est-à-dire un pouvoir politique dominé par la religion. Et pas n’importe laquelle, bien entendu. La plupart des musulmans sont dévoyés, à entendre ces djihadistes.

Si Al-Qaida a frappé les esprits en multipliant les attentats un peu partout dans le monde, Daech a été créé par ceux qui veulent se concentrer justement sur la création de ce fameux califat, d’abord en Irak et en Syrie, puis au Liban, ensuite au Maghreb. Guérilla, décapitations, vente d’esclaves… Ils sont prêts à tout. Islamistes ou non, les puissances ne peuvent céder. (TDG)

(Créé: 04.12.2014, 21h03)
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