Censure de la chaîne Alarab : « le journalisme est un combat »

Au Bahreïn, la chaîne télévisée Alarab, a brusquement cessé d’émettre, moins de vingt-quatre heures après son lancement. Cette censure déguisée en dit long sur la situation politique du pays et souligne un malaise au sein de la famille royale

Ce devait être une révolution dans la petite lucarne des Bahreïnis. Le 1er février, une nouvelle chaîne d’informations en continu est lancée dans le pays. Alarab est entrée dans la cour des grands, aux côtés des chaînes arabes internationales telles que Al-Jazeera, Sky News ou Al-Arabiya.

Son propriétaire, le richissime prince saoudien Al-Walid Ben Talal, souhaitait doter le Bahreïn de sa propre chaîne de télévision.

Selon Hasni Abidi, politologue spécialiste du monde arabe, ce lancement constituait un véritable enjeu pour le pays : « C’était une priorité pour ce pays ! Le Bahreïn était le dernier pays arabe à ne pas avoir sa propre chaine et avait beaucoup investi dans Alarab. ».

Tout était prêt : des studios flambants neufs à Manama, un effectif de 280 personnes dans 30 pays, dont une vingtaine en Arabie Saoudite.

Pourtant, à peine vingt-quatre heures après son lancement, surprise sur les écrans : l’information a laissé place à des spots publicitaires. « C’est une première dans le monde arabe ! », affirme Hasni Abidi, « C’est d’autant plus surprenant que le propriétaire de la chaîne n’est pas un outsider ». Walid Ben Talal est en effet le petit-fils du fondateur de la dynastie al Saoud, en Arabie Saoudite, allié historique du Bahreïn.

Immédiatement après l’interruption des programmes, la chaîne annonce alors sur son compte Twitter que celle-ci est due à des « problèmes techniques et administratifs ».

Bien que personne ne soit dupe, pour Hasni Abidi, cette déclaration vise surtout à limiter ce lancement avorté : « Reconnaître la censure engendrerait une perte totale de crédibilité à l’égard du prince Al-Walid Ben Talal. Il est propriétaire de la chaîne et il est un homme d’affaires très important dans le pays ».

De son côté, le gouvernement garde le silence. C’est le journal bahreïni, Akhbar-alkhaleej, quotidien proche du pouvoir qui affirme que la chaîne Alarab n’a « pas respecté les traditions des pays du Golfe, dont l’impartialité de l’information et le rejet de tout ce qui est de nature à affecter l’esprit d’unité ».

Dans la vidéo ci-dessous, Khalil Ebrahim al-Marzooq, opposant chiite de la famille royale et invité du premier JT d’Alarab, critique la décision de retirer la nationalité à 72 Bahreïnis :
« En donnant la parole à un opposant, la chaîne a voulu s’assurer un coup de pub important pour démarrer », analyse Hasni Abidi, « Alarab voulait montrer à tous ses détracteurs qu’elle ne reculerait devant rien pour promouvoir le pluralisme politique ». Une prise de risque qui pourrait avoir coûté cher à la chaîne ; pour le politologue, Alarab est sans doute allée trop loin : « Inviter la bête noire du gouvernement dès le premier jour, c’était un affront pour la famille royale ! Même Al-Jazeera ne l’a pas osé ! ».

Aujourd’hui, le gouvernement se sent piégé. La fermeture de la chaîne entraînerait une perte de crédibilité du pouvoir sur les plans politique et économique mais sa réouverture laisserait le champ libre à l’émergence d’une tribune pour l’opposition.

Confiant, Hasni Abidi croit à la réouverture de d’Alarab et tire déjà les leçons de cet épisode. Selon lui, les chaînes arabes font désormais intégralement partie de la sphère médiatique internationale : « Tous les pays se dotent de chaînes en arabe, à commencer par la France qui finance France24. La Russie et la Chine viennent d’investir dans des chaînes en arabe. Cela montre l’efficacité des médias arabes à l’échelle internationale. »

Hasni Abidi voit dans les médias arabes un relais privilégié pour prendre le pouls de ces sociétés : « Par méconnaissance on a tendance à sous-estimer le rôle et le pouvoir des chaines d’informations dans les pays arabes mais les Etats ont compris que la télé s’immisçait dans les foyers, contrairement aux ambassadeurs ! »

Au-delà d’un relais international, les chaînes arabes pourraient devenir un lieu de débat dans des pays en manque de pluralisme politique : « La question fondamentale qui se pose aujourd’hui c’est de savoir si les médias peuvent remplacer la vie politique en ouvrant le débat sur un plateau de télévision », affirme Hasni Abidi, « C’est ce qu’Alarab souhaitait faire. La chaîne a voulu hausser le plafond des libertés mais c’est le plafond des libertés qui est tombé sur les journalistes ! »

Pourtant, le directeur général de la chaîne, Jamal Khashoggi, avait annoncé la couleur dès le mois de décembre : il souhaitait faire de Alarab une chaîne ouverte au pluralisme, représentative de tous les points de vues et qui n’aurait pas peur d’aborder les sujets sensibles au Bahrein.

Ironie du sort : le Ministre de l’Information du Bahrein a annoncé sur son site internet qu’il comptait « fournir une assistance technique et administrative à la chaîne Al-Arab TV ».

HUMBERT Adèle
SC.PO. JOURNALISME

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