Irruption d’EI: la Libye est à un tournant

En Libye, la décapitation de 21 chrétiens provoque l’indignation du monde entier. Et ce crime pose une question : après l’Irak et la Syrie, le groupe Etat islamique est-il en train de s’implanter en Afrique du Nord ? A Genève, en Suisse, le professeur Hasni Abidi dirige le Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen, le CERMAM. Il répond aux questions de RFI.
RFI : 21 chrétiens décapités par le groupe Etat Islamique, est-ce que la Libye est un tournant ?

Professeur Hasni Abidi : La Libye est à un tournant dans la mesure où pour la première fois, un groupe radical, le groupe Etat islamique, dépasse largement les frontières naturelles, puisqu’il était à Darnah. Il arrive tout de même à contrôler une ville importante, Syrte, et à commettre l’irréparable : décapiter des ressortissants égyptiens coptes. La Libye aujourd’hui découvre l’horreur. Pour le gouvernement libyen, à l’ouest, qui a assuré qu’il était en mesure de contrôler tout le territoire en sa possession, il s’agit d’un désaveu, il s’agit vraiment d’un échec et aussi d’une perte de légitimité auprès des pays voisins mais aussi auprès de la communauté internationale.

La semaine dernière à Ghadamès, l’envoyé spécial des Nations unies, Bernardino Léon, a réussi à amorcer un début de dialogue entre les gouvernements de Tripoli et de Tobrouk mais au vu de la montée en puissance de l’Etat islamique, à quoi peut servir ce début de négociation ?

Tout le monde s’accroche aux négociations menées par les Nations unies parce que c’est la dernière carte politique et que plusieurs Etats, notamment les Etats voisins – je parle de l’Algérie mais aussi des pays comme l’Espagne dont est issu Monsieur Léon – ne veulent pas d’intervention militaire. Ils craignent surtout les conséquences d’une telle intervention militaire à la fois en Libye mais aussi dans les pays voisins. Les négociations menées par monsieur Léon ont été très positives, reprendre la discussion entre les deux protagonistes est une chose très importante. Mais il est clair que monsieur Haftar, le général de l’armée qui a été nommé ministre de la Défense du gouvernement de Tobrouk, ne veut surtout pas négocier en position de faiblesse et le contrôle de la ville de Benghazi fait partie des ses priorités les plus urgentes.

Peut-on imaginer un rapprochement entre les gouvernements de Tobrouk et de Tripoli contre le groupe Etat islamique ?

Aujourd’hui, il est dans l’intérêt du gouvernement de Tripoli de ne pas refuser le dialogue avec l’autre gouvernement de Tobrouk même si les autorités militaires de ce dernier refusent catégoriquement de travailler surtout avec les milices militaires qui sont proches du gouvernement de Tripoli à savoir Fajr Libya, l’Aube de la Libye, en prétextant que ce sont ces milices qui ont laissé la place à des groupes radicaux comme Ansar al-Charia ou [l’organisation] Etat islamique. La chance est plutôt du côté des politiques et pas des militaires, donc si les deux gouvernements et les deux parlements arrivent à négocier une sortie de crise, avec un soutien notamment de la France et un soutien international pour les tentatives de Bernardino Léon, je pense que là, il y a matière à espérer.

Pour la première fois ce dimanche, l’aviation égyptienne a officiellement frappé en territoire libyen, est-ce que ce n’est pas l’escalade militaire ?

Le gouvernement égyptien est soumis à une pression interne et aussi régionale pour intervenir, mais l’armée égyptienne n’a pas les moyens de supporter une telle escalade parce qu’elle est engagée à l’intérieur de l’Egypte, dans le Sinaï où la situation est très complexe. Et ouvrir un front externe en Libye a des conséquences sur le plan humain, sur le plan politique, dans la mesure où les interventions n’ont pas le consensus nécessaire au sein de la population égyptienne et libyenne.

Mais ce week-end vous avez entendu le gouvernement de Rome, nous ne pouvons pas laisser s’installer un califat islamiste à 300 km des côtes italiennes, il faut en appeler à une intervention éventuelle des Nations unies : est-ce que ce n’est pas vers cela que nous risquons d’aller ?

Je crois qu’il est un peu tôt pour parler d’un lien entre l’[organisation] Etat islamique à Tripoli et à Mossoul, mais disons que la situation en tout cas de groupes radicaux qui contrôlent des localités libyennes avec des facilités de mouvements, avec aussi des gisements de pétrole, c’est un véritable cauchemar qui se présente aux portes de l’Europe.

Et objectivement, est-ce que les Européens peuvent laisser s’installer à quelques centaines de kilomètres de leurs côtes, un mouvement jihadiste qui fait allégeance au groupe Etat islamique et à son calife autoproclamé de Mossoul ?

Non et j’espère que les Américains vont donner un coup de main aux Européens dans ce travail. Je crois que la Libye, c’est autre chose que la Syrie et l’Irak. C’est à 45 minutes de la première ville méditerranéenne, de Malte ou de la Grèce, c’est la frontière sud de l’Europe, la Libye, c’est la pompe à essence de l’Union européenne. C’est aussi un passage obligé vers certains pays africains, très important pour la sécurité de l’Union européenne.
Donc je crois que la France, l’Italie, l’Espagne, la Grande-Bretagne vont travailler pour d’abord réduire cette capacité de nuisance de l’Etat islamique, [mieux] les situer : est-ce qu’ils sont à Syrte, est-ce qu’ils sont à Tripoli, dans quelle ville ? Et la dernière approche, c’est celle des Nations unies, c’est-à-dire arriver à un consensus politique, quitte même à réduire le pouvoir des milices militaires de part et d’autres, qui elles ne veulent pas d’une solution politique. Mais sans vraiment l’adhésion politique de tous les Libyens, sans trouver un gouvernement d’union nationale, il est impossible de mener une guerre contre le groupe Etat islamique qui se nourrit du vide du pouvoir et de l’absence de toute perspective politique.

RFI
Christophe Boisbouvier
17.02.2015