Le contrôle des médias et réseaux sociaux : l’autre arme de guerre de l’Etat Islamique

La montée en puissance de l’Etat Islamique depuis juillet 2014 est d’abord attribuable à des facteurs militaires avec une armée formée de milliers de combattants provenant du monde entier.  Sa fortune colossale tirée du contrôle géostratégique des banques, des puits pétroliers et réserves de gaz lui permet de dominer un territoire réparti entre la Syrie et l’Irak, grand comme la moitié de la France.

outefois, un facteur central et méconnu dans l’émergence de Daech est le rôle clé des médias et réseaux sociaux qui assurent le recrutement des partisans et la diffusion de cette propagande idéologique. Cette « cyberguerre » est un aspect nouveau du terrorisme et le rend difficile à contrôler et à combattre pour les Etats n’ayant aucune ou peu d’emprise sur la circulation de l’information.

Une guerre médiatique incontrôlable et sophistiquée

La nature décentralisée de l’information issue des médias et réseaux sociaux profite à la diffusion et au manque de traçabilité des messages revendiqués par l’Etat Islamique. Richard Barrett du Soufan Group – un think tank fournissant des renseignements sécuritaires aux gouvernements et aux organisations internationales – décrit comment l’Etat Islamique compte sur le « crowd-sourcing » pour délivrer ses messages à une large échelle. C’est-à-dire que ses partisans sont libres de propager et modifier les messages et vidéos de l’EI, tout en gardant la même ligne éditoriale que le groupe. Des médias tels que Youtube et Twitter jouent un rôle central pour informer le monde en temps réel des grandes avancées de l’Etat islamique. Ainsi, le 4 juillet 2014, Abu Bakr al-Baghdadi, le leader de l’Etat Islamique déclare sur Twitter l’instauration d’un califat sur les régions contrôlées par le groupe terroriste, avant que son discours n’apparaisse dans son intégralité sur Youtube. Il est estimé que l’acronyme anglais « ISIS » (« Etat Islamique au Levant et en Irak ») aurait été « tweeté » 4,1 millions de fois entre le 17 septembre et le 17 octobre 2014 ; ce qui montre bien l’instantanéité et l’universalité de l’information sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, des plateformes gratuites et non restrictives comme « Archive.org » ou « JustePasteit.it » deviennent indirectement un véhicule de propagande du terrorisme. Il apparaît alors très compliqué de repérer et de censurer ce type d’information.

Malgré le manque de directives, ce réseau de recrutement et d’information n’en demeure pas moins très organisé et sophistiqué. Le chroniqueur Ali Ashem sur le réseau journalistique Al-Monitor précise que pour Daesh « la guerre médiatique a la même importance que la guerre militarisée » et que l’organisation n’hésite pas à recourir à une technologie de pointe et à des opérateurs professionnels. L’Etat Islamique possède ainsi son propre média officiel « al Hayat Media Centre» qui se développe grâce à une armée virtuelle de journalistes, de bloggeurs et de chercheurs. Ces cybers-terroristes se livrent à la production de films d’action très violents qui mettent en scène des offensives militaires comme celle ayant eu lieu en Irak du Nord en juin 2014. Le titre « Clanging of the Swords I-IV » (« le choc des épées, parties 1 à 4 ») avec une numérotation fait ressortir l’aspect épique de cette vidéo que l’on pourrait comparer à un film hollywoodien. L’Etat Islamique est également très productif en termes de documents écrits puisqu’il rédige trois magazines : IS Report, IS News et Dabiq. Chacun s’appuie sur une stratégie de communication différenciée. Alors que les deux premiers s’emploient plutôt à reporter les activités du terrain et l’agenda du groupe, Dabiq affiche un contenu plus détaillé et plus réfléchi. On relèvera notamment le recours à des passages religieux pour justifier des actes inhumains comme l’exécution d’otages ou de prisonniers et la mise en esclavage des femmes. Face à ces exactions et à cette perte de légitimé vis-à-vis de ses partisans, l’Etat Islamique cherche à redorer son image en insistant sur l’aspect humain des combattants dans ses vidéos ou alors en mettant en scène des otages pour dédramatiser la situation sur place. Dans une vidéo de 8 minutes, on observe l’otage John Cantlie, un photojournaliste britannique, détenu depuis deux ans par les islamistes, contraint d’effectuer une «visite guidée» de Mossoul afin de rassurer les aspirants au Djihad sur la qualité de vie dans les zones contrôlées par l’EI. Cette façade apparente de bons traitements réservés aux otages n’empêcha pas l’Etat Islamique d’exécuter son co-détenu, l’Américain James Foley, en août dernier.

Plateformes de recrutement nourrie par la crise identitaire des jeunes

Le principal but de cette propagande médiatique consiste à attirer de jeunes occidentaux à travers cette plateforme de recrutement multi langues. Pour cela, le centre de média al Hayat recourt à des vidéos en haute définition appelées « Mujatweets » qui décrivent les combats quotidiens du terrain et rassemblent les témoignages des combattants afin que les jeunes s’identifient à ce mouvement. Pour une plus grande diffusion à l’international, le Al-Hayat Media Center ajoute des sous-titres en français, anglais, turc, néerlandais, allemand, indonésien, russe. La forme des vidéos comme « Clanging of the Swords I-IV » présentant les combattants djihadistes comme des héros n’est pas s’en rappeler des romans d’aventures ou des films américains à gros budget. L’Etat islamique a même produit un jeu qui présente toutes les caractéristiques du combat de l’EI dans la région et qui est en fait une modification du jeu vidéo “Grand Theft Auto”. Ce genre de médias et de discours ciblent bien évidemment les jeunes Européens vulnérables et facilement influençables, traversant une crise identitaire. Face à la crise économique et à l’effritement des valeurs des démocraties européennes, le djihad offre à ces jeunes un projet ambitieux pour le futur et la possibilité d’appartenir à une communauté avec des valeurs fortes. Selon Peter Neumann, directeur du Centre international pour l’étude de la radicalisation (ICSR), l’entreprise djihadiste en Irak et Syrie aurait déjà attiré 16 000 jeunes venus du monde entier. Son rapport détaillant le coût humain du djihadisme mondial estime que les combats en Syrie et en Irak auraient emporté 40% des vies des ressortissants des pays occidentaux partis faire le djihad. Face à ce fléau, la communauté internationale s’interroge sur la capacité des Etats occidentaux et des Etats arabes à riposter.
Une contre-propagande s’organise

Le chaos médiatique dans les zones occupées par l’Etat Islamique pousse les Etats occidentaux à élaborer des stratégies de contre-propagande. Le chroniqueur Ali Ashem sur le réseau journalistique Al-Monitor raconte comment les journalistes irakiens sont réduits au silence, contraints par un climat de censure imposé par les djihadistes. Ce journal estime que 60 à 70 % des journalistes de Mossoul ont quitté la ville ou restent confiner chez eux. Même si les gouvernements occidentaux ne sont pas à l’heure actuelle la première cible de ces cyberterrosistes, l’Etat Islamique a tout de même réussi à hacker les médias sociaux des services militaires américains le 12 janvier 2015. Le Washington Post relate comment les « djihadistes du net » ont posté des vidéos et des menaces sur les comptes Twitter et Youtube du « US Central Command » mais n’ont pas réussi à subtiliser des informations confidentielles.
Les récents attentats à Paris et à Copenhague exhortent les Etats occidentaux à se prémunir contre la menace terroriste, y compris à travers des services de renseignement et de surveillance sur les réseaux sociaux. Ainsi, la France a décidé de réagir en lançant la campagne gouvernementale française « #stop-djihadisme » au moyen d’une vidéo choc destinée à dissuader les candidats au djihad, mais sa réelle arme secrète est le Centre interarmées d’actions dans l’environnement (CIAE). Créé en 2012 à Lyon, ce centre agit comme un levier de contre propagande en charge de réorienter les potentiels partisans du djihad en saturant les médias et bloquant les relais médiatiques de l’EI. Outre-Manche, le Centre international pour l’étude de la radicalisation (ICSR) basé à Londres s’est fixé comme objectif d’analyser la montée de l’islamisme sous toutes ses formes et, plus précisément, les mécanismes d’enrôlement de ressortissants des pays occidentaux dans le djihadisme. Concernant le sort réservé aux jeunes rentrés de Syrie, ce centre prône des programmes de « déradicalisation ». Ceux-ci consisteraient en une solide surveillance des djihadistes, accompagnés de sanctions adaptées, sans pour autant les déchoir de leur nationalité et empêcher leur retour. C’est donc en partageant les bonnes pratiques et les informations en matière de renseignement sécuritaire, sans toutefois entraver les libertés fondamentales, que les pays occidentaux et les pays arabes pourront parvenir à déjouer les stratégies de propagande virtuelle de l’Etat Islamique.

Céline Krebs
Assistante de recherche
Sources

Barrett, Richard. The Islamic State, The Soufan Group, Novembre 2014, consulté le 20.02.15 : http://soufangroup.com/wp-content/uploads/2014/10/TSG-The-Islamic-State-Nov14.pdf
Bernard, Philippe. Comment le djihad recrute de jeunes Européens, Le Monde, 11 décembre 2014, consulté le 20.02.15 : http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/12/11/comment-le-djihad-recrute-de-jeunes-europeens_4538753_3214.html
Braquet, Robin. Une propagande virtuelle extrêmement soignée, Libération, 22 septembre 2014, consulté le 20.02.15 : http://www.liberation.fr/monde/2014/09/22/une-propagande-virtuelle-extremement-soignee_1106334
Celton, Anne-Elisabeth. Un otage contraint de faire la propagande de l’État islamique, 24 Heures, 5 janvier 2015, consulté le 20 janvier 2015 : http://www.24heures.ch/monde/Un-otage-contraint-de-faire-la-propagande-de-l-Etat-islamique/story/17929950
Guibert, Nathalie. Contre l’Etat islamique, l’armée active une cellule de contre-propagande, Le Monde, 4 février 2015, consulté le 20 janvier 2015: http://www.lemonde.fr/international/article/2015/02/04/contre-l-etat-islamique-l-armee-active-une-cellule-de-contre-propagande_4569237_3210.html

Hashem, Ali. The Islamic State’s media warfare, traduit de l’arabe par Ezgi Akin, Al-Monitor, 22 octobre 2014, consulté le 20 janvier 2015 : http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/10/islamic-state-media-strategy-propaganda-iraq-syria.html#
Lamothe, Dan. U.S. military social media accounts apparently hacked by Islamic State sympathizers, The Washington Post, 12 janvier 2015, consulté le 20 janvier 2015 : http://www.washingtonpost.com/news/checkpoint/wp/2015/01/12/centcom-twitter-account-apparently-hacked-by-islamic-state-sympathizers/
Vidéo
Arte, Daech – Naissance d’un Etat terroriste, consulté le 20 janvier 2015 : http://www.arte.tv/guide/fr/056621-000/daech-naissance-d-un-etat-terroriste