Etat islamique, faillite…: l’urgence de trouver une solution en Libye

Le groupe terroriste Etat islamique progresse en Libye. Cette semaine, il a annoncé qu’il contrôlait la ville de Syrte qui était le fief du colonel Kadhafi. Il a aussi frappé Misrata, l’une des villes stratégiques du pays. Le groupe terroriste se nourrit du chaos libyen. L’ONU mise donc sur les négociations en cours pour trouver une sortie de crise. 5 questions à Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève.

RTBF: Comment peut-on expliquer l’avancée si rapide du groupe terroriste Etat islamique ces derniers jours en Libye?

Hasni Abidi: Il y a deux éléments qui expliquent cette poussée surprise et spectaculaire de l’Etat islamique en Libye. Tout d’abord, le mouvement s’est greffé sur d’autres mouvements existants, des groupes de combattants libyens qui étaient affiliés à Al-Qaïda par exemple. Il y avait déjà un terreau tout à fait favorable. Le deuxième élément, c’est le chaos total qui règne en Libye et ce choc frontal entre deux entités: celle de Tripoli et celle de Tobrouk [NDRL: Il y a deux parlements en Libye en ce moment: l’un à Tripoli et l’autre à Tobrouk dans l’Est du pays. Celui-ci est emmené par le général Haftar et est reconnu par la communauté internationale]. Ces deux camps ont laissé le champ libre à l’Etat islamique pour asseoir son autorité sur certaines localités mais aussi pour aller vers l’ouest, vers le centre du pouvoir. Misrata est un lieu stratégique, Syrte est une ville déjà contrôlée. Et maintenant, il reste Tripoli et d’autres localités importantes.

Quelle portion du territoire libyen l’Etat islamique contrôle-t-il?

On est loin d’un scénario à l’irakienne ou à la syrienne où on a une continuité territoriale. En Libye, les combattants de l’Etat islamique frappent où ils peuvent, c’est vraiment par coups d’opportunisme. Ils savent par exemple que Derna qui était plutôt leur fief est aujourd’hui encerclé, attaqué par les forces loyalistes au général Haftar. Du coup, ils sont en train de changer de stratégie et d’aller vers des endroits où il y a moins d’autorité, où ils ont plus de possibilités de rester. Donc il s’agit plutôt de poches qui leur sont fidèles et qui sont facilement contrôlables par l’Etat islamique.

Il y a des négociations en cours à Berlin. Au début de la semaine, c’était au Maroc. Il y a urgence maintenant?

On a l’impression que la communauté internationale se réveille. Mais elle se réveille tardivement, parce que la menace de l’Etat Islamique et l’embrasement de la Libye existent depuis longtemps. Paradoxalement, la poussée et les succès de l’Etat Islamique ont un effet positif sur les deux camps pour trouver une solution politique. Même s’il y a encore des résistances de la part du Parlement de Tobrouk. Il y a une urgence parce que l’Etat Islamique avance et risque de contrôler de nombreuses localités. Mais la Libye est aussi au bord de la faillite financière. Le pays n’est plus en mesure d’assurer le fonctionnement ordinaire des institutions.

Ce plan de l’ONU qui vise à former un gouvernement d’union nationale, il est crédible?

Le plan de l’ONU est tout à fait acceptable. Et il a le mérite d’être le seul qui existe donc il est par défaut la meilleure sortie pour les Libyens. Reste deux éléments qui vont conditionner sa réussite : d’une part l’acceptation par le parlement de Tobrouk et donc du général Haftar puisqu’il n’aura plus de place après la réalisation de ce plan. Le deuxième élément, ce sont les chefs militaires. On sait que ceux qui négocient à Rabat et à Berlin, ce sont généralement des hommes politiques et des notables. Mais les seigneurs de guerre n’ont pas forcément le même intérêt que les hommes politiques et la réussite de cette sortie politique dépend énormément du terrain.

Pour quelles raisons l’ONU parle-t-elle de négociations de la dernière chance?

Parce que les Libyens eux-mêmes ont perdu tout espoir dans la recherche d’une solution politique. Mais l’échec d’une solution politique signifie que les solutions militaires vont l’emporter. La solution militaire interne, c’est-à-dire donner plus de force encore aux brigades et aux milices militaires. Mais aussi la menace militaire extérieure. On sait que la France est une avant-gardiste sur ce plan-là et d’ailleurs, on risque de reproduire les mêmes effets que la première intervention qui a mené au chaos. L’intervention militaire doit rester la dernière option parce que des pays voisins, comme l’Algérie et la Tunisie risquent de payer le prix fort des conséquences d’une intervention militaire extérieure.

A.W.
RTBF
11 juin 2015