« Le pouvoir tunisien a sous-estimé le désarroi des laissés-pour-compte »

De nouveau, la Tunisie fait face à la contestation sociale. Cette explosion était-elle prévisible ?
Elle ne constitue pas une surprise dans la mesure où elle s’ajoute à un cortège de manifestations sociales et de revendications économiques depuis plusieurs années. Ce qui est surprenant en revanche, c’est la légèreté coupable dont a fait preuve les gouvernements qui se sont succédé depuis la chute de Ben Ali. Partant d’un contexte politique tendu et une situation économique difficile, le pouvoir tunisien a sous-estimé le désarroi des laissés-pour-compte.

Partie de Kassérine après le décès d’un chômeur, la contestation s’étend à d’autres villes du pays. Sommes-nous dans un remake de 2011 ?
Les conditions sociales et économiques qui ont fait le lit des révoltes de 2011 n’ont pas disparu. Kassérine est un concentré de désespoir. Mais la ville n’a pas pour autant le monopole de révolte. Les révoltes risquent de gagner d’autres villes, notamment à l’heure où les forces de l’ordre ne peuvent pas aller très loin dans la répression.

L’incapacité du gouvernement à répondre à la forte demande des régions défavorisées et à réduire le chômage qui touche, notamment les populations de ces régions est mise en cause. Quelle est la part de responsabilité du gouvernement dans cette situation?
Elle est entière. Quand des révoltes éclatent dans une ville, le chef de l’exécutif doit impérativement être sur place. On assiste à une gestion formatée du temps de Ben Ali. La police, l’armée et ensuite une déclaration. M. Essid aurait mieux fait d’annuler sa présence à Davos et Paris et rentrer au pays. Il a, encore une fois, raté une occasion de montrer que la Tunisie a changé. C’est raté. La guerre fratricide qui secoue le parti Nida Tounes sur fond de succession fragilise le pouvoir et le détourne des vrais enjeux.

Cette nouvelle crise ne va-t-elle pas profiter aux djihadistes et n’y a-t-il pas une risque de récupération de cette colère?
Absolument. Un boulevard s’élargit pour eux, mais, l’usage politicien des menaces djihadistes n’a pas empêché le peuple de dire son rejet de la classe politique. Daech se nourrit des erreurs du pouvoir. Probablement, la force de la Tunisie réside dans son peuple. La rue tunisienne montre qu’elle est désormais le seul contre-pouvoir face à une élite désabusée et sans projets

Comment voyez-vous le proche avenir de la Tunisie ?
La Tunisie a réussi avec brio une transition dans l’ordre des priorités. Mais une transition démocratique marche sur deux pieds : les institutions démocratiques et le traitement des inégalités sociales. Le premier objectif est en cours, le second est toujours suspendu.
Placer l’humain, les besoins des jeunes en matière de chômage, de logement et de perspectives est primordial pour consolider les instituions fragiles.
La Tunisie se construit seule dans un environnement hostile. Hormis l’Algérie qui a soutenu son voisin d’une manière conditionnelle, les Tunisiens affrontent une morosité économique sans précédent et une indifférence de l’Occident, jadis donneur de leçons en démocratie. La Tunisie survivra parce qu’elle n’a pas le choix.
Entretien réalisé par
Nadia Kerraz

 

Hasni Abidi est un politologue algérien, spécialiste du monde arabe. Il est directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève. Dans cet entretien, il analyse la situation qui prévaut aujourd’hui en Tunisie.