L’émergence du nationalisme arabe et la naissance des États de l’Orient arabe (1800-1920)

Le nationalisme arabe (al qawmiyya l-ʿarabiyya), dans ses différentes variantes, est un courant de pensée qui se structura entre le XIXe siècle et la seconde moitié du XXe siècle dans ce qui fut les provinces arabes de l’Empire ottoman (1299-1923), devenues à la suite de la Première Guerre mondiale des États « autonomes » placés sous mandat français et britannique.

Ce vaste mouvement intellectuel et politique s’inscrit dans la continuité de la réforme islamique (iṣlāḥ) apparu en Égypte dès le début du XIXe siècle. Cette réforme, dont les plus éminents penseurs sont Rifāʿ a aṭ-Ṭahṭāwī (1801-1873), Ǧamāl ad-Dīn al-Afġānī (1838/9-1897) et Muḥammad ʿAbduh (1849-1905), vit le jour en réaction à la faiblesse économique, sociale, institutionnelle et militaire de l’Empire ottoman face aux puissances occidentales. L’objectif de ces penseurs consistait à réformer en profondeur les sociétés et institutions islamiques et consolider les liens unissant les musulmans sous la direction d’un califat réformé, l’Empire ottoman, alors en pleine décadence, ne pouvant assurer la protection et la défense des territoires musulmans.

Si les premières tentatives de réformes vinrent d’abord de la part des savants (ʿ ulamā‘), c’est principalement en raison du fait qu’ils constituaient l’élément central des élites arabes: détenteurs du pouvoir judiciaire, ce sont eux qui, par leurs actes d’interprétation de la Loi, pouvaient mettre un frein à la volonté des sultans d’aller à l’encontre du droit et de la jurisprudence islamiques. Le fait qu’ils aient été pour la plupart d’entre eux issus de familles de notables ou de propriétaires terriens, leur permit également de faire partie des premiers arabes à voyager en Europe et à étudier dans les universités françaises et britanniques.
En revenant de leurs études et de leurs séjours en Europe, ils firent le constat que l’Empire ottoman, incapable de moderniser ses institutions, son administration ainsi que son armée, était sur le point d’être englouti par une Europe en plein essor économique et industriel. L’Empire se devait d’être profondément réformé et restructuré afin d’échapper à un sort inévitable : celui du démembrement de son territoire.

L’un des sujets les plus abordés par ces réformateurs musulmans fut celui de la réhabilitation et la modernisation de la langue arabe, sclérosée après plus de 3 siècles d’utilisation de l’osmanli comme langue officielle. Des revues et des journaux arabes furent ainsi fondés au Caire (l’Égypte, bénéficiant d’une large autonomie par rapport au pouvoir central ottoman, laissait libre champ à ces penseurs pour s’exprimer) et servirent de relais à ces réformateurs musulmans qui prônaient l’unité dans la foi et la ferveur religieuse des musulmans (al-Afġānī) ou qui s’attaquaient à la tradition, la considérant comme étant le vrai ennemi de l’islam et du Coran (ʿAbduh). L’islam, dont le rôle est fondamental dans le développement des institutions sociales et politiques des Arabes, était ainsi au centre de leurs préoccupations.

Néanmoins, ces réformateurs, bien que n’étant aucunement porteur d’une quelconque idéologie de type nationaliste, tenaient des discours dont le contenu avait une « teinture » arabe : ils s’exprimaient, en effet, en langue arabe, langue qu’ils tenaient à réformer et à moderniser (dans le cadre de la réforme plus globale de l’islam), et affichaient une attention particulière au waṭan, à la patrie locale, c’est-à-dire aux provinces arabes de l’empire. Leur attention se focalisait certes sur la totalité de l’Empire ottoman mais plus particulièrement sur ces provinces arabes (Muḥammad ʿ Abduh visita à deux reprises Tunis) et à la langue arabe. Cette réforme islamique se voulait certes ottomane mais une inspiration proprement arabe s’y décelait et ce même si elle enveloppée d’un esprit religieux. Cette réforme religieuse, une réforme qui se veut bénéfique pour toute la communauté des croyants (Umma), a ainsi contribué à faire surgir le sentiment d’appartenance arabe et l’arabisme.
Cette réforme de l’Empire, de ses institutions, de la langue arabe, le développement de revues et de journaux dans cette langue…etc. par des penseurs dont l’immense majorité d’entre eux étaient Arabes, eut un grand impact sur les élites urbaines de Syrie et de Palestine, ce qui contribua grandement à l’apparition d’un autre courant réformateur, littéraire et politique, mais cette fois-ci clairement plus arabe qu’islamique. Il s’agit du courant de la Nahḍa (Réveil, Renaissance).

Ce mouvement littéraire, politique et culturel, qui coïncida avec les premières réformes d’envergure entreprises par les sultans ottomans (Tanzimat 1839-1876), appela de ses vœux à une renaissance intellectuelle et culturelle des Arabes. Ces derniers étaient invités à se réapproprier leur langue et leur passé et à se réformer non plus seulement religieusement mais également culturellement et politiquement. La première étape de ce « réveil » devait se faire par l’éducation, une éducation arabe moderne. Contrairement aux réformateurs musulmans, l’accent fut mis sur l’arabité et non sur l’islam, même si l’islam était considéré comme étant l’héritage culturel et civilisationnel des Arabes.
Les auteurs de ce courant, comme les romanciers Fāris aš-Šidyāq et Buṭrus al-Yāzigī, bien que n’œuvrant pas en faveur d’une indépendance des provinces arabes, appelèrent ces dernières à se réformer d’elles-mêmes et par elles-mêmes sans attendre une quelconque aide du pouvoir central ottoman, incapable de les défendre contre les dangers et les risques qui les menaçaient.

L’identité arabe, l’arabité, dénominateur commun des sociétés allant du Maroc à la principauté d’al-Muḥammara (Aḥwāz), fut valorisée. La langue arabe, qui joua durant des siècles un rôle équivalent à celui du latin dans la chrétienté romaine, retrouva, en grande partie grâce à ce mouvement littéraire, sa place au sein de ces sociétés. D’intenses efforts furent ainsi déployés afin de redécouvrir le patrimoine culturel, linguistique et religieux arabe en vue de redonner aux Arabes les outils nécessaires pour retrouver la splendeur du passé.

À la fin cette période, que Charles Rizk qualifie de « prénationalisme arabe », deux auteurs issus du courant de la réforme islamique se détachent : Rašīd Riḍā (1865-1935) et ʿAbd ar-Raḥmān al-Kawākibī (1855-1902), ces derniers assimilant clairement les causes islamique et arabe, la grandeur de l’islam ne pouvant avoir lieu que par le biais des Arabes et de l’arabité. Les Arabes et l’arabité qui ne connaîtraient quant à eux aucun succès sans l’islam. La renaissance ne saurait être arabe que parce qu’elle serait islamique. Et vice versa. Ce qui était sous-jacent chez les auteurs de la réforme islamique s’exprime clairement chez ceux de la Nahḍa.
La composante islamique a sans cesse été sous-jacente et implicite au sein des auteurs de la Nahḍa. Néanmoins, c’est la langue arabe, en tant que moyen d’expression et facteur d’unité, qui est le thème central, avec celui de l’histoire, de la culture et des traditions communes, des auteurs de la fin du XIXe siècle.
Ce que l’on constate néanmoins à travers ce récit, c’est l’absence de consensus minimal, aussi bien chez les réformateurs musulmans que chez les auteurs de la Nahḍa, permettant de mettre en place un programme politique clairement défini. On constate également l’absence d’un référent culturel clairement défini : l’islam, l’arabité et le monde occidental sont cités à eux trois comme lignes directrices à suivre alors qu’il existe des contradictions évidentes entre les deux premiers modèles et le troisième.
Il est néanmoins important de replacer les événements dans leur contexte : la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle fut une période qui connut une exacerbation des nationalismes un peu partout dans le monde (panslavisme, pangermanisme, irrédentismes italien et français…). Par ailleurs, plus l’Empire ottoman s’affaiblissait (perte de l’Algérie, de Chypre, de la quasi-totalité de ses territoires européens…), plus les revendications à caractère nationaliste des peuples constituant ce qui restait de cet empire (Arméniens et Grecs notamment) s’exacerbaient et se radicalisaient.

Les réformistes arabes exprimaient néanmoins, au début du XXe siècle, et pour la la majorité d’entre eux, un point de vue conciliant envers les autorités ottomanes qui, même si elles avaient été incapables de défendre et de réformer avec efficacité les provinces arabes, étaient toujours considérées comme légitimes et garantes de l’unité des musulmans.
Ce point de vue changea radicalement à partir de 1908, lorsque le Comité Union et Progrès prit le pouvoir, déposa le sultan ʿ Abd al-Ḥamīd II (1876-1909) et mit en place une politique favorable à l’élément turc au détriment des autres peuples de l’empire. L’Empire ottoman devenait de fait un empire turc et non plus musulman.

En réaction, se mirent en place, à Constantinople même, des ligues (Ligue de la jeunesse arabe – 1911), des sociétés militaires secrètes (Al-ʿAhd – 1913) et des associations culturelles (al-Muntadā lʿArabī – 1909) demandant ouvertement une décentralisation de l’empire et une autonomie renforcée pour les provinces arabes. Organisations qui se réunirent à Paris en 1913 pour officialiser leurs revendications et les faire connaître à l’échelle internationale (lors du Congrès de Paris, la Ligue de la Patrie Arabe fondée en 1904 par Naǧīb ʿ Āzūrī, demanda même l’indépendance totale des provinces d’Irak et de Syrie).

C’est à partir de ce moment précis qu’émergea le nationalisme arabe en tant que mouvement de pensée ayant un objectif politique. C’est à ce moment qu’une réflexion sur l’émergence d’un État-nation arabe, l’unité du peuple arabe et les moyens d’y parvenir vit le jour concrètement. Et ce alors même que cette nation, bien que réalité vérifiable, n’en était pas pour autant une réalité politique, économique et sociale.

D’un sentiment unitaire, d’un sentiment d’appartenance commune, un nationalisme a fini par émerger. La première expérience politique du nationalisme arabe fut celle du šarīf de La Mecque, Ḥusayn Bin ʿ Alī (1854-1931) qui s’allia aux Britanniques en contrepartie de l’indépendance des territoires arabes de l’Empire ottoman.

Le démantèlement de l’Empire ottoman eut finalement lieu et les provinces arabes partagées entre la France, la Grande-Bretagne (accords Sykes-Picot – 1916), le foyer national juif (Déclaration Balfour – 1917) et la Turquie (Traité d’Ankara – 1921).
Ces diverses occupations et ces revers politiques pousseront les théoriciens du nationalisme arabe (bien qu’en ordre dispersé) durant l’entre-deux-guerres à dépasser le stade de la réforme religieuse et linguistique, pour aborder les vastes sujets que sont l’identité arabe, la création d’un État arabe unitaire ainsi que les moyens d’y parvenir.

Adnane Maaraf
Historien, doctorant à Paris 8
Chercheur associé au CERMAM