Radicalisation : le mal du siècle ?

Depuis les tueries de mars 2012 commises par Mohamed Merah et plus particulièrement depuis les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, le mot «radicalisation» a commencé à remplacer celui de «terrorisme», utilisé de façon permanente et quasi-systématique à partir de septembre 2001. Il est vrai qu’au contraire des attentats du 11 septembre, ceux de Paris ont été commis essentiellement par des ressortissants européens (belges et français) amenant nombre de politologues, sociologues et psychologues européens à se demander quelles sont les raisons qui ont amené leurs concitoyens à commettre ces attaques et ensanglanter les rues de la capitale française. D’où la question, désormais omniprésente, de la « radicalisation » que ne cessent d’étudier et de débattre ces spécialistes et qui fait l’objet d’un nombre particulièrement élevé d’études dans les plus éminentes revues. Tels des inspecteurs de la police criminelle, ces universitaires ont passé au peigne fin tous les aspects (économiques, sociaux, identitaires, politiques, religieux…) de cette question d’actualité particulièrement sensible.

 

Ce qui ressort de la lecture de leurs livres et articles et du visionnage de leurs conférences est qu’il n’existe, tout comme pour le « terrorisme », aucune définition de ce qu’est ou ce que peut être ce phénomène qui semble tant effrayer nombre d’honnêtes citoyens dans les villes paisibles d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. Il n’est guère plus aisé de connaître avec précision les causes ayant amené des personnes aux parcours aussi divers que variés à se « radicaliser ».

Quant à leurs motivations, il existe tant de profils (Maghrébins issus des quartiers dits « sensibles », convertis issus de familles de la classe moyenne, jeunes femmes romantiques…) et de manières, trop souvent incompatibles et contradictoires, d’aborder leur cas qu’il est impossible d’affirmer avec exactitude les raisons qui les ont poussés à se mettre en marge des sociétés dans lesquelles ils ont pourtant évolué.

Pourquoi les jeunes maghrébins subissant des discriminations n’ont-ils pas choisi de lutter contre l’exclusion et la précarité en se regroupant, comme le font nombre de leurs coreligionnaires issus des classes moyennes, autour de centres culturels revendiquant une intégration totale et une remise en question de l’ordre social ?1 Pourquoi ce changement dans leur perception du monde et cette volonté de rupture ? Pourquoi vouloir exprimer une identité distincte et en confrontation avec celle des sociétés au sein desquelles ils refusent désormais de se fondre?

Pourquoi cette perméabilité aux idées véhiculées par des mouvements classés comme « terroristes » ? Pourquoi également attacher tant d’importance à un phénomène (la « radicalisation ») pourtant ultra-minoritaire au sein des communautés musulmanes d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord ? Pourquoi s’appesantir sur ce sujet et non sur ses causes ? Enfin, pourquoi cette confusion entre « radicalisation » et violence ?

Il existe différentes approches, assez opposées et divergentes, afin de tenter de discerner ce qu’est que le radicalisme, cette « attitude d’esprit et doctrine de ceux qui veulent une rupture complète avec le passé institutionnel ». Qu’elles soient socio- politiques, soit attribuant la « radicalisation » à des facteurs sociaux et économiques, ou psychologisantes, qui tentent d’expliquer cette manifestation par les traits de personnalité des individus « radicalisés », elles supposent implicitement l’existence d’un discours non-radical « normal », ce qui est pour le moins assez difficile à démontrer, et ont tendance à confondre le discours radical et la conduite violente, exagérant ainsi le nombre de « radicaux » au sein des sociétés occidentales.

Il existe d’autres modèles explicatifs et interprétatifs de cette « radicalisation » des individus de confession musulmane qui, progressivement, adhèrent à un discours de rupture à dimension religieuse, et plus particulièrement apocalyptique, qui leur permet de légitimer le rejet de « leurs » sociétés2 et d’articuler leur argumentation en des termes moraux élevés3. Il n’empêche que cette notion est sans cesse débattue et remise en cause, notamment par Raphaël Liogier qui invite à la réviser considérant que la nouvelle génération de terroristes, complètement différente de celle des années 1990 et éloignée des structures communautaires musulmanes, n’a en aucun cas subi d’endoctrinement religieux ce qui poserait plutôt la question de l’extrémisme sans radicalisation.

Analyse qui contredit « radicalement » celle de Farhad Khosrokhavar pour qui la « radicalisation » est « un processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel ».

La faillite des systèmes d’éducation, l’absence d’opportunités économiques, la violation des droits les plus élémentaires, la répression des mouvements de contestation pacifique ainsi que l’exacerbation des tensions communautaires a rendu une partie de la jeunesse des pays arabes plus perméable aux idées véhiculées par des mouvements tels que l’État islamique (É.I.) qui exerce auprès d’eux une forte attraction grâce à son puissant discours contre-culturel et au « nouvel ordre politique et religieux » qu’il entend établir7. Cette « alternative spirituelle », cette nouvelle « révolution », sont également parvenus à attirer nombre de jeunes musulmans d’Europe occidentale qui, convaincus par la justesse de ce discours, ont rejoint les rangs de l’organisation en Irak et en Syrie.

Pour Scott Atran, ces combattants adhèreraient consciemment au message de l’É.I. et ne sauraient donc être qualifiés de nihilistes. « Révolution » aidée dans sa tâche par une autre révolution, celle d’Internet et des moyens de communication modernes qui, au cours des dix dernières années, ont permis la massification et la propagation du corpus « ǧihādiste » de même que la construction d’une communauté virtuelle1 attrayante au sein de laquelle « l’existence trouve un sens dans la lutte contre un ennemi perfide (l’Occident) »2. Une échappatoire que des exclus socialement rejetant la société et exprimant le besoin de retrouver l’estime de soi, des convertis ayant pâti de l’absence de toute autorité au sein de leurs familles et affichant le besoin de « retracer les frontières entre le permis et le défendu » et des jeunes femmes rejetant le féminisme et idéalisant la virilité masculine des combattants de l’É.I. trouvent dans le salafisme dans sa forme la plus « radicale ».
C’est également en prison que la « radicalisation » s’effectue, « en concomitance avec l’ennui d’être abandonné à soi au sein d’une institution » considérée comme « hostile » par les détenus en raison de la suspicion des autorités pénitentiaires envers les pratiques religieuses estimées allant à l’encontre des principes de la « laïcité ». La pratique religieuse varie cependant d’une personne à une autre et les détenus condamnés pour « terrorisme », surveillés de près par les gardiens et transférés de manière assez régulière dans de nouvelles prisons, n’arrivent qu’à de très rares occasions à établir des contacts durables avec des prisonniers de droit commun (qui ont parfois tendance à les respecter, voyant en eux des individus qui se sont opposés à un système qu’ils jugent oppressif).

La «radicalisation», terme en vogue qui se met à supplanter celui de «terrorisme», est un terme qui nécessite d’être défini de manière acceptable et rigoureuse afin d’appréhender au mieux son sens et ses enjeux. Ses supposés liens organiques avec l’islam devraient également faire l’objet d’études plus approfondies menées non pas par des sociologues ou des politologues mais par des théologiens qui, eux, maîtrisent les concepts islamiques. Enfin, il est indispensable de définir ce phénomène dans un cadre plus global, c’est-à-dire un phénomène ultra-minoritaire qui indique une absence de crise majeure chez les membres des communautés dites « musulmanes ».

Adnane Maaraf, historien, doctorant à Paris 8
Chercheur associé au CERMAM