Institutionnalisation des organisations de jeunesse au Maroc : militantisme, professionnalisme et rapports intergénérationnels

Le récit sur les mouvements de contestation du monde arabe en 2011 attribue généralement un rôle clé à la jeunesse. Le Maroc, à travers le Mouvement dit du « 20 Février » (M20F) qui se revendique de la jeunesse, ne fait pas exception. Ce récit met en scène l’alliance des jeunes défavorisés, autour de la figure de l’émeutier, et les jeunes urbains, modernisés autour de la figure du bloggeur (Bennani-Chraïbi et Fillieule, 2012). Ces deux types de jeunes, l’un derrière son ordinateur et l’autre derrière les barricades,  donneraient une figure composite du révolutionnaire qui, si elle transcende les rapports de classe au sein de la jeunesse, marginaliserait de facto la figure plus traditionnelle du militant politique, syndical et associatif représentée par les générations plus anciennes.

Au cœur des théories sur la transition démocratique, le paradigme de la participation de la société civile a longtemps structuré les politiques de coopérations des organisations internationales et ont pris un essor nouveau après 2011 en intégrant la thématique de la jeunesse : Renforcer la participation de la société civile et de la jeunesse est devenue le principal moteur pour chaque organisation internationale soucieuse d’ancrer la démocratie dans les pays arabes.
Au Maroc, la question de la participation a longtemps été adoptée comme une stratégie d’intégration et de normalisation des acteurs contestataires dans le jeu institutionnel. L’article 33 de la nouvelle Constitution promulguée en mars 2011 exhorte les pouvoirs publics à prendre « toutes les mesures appropriées en vue d’étendre et généraliser la participation de la jeunesse au développement social, économique, culturel et politique du pays » et d’encourager son insertion dans la vie active et associative. Par la suite, le Conseil du Gouvernement a également adopté en 2014 une Stratégie Nationale et Intégrée de la Jeunesse (SNIJ) 2015-2030 dont le processus d’élaboration a reposé sur des mécanismes de concertation avec les organisations de la société civiles. Une des réactions des autorités aux mouvements contestataires des jeunes est la création d’institutions qui leurs sont dédiées. Le Conseil national de la jeunesse en 1957, le Conseil national de la jeunesse et des sports en 1971, le Conseil national de la jeunesse et de l’avenir en 1991. L’annonce de la création d’un Conseil Consultatif de la Jeunesse et de la vie associative suite au Mouvement du 20 « février » 2011 s’inscrit dans une longue tradition institutionnelle de traitement de la question de la jeunesse (Bono, 2013).

Face aux discours et dispositifs institutionnels encourageant la participation des jeunes, l’objectif de cet article est de voir dans quelle mesure le mouvement contestataire de 2011 au Maroc s’accompagne d’une rupture ou d’une continuité dans le rapport qu’entretiennent certains groupes de jeune avec l’action et l’engagement collectifs, de type associatif. Pour cela nous procèderons à une analyse comparative des trajectoires organisationnelles des associations de jeunesses en fonction de leur relation avec leur environnement pour voir les processus et les modalités d’institutionnalisation qui sont en jeu. Par associations de jeunesse, nous entendons celles qui mobilisent cette catégorie sociale dans les actions qu’elles mettent en œuvre (au service des jeunes) et/ou pour la construction identitaire de leur organisation (composée de jeunes). Nous traiterons exclusivement les associations de jeunesse que l’on pourrait qualifier de militante, selon la définition que donnent Sawicki et Siméant de l’engagement militant : « toute forme de participation durable à une action collective visant la défense ou la promotion d’une cause » (2009 : 98). L’analyse comparative concernera trois groupes distincts d’organisations : celles que nous qualifions d’anciennes, c’est-à-dire créées entre les années 1960 et 2000, et les nouvelles créées après 2011 suite au Mouvement du 20 Février (M20F). L’enjeu, au-delà du processus d’institutionnalisation, est de voir les rapports sociaux intergénérationnels qui sous-tendent la structuration de ces organisations.
Nous étudierons d’abord la relation entre engagement associatif et engagement partisan pour souligner ensuite l’importance des programmes des organisations internationales sur l’intégration institutionnelle des associations de jeunesse. Nous verrons que si la constitution de ces organisations résulte d’une socialisation à l’action collective des membres à travers les partis politiques et les mouvements contestataires, leur institutionnalisation correspond à une forme de normalisation qui en fait des partenaires et des interlocuteurs légitimes des pouvoirs publics.

1) L’imbrication des engagements associatifs et politiques

1.1 Affiliation partisane originelle chez les anciennes associations de militance et de jeunesse
Dans cette étude, les associations qualifiées d’« anciennes » correspondent aux premières organisations jeunesse, aux organisations féministes et à celles de défense des droits humains et de promotion de la démocratie créées avant les années 2010. Si ces deux dernières n’intègrent pas initialement la problématique jeunesse, que ce soit dans leur composition ou dans leur action, elles le feront à partir des années 2000 à travers la création de groupes, de sections ou d’axe jeunesse en leur sein.
Bien qu’elles se montrent très différentes les unes des autres à plusieurs égards, rendant artificielle ce regroupement, ces associations présentent comme point commun d’avoir été créées par des militants politiques dans une relation d’affiliation à leur structure partisane.

En ce qui concerne les organisations jeunesse, l’Association marocaine d’éducation de la jeunesse (AMEJ) et L’Enfance Populaire ont par exemple été créée en 1956 en étant clairement liées au Parti de l’Istiqlâl. Lors de la scission de ce parti en 1959, les deux associations rejoignent l’Union nationale des forces populaires (UNFP) puis l’Union socialiste des forces populaires (USFP). La création en 1962 de l’Association pour l’éducation et les colonies de vacances est le fait d’anciens de l’AMEJ qui sont demeurés fidèles à l’Istiqlâl. De son côté, l’Association Chouala pour l’éducation et la culture a été créé en 1975 par un groupe de jeunes militants de la jeunesse socialiste, dans le contexte du Congrès extraordinaire de l’USFP abandonnant l’option révolutionnaire. Implantée initialement dans le quartier populaire de Hay Mohammadi à Casablanca, l’association se développe rapidement sur l’ensemble du territoire national à travers la création de sections et en recrutant essentiellement ses bénévoles parmi les employés de l’Education nationale.

Les entretiens réalisés auprès des responsables de ces associations jeunesses dites historiques montrent de fortes similitudes dans les modalités organisationnelles et les dispositifs d’action. Toutes en effet développent comme activité centrale les colonies de vacances et s’organisent selon un modèle fédérative à travers des sections locales. Mais pour reprendre les termes de Ion (1997), en ce qui concerne le cas de la France, on peut dire que ces fédérations associatives marocaines se construisent à la fois sur une base sectorielle et une base idéologique. Ainsi la « fédéralisation tend à organiser tout groupement local comme pièce d’un dispositif couvrant la plus grande partie du territoire national ». Pour les organisations jeunesse historiques du Maroc, le dispositif correspond aux colonies de vacances. Mais d’autre part, nous dit Ion, « cette première mise en réseau se double d’une autre inscription globalisante, cette fois-ci en termes de contenu idéologique […] Ces mêmes regroupements tendent également à faire partie d’un réseau constitué non plus sur la base d’une similitude d’objectifs sectoriels mais aussi sur celle d’une proximité idéologico-politique. » (1997 : 36). Pendant les années de répression au Maroc, ces organisations jeunesse constituent « des espaces de refuge des activités militantes, des lieux non négligeables de socialisation politique et de recrutement pour les organisations partisanes » (Cheynis, 2008 : 376).
Le lien entre engagement associatif et engagement partisan est initialement similaire en ce qui concerne les organisations féministes puisque les membres fondateurs ont milité dans des partis, au sein des sections féminines ou des commissions femmes, à partir desquelles elles ont créé leur organisation. Qu’il s’agisse des militantes PPS fondatrices de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) en 1985, de l’Organisation des femmes de l’Istiqlâl (OFI) en 1987, des militantes de l’OADP fondatrices de l’Union de l’action féminine (UAF) en 1987, de celles du PADS fondatrices de la Ligue de défense du droit des femmes (LDDF) que de celles de l’USFP avec Jossour – Forum des femmes marocaines en 1995. Néanmoins, l’action et l’engagement associatifs constituaient davantage des laboratoires pour l’élaboration d’un agenda et de revendications autonomes par rapport aux partis politiques. Il en va de même pour les organisations de défense des droits humains. La Ligue marocaine de défense des droits de l’homme (LMDDH) créé en 1972 est constituée exclusivement de militants istiqlaliens tandis que l’Association marocaine des droits humains (AMDH) est créée en 1979 par une majorité de militants de l’USFP puis renait en 1989 à travers une nouvelle équipe dirigeante issue ou proche du PADS et de la Voix démocratique à la suite de la création par des militants de l’USFP de l’Organisation marocaine des droits de l’homme (OMDH) la même année.
Ces organisations historiques de militance ont progressivement pris en compte à partir des années 2000 la problématique de la jeunesse au sein de leur organisation, prenant des formes différentes et en donnant lieu à des débats internes importants. Les entretiens avec ces responsables associatifs montrent que cette prise en compte résulte en partie d’une présence croissante de ce groupe d’âge dans les activités de ces associations et désireux de s’impliquer davantage en leur sein en tant que membre et bénévole. Les débats internes ont donc porté sur la place accordée aux jeunes.

Certaines organisations ont tout d’abord opté pour une approche transversale, sur le modèle du genre, en s’assurant qu’une partie des bénéficiaires de chaque action représente la catégorie femme et la catégorie jeune. D’autres ont considéré que l’approche générationnelle devait être prise en compte dans les instances de gouvernance interne à travers un système de quota de représentation, trouvant contradictoire de militer pour une représentation des jeunes dans les partis politiques et pour un système de quota lors des élections sans appliquer ces principes à sa propre organisation. Certaines enfin ont favorisé la constitution de groupes, d’abord informel, de militants pour les intégrer progressivement au sein de l’association en leur accordant une forme d’autonomie mais sans responsabilité administrative et financière. A partir du milieu des années 2000, l’ensemble des organisations historiques de militance, de promotion des droits humains et de la démocratie ou de lutte contre les violences et les discriminations à l’égard des femmes, ont constitué des sections ou des structures propres de jeunesse au sein de leur organisation.

Ces dispositifs organisationnels reposent sur des formes d’équilibre et d’arbitrage dans le cadre d’une coopération intergénérationnelle. En acceptant une forme d’autonomie restreinte, ces groupes de jeunes bénéficient en échange des savoir-faire de leurs ainés et des différentes ressources et capacités des associations en matière stratégique, opérationnel, organisationnel et relationnel. Ces jeunes, généralement socialisés à l’action collective via l’engagement partisan et l’engagement associatif militant ou directement au sein des structures concernées, y justifient leur adhésion en mettant en avant l’adéquation des valeurs et l’existence de moyens importants assurant une plus grande efficacité, et permettant ainsi de devenir des « militants professionnels ». De l’autre côté, les associations bénéficient d’un ancrage au sein d’une population réputée comme force de changement et se dotent d’un dispositif de renouvellement des membres leur permettant de maintenir un certain dynamisme considéré comme vital pour leur évolution à moyen et long terme. Mais, en prenant compte les rapports sociaux intergénérationnels, une contradiction apparait et structure les relations entre ces anciennes organisations de militance et leur groupe ou section jeune. Il est possible de considérer, comme le font les responsables dirigeants de ces associations, que les objectifs supérieurs de changement démocratique ou de lutte contre les discriminations nécessitent une alliance des générations, comme cela avait pu être promue pendant le Mouvement du « 20 février » entre les coordinations d’un côté et les comités de soutien de l’autre, plutôt qu’une rivalité ou une mise en concurrence qui ne pourrait qu’affaiblir ces mouvements. De l’autre côté, les dispositifs d’autonomie limitée ou encadrée affectent les possibilités d’émancipation des jeunes et contribuent à reproduire les rapports de domination générationnelle de type patriarcal en associant la question du pouvoir à celle de l’ancienneté dans le cadre d’une relation paternaliste de transmission du savoir.

2.1 Continuité et discontinuité des nouvelles organisations de jeunesse avec le Mouvement du « 20 février » (M20F)
Les entretiens réalisés avec les responsables de ces nouvelles associations de jeunes révèlent que la socialisation à l’action collective des membres, préalablement à la création de leur organisation, s’opère principalement à travers l’action partisane et/ou contestataire. Ils déclarent avoir été sympathisants ou militants de partis politiques, exclusivement les différentes formations de la gauche, et ont pris part aux activités des anciennes associations de militance. La plupart déclarent avoir participé aux manifestions organisées par les coordinations du Mouvement du « 20 février » (M20F) avant la création de leur association.
Les ressorts de la création associative s’inscrivent à la fois dans la continuité et en rupture avec les logiques qui ont prévalu au sein de ce mouvement protestataire et dans une forme de distanciation à l’égard des organisations partisanes et des anciennes organisations civiles de militance.
La continuité entre le M20F et les logiques de créations des associations de jeune porte sur la volonté de distinction générationnelle. Si les jeunes composant le mouvement portaient des revendications démocratiques à portée générale, qu’ils pouvaient partager avec d’autres organisations civiles et politiques des générations précédentes, ils se démarquaient par l’affirmation de nouvelles manières de faire et par une méfiance à l’égard de toute tentative de récupération venant de structures politiques instituées et conventionnelles dans lesquelles ils considèrent être sous-représentés. De même, en reposant sur « un type de fonctionnement marqué par l’absence de dispositifs contraignant la participation des militants et favorisant des engagements « labiles », sur des modalités d’organisation horizontales par la mise en pratique du principe de décentralisation et d’autonomie des coordinations et le refus d’une représentation du collectif à l’échelle nationale » (Hivert, 2013 : 16), le M20F entend se démarquer des formes traditionnelles du militantisme incarnées par les partis politiques. Volonté de démarcation qui a été renforcée par l’idée d’une rupture technologique avec les anciennes générations, confortant une certaine représentation des révolutions arabes qualifiées de 2.0 (Bennani-Chraïbi et Fillieule, 2012). Les associations étudiées qui se sont créées après 2011 s’établissent à travers la revendication d’une appartenance à la jeunesse comme distinction par rapport aux anciennes associations. Le renouvellement des acteurs passant par un renouvellement des pratiques.

S’exprime ainsi une démarcation nette entre le caractère partisan et le caractère civil de l’action politique, notamment lorsqu’il est question de constituer un mouvement civil de la jeunesse « comme levier des réformes démocratiques au Maroc ». Mais cette démarcation s’opère également vis-à-vis des répertoires d’action du M20F, en concevant le passage entre la contestation et la participation. Cette dernière implique l’acceptation du cadre institutionnel et la volonté de prendre part au jeu comme l’illustre le recours systématique à la formulation de mémorandum comme modalité d’influence sur les pouvoirs publics. La remise de mémorandum, document présentant un certain nombre de recommandations aux autorités dans la perspective d’une réforme institutionnelle ou d’une définition de politique publique, est une pratique ancienne au Maroc. Elle consacre la culture dominante d’un réformisme gradualiste et pragmatique à travers l’hégémonie monarchique laissant un espace pour la participation aux acteurs politiques et de la société civile. Initiée lors de la réforme constitutionnelle de 1972 par les partis d’opposition renonçant au principe de l’Assemblée Constituante, l’élaboration de mémorandums fut également de mise lors de la réforme de 1996. Cette pratique a largement dépassé le cadre des réformes constitutionnelles pour s’imposer comme technique principale de plaidoyer dans le cadre de l’élaboration des politiques publiques. Elle s’inscrit surtout dans un processus de légitimation des associations basée sur la valorisation de compétences et la notion de professionnalisme, dont elles se revendiquent du fait de leur expérience avec les organisations internationales.

2) Autonomisation et légitimation des organisations de militance par l’adoption des normes internationales

2.1 Chez les anciennes organisations de militance
Les entretiens réalisés avec les responsables associatifs de ces organisations ont permis de retracer les différentes trajectoires en fonction des relations avec l’environnement institutionnel et politique.
Un des facteurs d’autonomisation est le dépassement d’une scène purement nationale et le raccrochement à des normes et des réseaux organisationnels situés au niveau international. Cela concerne essentiellement les associations féministes et les associations de défense des droits humains. L’adoption d’un référentiel onusien s’inscrit dans un processus de dépolitisation voire de « reconversion militante » (Khawaga, 2003) dans la mesure où elle génère un certain nombre d’ajustements à la fois discursifs et opératoires qui permettent à ces associations d’acquérir une plus grande légitimité vis à vis de l’Etat et des organisations internationales.

Ce processus de légitimation des anciennes associations de militance est d’autant plus effectif que l’adoption d’un référentiel international portant sur les droits de l’homme et la lutte contre les discriminations à l’égard des femmes est également le fait des institutions publiques marocaines (Cheynis, 2008 ; Hivert et Marchetti, 2015). Cela passe dans les années 1990 par la création d’un Conseil consultatif des droits de l’homme (1990), d’un ministère des droits de l’homme (1993) et l’inscription de ce référentiel normatif dans le préambule de la constitution (1992). L’Instance Equité et Réconciliation en 2004 permet de reconnaitre la responsabilité de l’Etat dans les violations des droits de l’Homme après les années de combat de la société civile pour le soutien et la défense des prisonniers politiques. La réforme du code du statut personnel dit « Moudawana » la même année permet d’accréditer le mouvement associatif féministe du succès des changements opérés en matière des droits des femmes et le Royaume du Maroc de son attachement au respect de ses engagements internationaux en matière de protection et de promotion des droits humains.
La légitimation des anciennes associations de militance passe également par le rapprochement avec les organisations internationales qui placent la démocratisation des régimes autoritaires, par le soutien à la participation de la société civile, comme nouveau paradigme de la coopération internationale dès les années 1990 (Carothers, 2002 ; Ben Néfissa et al, 2002 et 2004 ; Catusse, 2002). Ce rapprochement renforce le processus d’institutionnalisation des organisations de « militance » en faveur des droits humains et des droits des femmes, reconnues comme des acteurs légitimes aux yeux des acteurs institutionnels.
S’ensuit alors un développement important de ces associations à travers l’accès à de nouvelles sources de financements internationaux. Les exigences gestionnaires des bailleurs de fonds en matière d’efficacité de l’action (gestion basée sur les résultats) et de redevabilité (transparence et efficience) modifient profondément les modalités de l’action et de l’engagement associatifs. Les organisations développent de nouvelles capacités, opérationnelles et organisationnelles et se professionnalisent en adoptant des techniques nouvelles de plaidoyer (lobbying, utilisation des médias, recours ou développement d’une expertise) en plus des actions plus traditionnelles de mobilisation, permettant d’être davantage reconnues comme des interlocuteurs des pouvoirs publics.

Les évolutions et les ajustements au sein des organisations en lien avec le processus d’institutionnalisation correspondent à une mise en tension entre militantisme et professionnalisme (Siméant, 2001 ; Challand, 2009 ; Sbeih, 2014). De nouvelles associations de défense des droits apparaissent dans les années 1990 et 2000. Certaines tentent de concilier ces deux cultures organisationnelles en développant une approche davantage basée sur une logique de mouvement social, insérée dans la dynamique internationale des Forums sociaux, mettant en avant des approches collaboratives en opposition avec le modèle hiérarchisé de l’organisation de masse. D’autres se concentrent davantage sur un professionnalisme et « une expertise de dossier » (Ollitraut, 1996) en rupture avec l’approche militante traditionnelle.
2.2 Chez les anciennes organisations de jeunesse
Le processus d’institutionnalisation des organisations de jeunesse dites historiques est différent et s’effectue moins dans un premier temps par le biais des organisations internationales que par une intégration au sein des dispositifs nationaux de l’action publique. A l’image des associations historiques de militance, les organisations jeunesse s’appuient sur une base sociale de bénévoles importante. Mais leur institutionnalisation passe par l’intégration progressive de leurs activités centrales dans le cadre institutionnel à travers les partenariats ministérielles.
Portée initialement par les associations, les colonies de vacances sont désormais fortement encadrées par le Ministère de la Jeunesse et des Sports à travers notamment le programme « vacances pour tous » qui mobilise depuis 2003 les ressources de l’Etat en partenariat avec les associations, et à travers la création d’une Commission nationale des colonies de vacances pilotée par le Ministère. Les organisations jeunesse s’inscrivent en conséquence dans un cadre de co-production de l’action publique mettant en œuvre des activités fortement instituées dans le cadre d’une « régulation tutélaire » (Laville et Sainsaulieu, 2013 ; Bucolo, 2008). Ce mode de régulation s’établit notamment dans le cadre de la représentation des organisations de la jeunesse dans les différentes institutions dédiées à ce groupe d’âge. Toutefois, le partenariat privilégié entre les organisations jeunesse historique et les pouvoirs publics ne correspond pas nécessairement à une forme de domestication. De nombreuses tensions peuvent ponctuer ces relations soit que les autorités souhaitent marginaliser telle ou telle organisation , soit que les associations émettent des critiques et des recommandations sur la nature, le niveau et les modalités de gestion des ressources allouées par l’Etat dans le cadre de sa politique jeunesse .

Cette intégration institutionnelle s’est poursuivie avec la gestion et l’animation des Maisons de Jeunes, principal dispositif d’intervention du Ministère de la Jeunesse en matière d’offre d’activités culturelles et d’éducation non-formelle, mais aussi la gestion des structures de l’Entraide Nationale en matière d’apprentissage et de formation professionnelle ou encore des partenariats avec le Ministère de l’Education nationale. L’évolution du nombre des sections locales des différentes organisations jeunesses suit celle du nombre de structures mises en place par ces différents programmes publiques.
Mais le développement des sections locales s’est fait à travers une certaine autonomie. Le rattachement à la structure « fédéraliste » porte uniquement sur les colonies de vacances. Les sections ont par la suite une liberté d’initiative. Si elles investissent les Maisons de Jeunes, elles ont toute latitude pour développer les types d’activités qu’elles souhaitent et elles peuvent très bien agir en dehors de ces structures d’Etat. Cette autonomisation a été d’autant plus encouragée qu’elle favorisait une plus grande liberté et diversification en matière de recherche de fonds. Ainsi, de nombreuses sections ont pu développer des projets spécifiques en négociant et bénéficiant directement de financements internationaux sur des thématiques diverses comme l’environnement, la citoyenneté, la gouvernance locale, etc.
Enfin, l’autonomisation des sections locales des organisations jeunesse historiques a également entrainé un plus grand pluralisme politique. Si les membres de ces sections sont multi-positionnés, les affiliations partisanes sont moins homogènes et fluctuent d’une section à l’autre.
2.3 Chez les nouvelles organisations de jeunesse post-M20F
Les ressorts de la création associative ne proviennent pas uniquement d’une socialisation à l’action collective via l’engagement politique partisan et contestataire mais aussi d’une participation, avant la création des nouvelles associations, à des programmes mis en œuvre par les organisations internationales dont un des objectifs est le renforcement de la participation citoyenne des jeunes pour une meilleure inclusion. Aussi de nombreux membres fondateurs des « nouvelles » associations de jeunes ont-ils bénéficié de formations et d’activités avant de fonder leur propre organisation. D’autres ont même occupé directement des responsabilités au sein de ces organismes internationaux. Certains présidents de nouvelles associations ont d’abord été responsables de programme dans des organisations internationales sur les thématiques liées à la participation de la jeunesse. D’autres fondateurs d’associations se sont connus dans le cadre de formations. Certains ont été responsables de projet pour des organisations de militance travaillant avec les jeunes. Enfin, certaines associations sont directement le produit des activités dans le cadre de programmes internationaux.

La participation à des programmes ou à des activités mis en place par des organisations internationales constitue un « lieu commun » des trajectoires de ces acteurs associatifs. Ils soulignent par la même occasion l’importance des circulations organisationnelles dans la dynamique de formation des jeunes, dans la recherche de rétribution professionnelle et la légitimation institutionnelle. Ces différents parcours individuels marquant le lien entre la participation aux programmes internationaux, en tant que bénéficiaires ou en tant que responsables, s’articulent avec un discours légitimant la création associative autour de la recherche d’une autonomie et d’une prise de responsabilité. Les membres fondateurs des associations de jeune étudiées mettent pour cela en avant l’importance de leur expérience et revendique un certain professionnalisme. Au-delà des aspects déclaratifs, nous avons également pu constater à travers l’analyse documentaire que la très grande majorité des associations, même celles de création récente qui ne disposent pas encore de moyens financiers importants ou qui n’agissent que sur des ressources bénévoles, utilisent les outils de gestion de rigueur dans la « configuration développementiste » témoignant d’un transfert et d’une importation rapide des normes dominantes, propices à l’intégration institutionnelle.

Conclusions

L’analyse des trajectoires organisationnelles des anciennes et des nouvelles associations de jeunesse et de militance montre qu’elles se sont initialement fondées sur une imbrication entre engagement associatif et politique, en raison du poids de la socialisation à l’action collective via les partis politiques et les mouvements contestataires. Si les membres des associations créées après le Mouvement du 20 Février sont préalablement passés par les anciennes associations de militance, ils affirment une identité propre à la jeunesse permettant de s’émanciper des rapports de domination intergénérationnelle.
En revanche, l’ensemble des organisations étudiées connaissent des processus d’institutionnalisation similaires, faisant d’elles des interlocuteurs légitimes des pouvoirs publics. Ils reposent sur leur participation aux programmes de la coopération internationale en lien avec une importation des normes dominantes par le régime et sur une spécialisation sectorielle les amenant à développer des partenariats avec les pouvoirs publics. L’intégration institutionnelle des associations de jeunesse s’accompagne d’une forme d’autonomisation à l’égard des logiques partisanes et d’une rupture avec les registres contestataires. Elle s’inscrit dès lors dans un processus de « professionnalisation » allant de pair avec une dépolitisation de l’action et de l’engagement associatifs. Si ces phénomènes s’inscrivent dans un processus long pour les anciennes organisations de jeunesse et de militance, ils interviennent dès la phase de création associative pour celles apparues à la suite du Mouvement du 20 Février. Cette continuité témoigne du poids des structures et de l’importance de la diffusion des normes sur les comportements des acteurs.

Pierre Tainturier
Chercheur associé au CERMAM

 
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