L’Irak seul face à l’Iran

Il ne fait nul doute que l’Irak, dont le territoire a été occupé militairement par les États-Unis d’Amérique en 2003, n’a jamais recouvert, ne serait-ce que partiellement, sa souveraineté. La manière dont la puissance occupante a administré le pays et les résultats qui ont découlé de cette politique nous sont aujourd’hui connus et il n’est guère nécessaire de les rappeler. Il est en effet absolument  nécessaire de rappeler la dissolution des forces armées irakiennes (et même du Comité national olympique) , ni la politique de « debaʿṯification » des institutions irakiennes  par l’Autorité provisoire de la coalition dirigée par Paul Bremer. Mesures qui ont littéralement jeté à la rue (et dans les prisons) plusieurs dizaines de milliers de militaires, policiers, enseignants et fonctionnaires irakiens et laissé leurs familles dans le désespoir et l’insécurité. Il n’est pas non plus nécessaire de rappeler les tortures , violences et crimes en tous genres  commis par les troupes d’occupation américaines pendant plus d’une décennie.

Cet article a pour objectif non pas d’enfoncer des portes ouvertes, en l’occurrence rappeler les errements de la politique américaine, mais de mettre en lumière la politique iranienne en Irak. Ce pays occupe pour l’Iran, comme on peut le constater chaque jour de plus en plus, une place particulière, les deux pays partageant 1458 km de frontières communes ainsi que des liens religieux anciens . « Liens », géographiques et religieux, savamment exploités par la République islamique d’Iran afin de renforcer sa domination politique, économique et militaire sur l’Irak.

Domination qualifiée d’« occupation perse directe et globale » par l’ancien vice-président du Conseil de commandement de la révolution (C.C.R. – organe suprême en Irak jusqu’en 2003) et actuel dirigeant de l’Armée des Hommes de l’Ordre Naqšabandī , ʿIzzat ad-Dūrī, et qui est l’objet d’étude de ce papier. Nous verrons comment l’Iran est parvenu à assujettir un des principaux États arabes, à savoir l’Irak, en soutenant des milices communautaires plus violentes les unes que les autres et en mettant son économie en coupe réglée.

L’Irak : un pays à la souveraineté inexistante
L’un des principaux « outils » de la stratégie iranienne consiste à mettre en place, organiser, structurer et soutenir des partis confessionnels dotés de bras armés (milices). Un des premiers « parti-milice » à avoir vu le jour fut le Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak (devenu, en 2007, le Conseil Suprême Islamique Irakien – C.S.I.I.) : fondé à Téhéran en 1982 par des opposants à Saddam Hussein exilés en Iran, et doté d’un bras armé, la Brigade Badr , le parti a combattu aux côtés de l’Iran durant la Première Guerre du golfe (1980-1988) et représente aujourd’hui l’un des relais les plus efficaces de la politique iranienne .

Bien que sous contrôle formel du gouvernement irakien qui leur accorde un budget « énorme » , ces unités combattantes, opérant aussi bien en Irak qu’en Syrie et estimées à plus de 100.000 hommes , sont encadrées par le corps des Gardiens de la révolution islamique (C.G.R.I. – Pasdaran) et plus précisément par la branche chargée des opérations extérieures (Force Quds – Jérusalem) du major-général Qāsim Sulaymānī avec qui elles entretiennent des relations officielles (sans passer au préalable par le premier ministre Ḥaydar al-ʿIbādī ).
Le gouvernement irakien ne semble également guère préoccupé du fait que certains dirigeants de ces milices soient considérés par le département du Trésor des États-Unis d’Amérique comme une « menace pour la stabilité de l’Irak » . Les crimes de guerre commis à l’encontre de la population civile arabo-musulmane « sunnite » (tortures, viols, déplacements forcés…) par ces milices et dénoncés par nombre d’organisations non gouvernementales internationales telles qu’Amnesty International ou encore Human Rights Watch (H.R.W.) ne semblent également pas attirer l’attention de Bagdad et de son sponsor iranien qui supervise en haut lieu les opérations militaires contre l’insurrection de l’État islamique .
Les liens politiques et la coopération sécuritaire avec le Gouvernement Régional Kurde (G.R.K.) et les principaux partis politiques de cette région autonome du nord de l’Irak (Union Démocratique du Kurdistan et Union Patriotique du Kurdistan) se sont également renforcés ces dernières années (lutte contre le « terrorisme » oblige) . Néanmoins, même si le maintien de la stabilité de la région autonome est au cœur des préoccupations de l’Iran , l’État islamique et sa férocité (presque aussi comparable qu’à celle des milices confessionnelles ou encore à celle des peshmerga ), ne peuvent permettre d’aplanir tous les problèmes et notamment celui de l’indépendance des régions tenues par les forces kurdes dans le nord de l’Irak . La rencontre de leaders de mouvements sécessionnistes kurdes qui luttent contre la Turquie (et l’État islamique) et qui sont inscrits sur la liste américaine des organisations terroristes (P.K.K. – 1997) ne semble néanmoins pas aller à l’encontre des intérêts stratégiques de Téhéran .
L’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Irak sont ainsi la dernière des préoccupations de l’Iran qui n’hésite plus à recourir à la force armée lorsqu’il juge être sien un puits de pétrole situé en territoire irakien ou qu’il n’empêche pas plusieurs dizaines de milliers de ses citoyens de traverser sans visa la frontière irakienne et de violer l’intégrité territoriale de ce pays .
Les ressources de l’Irak au service de l’Iran
L’Iran n’est pas uniquement un fournisseur de milices en tout genre mais également un partenaire économique de premier plan pour ses alliés au pouvoir à Bagdad. Depuis 2003, et la destruction du potentiel industriel et agricole irakien, les échanges commerciaux (à sens unique) entre l’Iran et l’Irak auraient, selon Sāmī l-ʿAskarī, membre de la Commission des affaires étrangères au sein du Conseil des Représentants (Assemblée nationale – 2010-2014) connu une croissance annuelle de 30% .

L’Irak, 9e producteur mondial de brut en 2013 , importa à lui seul en cette seule année 72% de l’ensemble des produits iraniens destinés à l’exportation . L’Ambassade d’Iran à Bagdad déclara espérer voir les échanges entre les deux pays atteindre les 20 millions de dollars pour l’année 2017 .
La même année, le gouverneur de la province orientale de Diyālā, ʿUmar Azīz al-Ḥumayrī, accusa l’Iran de maintenir l’Irak dans une situation de dépendance en empêchant, depuis 2011, la rivière Ḥulwān, qui sa prend sa source en Iran, de se jeter en Irak (empêchant ainsi les agriculteurs irakiens de cultiver leurs terres) . Accusations qui n’ont cependant pas empêché Bagdad de signer avec l’Iran un accord, renouvelable pour 4 ans, stipulant la livraison de 25 millions de m3 de gaz par jour à l’Irak et pour un montant de 3.7 milliards de dollars .

L’Irak s’est ainsi vu ainsi transformé en réservoir à devises étrangères pour un Iran dont les activités commerciales étaient tombées, depuis 2006, sous le coup de sanctions internationales édictées par le Conseil de sécurité des Nations unies . C’est ainsi qu’en 2012, c’est tout un réseau d’institutions financières irakiennes qui fut accusé de favoriser la contrebande de produits pétroliers iraniens et d’organiser des opérations d’échange de devises via la banque centrale irakienne… le tout sous la supervision du premier ministre de l’époque, Nūrī al-Mālikī . L’Irak de Nūrī al-Mālikī et des milices communautaires permit à l’Iran d’écouler comme bon lui semblait ses marchandises, d’échapper aux sanctions internationales, d’obtenir des devises étrangères et, par la même occasion, financer à moindre coût son effort de guerre contre l’État islamique et les autres groupes armés irakiens qui lui sont opposés.
La durée de vie politique du premier ministre irakien est certes, liée à sa capacité d’entretenir une relation privilégiée avec Washington, mais elle est surtout tributaire d’un alignement sans faille sur la ligne de conduite dictée par Téhéran.

Adnane Maaraf, historien, doctorant à Paris 8
Chercheur associé au CERMAM