Les droits des femmes en pleine régression dans la Libye post-Kadhafi

À l’aube du sixième anniversaire de la révolution du 17 février, la liberté de circulation des citoyennes de l’Est libyen a été drastiquement réduite par un décret militaire illégal.

« Comme si les femmes n’étaient pas déjà traitées comme des citoyennes de seconde catégorie », s’est indignée une internaute, suite à l’annonce du Women Travel Ban. Le 16 février, les autorités militaires de l’Est libyen (de Derna à Ben Jawwad) ont annoncé l’interdiction pour les femmes de moins de 60 ans de voyager sans « gardien masculin » en dehors du territoire libyen. Le général Abdelrazek al-Nadhouri, secrétaire du maréchal Khalifa Haftar, le commandant en chef de l’armée nationale libyenne, s’est gardé de prononcer le mot « tuteur » des femmes selon la charia islamique, mais c’est pourtant l’esprit qui semble dicter le nouveau décret qui marque une véritable rupture avec les us et coutumes en Libye. Entraver la liberté de circulation des femmes de cette manière est « une première en Libye », souligne Hanane Salah, chercheuse sur la Libye pour Human Rights Watch, interrogée par L’Orient-Le Jour.

Le général al-Nadhouri a invoqué la « sécurité nationale », faisant référence à des liens supposés entre des femmes et les services de renseignements étrangers. Une façon de justifier cette inégalité de traitement perçue comme un outrage fait spécialement aux femmes. « Ce décret a été une véritable gifle pour les Libyennes », estime Hasni Abidi, politologue et directeur du Cermam (centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen). Après une semaine d’intenses manifestations à Benghazi, le gouvernement de l’Est, dirigé par le maréchal Haftar, a gelé la décision pour finalement étendre l’interdiction de voyager sans permission à la population âgée entre 18 et 45 ans. L’autorité, sans légitimité politique ni constitutionnelle, a ainsi violé le pacte international relatif aux droits civils et politiques et la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, ratifiés par l’État libyen.

Depuis le début de la seconde guerre civile libyenne, le 16 mai 2014, les manifestations des citoyennes ne tarissent pas malgré les dissuasions. Intimidations, détentions, persécutions, assassinats… Les exactions commises contre les activistes font réapparaître les vieux démons de la justice libyenne contre lesquels le peuple s’était soulevé en 2011. « Des activistes ont été réduits au silence car ils gênaient les autorités à l’Ouest ou à l’Est », explique Hasni Abidi. Plusieurs figures de la défense des droits des femmes, comme Salwa Bughaighis, avocate des droits de l’homme, ont été assassinées depuis 2014. Plus récemment, Jabir Zain, activiste pour la cause féminine, a été enlevé dans la banlieue de Tripoli, à la sortie d’une conférence sur les droits des femmes le 25 septembre 2016. Selon les informations de sa famille, une milice « qui opère sous les ordres du ministère de l’Intérieur » détient le jeune activiste, rapportait Amnesty International le 10 janvier 2017.

Une non-priorité
La guerre civile sert de prétexte pour ignorer les revendications féminines. « La question des droits des femmes n’est pas une priorité », confirme Hanane Salah. Le gouvernement d’union nationale basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale se cantonne au respect de la Déclaration constitutionnelle du 3 août 2011 pour une représentation minimale des femmes en politique. Censées représenter 25 % des parlementaires selon le texte, les femmes occupent aujourd’hui 17 % des sièges de la Chambre des représentants. Le volontarisme du gouvernement se borne à donner aux citoyennes un rôle politique dont elles étaient privées sous le régime du colonel Kadhafi.

À l’Est, la lutte contre les groupes jihadistes protégeait officiellement les droits des femmes, jusqu’à ce que cet engagement soit remis en cause par le décret. « C’est un cadeau rêvé pour l’État islamique (EI) et Ansar al-Charia », estime Hasni Abidi. Prônant une application stricte de la charia islamique, ces groupes souhaitent encadrer plus strictement les droits des femmes en société. Les Libyennes de la région de Syrte ayant vécu sous le joug de l’État islamique entre juin 2015 et décembre 2016 ont ainsi subi de fortes atteintes à leur « droit de circuler librement » et l’imposition d’un « code vestimentaire », rapporte Amnesty. L’influence grandissante de ces groupes armés sur l’ensemble du territoire libyen ne donne d’autre choix aux Libyennes que de se battre à armes inégales, et sans aucun soutien.
Marine DELATOUCHE | OLJ03/03/2017