«Saïf al-islam Kadhafi se profile en sauveur libyen»

Quelle ironie! Le même colonel Ajmi Al-Atiri qui dirige la brigade responsable des prisons à Zintan appelle désormais l’ex-captif Saïf al-islam Kadhafi à jouer un rôle politique pour réunifier la Libye. Il l’a affirmé sans détour dans un reportage de la chaîne France 24.

Plus de cinq ans après la mort du dictateur Muammar Kadhafi le 20 octobre 2011 dans son fief de Syrte, puis l’arrestation en novembre de la même année de son héritier désigné, le pays n’en finit pas de se déchirer sur fond de rivalité entre deux parlements antagonistes. La formation à Tripoli d’un gouvernement d’union nationale (GNA) le 30 mars 2016 n’y a rien changé. Le désastre est tel, que la nostalgie de l’ancien régime donne des idées aux kadhafistes, note le politologue suisse Hasni Abidi, qui dirige à Genève le Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).

Le même homme qui détenait Saïf al-islam Kadhafi appelle à lui confier la réunification du pays. Que s’est-il donc passé?

D’abord, comprenez bien que Saïf al-islam Kadhafi n’a jamais croupi en prison. Même s’il a été capturé en novembre 2011 par les brigades de Zintan, opposées au régime de son père, il a été bien traité et placé en résidence surveillée dans une maison de cette localité de l’ouest du pays. Là, il a pu recevoir nombre de visiteurs. Les responsables de la ville refusent de le remettre aux autorités de Tripoli, qu’ils jugent illégitimes. Sa condamnation à mort en 2015 n’y a rien changé.

Depuis l’été dernier, il est même considéré comme un homme libre à Zintan, au nom de l’amnistie générale décrétée à Tobrouk, dans l’est du pays, par les députés du parlement qui défie celui de la capitale. Evidemment, il lui est difficile de quitter la ville, à cause de sa condamnation à mort. Et à l’étranger, il est recherché par la Cour pénale internationale.

Cela dit, le chaos qui règne aujourd’hui dans ce pays, plus de cinq ans après la mort à Syrte de Muammar Kadhafi, a produit une grande nostalgie de l’ordre qui régnait sous l’ancien régime. Certains veulent voir un sauveur dans la figure de Saïf al-islam…

Est-il donc devenu à ce point populaire, lui qui promettait des «rivières de sang» durant la guerre?

C’est évidemment difficile à mesurer. Il y a toujours des révolutionnaires qui ne jurent que par sa mort. Mais il reste aussi beaucoup de kadhafistes, qui lui sont loyaux. D’ailleurs, le maréchal Khalifa Haftar s’est appuyé sur eux pour former son «armée nationale libyenne» liée au gouvernement de Tobrouk. Par ailleurs, Saïf al-islam est toujours à la tête d’un conseil de tribus majoritairement favorables à sa famille. Et surtout, le deuxième fils de Muammar Kadhafi s’était forgé une solide réputation de réformateur, même si sa voix était souvent minorisée au sein du régime. Mais je le répète, ce début de campagne politique en sa faveur, c’est surtout la mesure du désastre libyen. Une économie à terre, deux gouvernements antagonistes, des milices rivales, la menace djihadiste… et l’échec de toutes les initiatives internationales pour réunifier le pays.

Soit. Mais un retour aux affaires est-il même crédible?

Saïf al-islam ne s’exprime pas lui-même. Et les appels lancés sont encore minoritaires. Beaucoup n’osent pas soutenir publiquement le fils Kadhafi. Mais dans le processus de transition libyen, il peut certainement jouer un rôle. Après tout, on a bien laissé Abdelhakim Belhadj créer un parti officiel, lui qui était auparavant un chef djihadiste lié à Al-Qaida. Saïf pourrait offrir une alternative à ce «duel» entre deux gouvernements rivaux, voilà pourquoi certains veulent voir en lui l’homme providentiel capable de réunifier le pays. Il connaît intimement les rouages de la Libye et on suppose qu’il dispose d’informations compromettantes sur des personnalités de premier plan, en Libye comme à l’étranger, car elles étaient autrefois en contact avec son père.

Mais le casse-tête reste la question juridique. Comment réhabiliter un condamné à mort recherché par la CPI? L’ONU a jugé inéquitable le procès tenu à Tripoli. La communauté internationale va-t-elle suspendre la justice pour donner une chance de réunification à la Libye? Dilemme.

Andrès Allemand
Tribune de Genève.
(TDG). 09.03.2017