«C’est un coup d’Etat dans la dynastie saoudienne!»

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Humiliation suprême. Tout juste limogé, l’ancien prince héritier fait un baisemain à celui qui le remplace, prêtant allégeance à l’homme qui vient de briser ses chances d’être le prochain monarque d’Arabie saoudite. Ce mercredi, en effet, un roi Salmane à la santé réputée fragile a décrété que son fils Mohammed occupera désormais la première place dans l’ordre de succession. Bref, il ouvre la voie royale à ce jeune homme de 31 ans, au terme d’une ascension fulgurante, lui qui était encore inconnu de ses sujets et insignifiant au sein de la dynastie il y a deux ans et demi! Comment expliquer ce bouleversement? Et pourquoi maintenant? L’analyse du politologue Hasni Abidi, qui dirige à Genève le Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).

Vous parlez de «coup d’Etat» chez les Saoud. Pourquoi?

Ce à quoi nous assistons en Arabie saoudite, c’est une guerre de succession entre deux Mohammed. Depuis l’accession au trône du roi actuel en janvier 2015, son fils Mohammed ben Salmane a progressivement marginalisé son cousin, le très populaire Mohammed ben Nayef, un prince héritier que les Saoudiens surnommaient «le gardien du temple». Il était non seulement vice-premier ministre, mais aussi ministre de l’Intérieur, à la tête du Renseignement, en charge de la lutte antiterroriste et des juges religieux ou encore interlocuteur privilégié du clergé. Par ailleurs, il était proche des Etats-Unis, l’administration américaine l’appelait «notre homme dans le Golfe». Or, il a été complètement éclipsé par le fils du roi Salmane, qui fut placé à la tête du Ministère de la défense début 2015, mais aussi à la présidence du Conseil des affaires économiques et de développement (ndlr: qui supervise Saudi Aramco, la plus grande compagnie pétrolière du monde) et nommé conseiller spécial du souverain. Il en a profité pour se saisir des dossiers sécuritaires que traitait son cousin, en les plaçant sous l’autorité de la Défense ou de la Maison royale. Avant qu’il ne déclenche l’intervention militaire au Yémen, le dossier relevait de l’Intérieur. Il est aussi derrière le blocus imposé au Qatar, dont son rival était proche…

En deux ans, Mohammed ben Salmane a tellement concentré de pouvoirs que les Saoudiens le surnomment «Mister Everything» (Monsieur Tout)! Ce mercredi, il a non seulement supplanté le prince héritier, mais il a en outre été nommé vice-premier ministre à sa place. Son cousin a été évincé de toutes ses fonctions. Sans la moindre explication officielle.

Pourquoi la nomination intervient-elle maintenant?

On sait le roi affaibli, sujet à la maladie. S’il venait à mourir, l’ancien prince héritier Mohammed ben Nayef lui aurait succédé à 52 ans. Au mieux, le fils de Salmane aurait alors eu à patienter plusieurs décennies. Au pire, il aurait pu être retiré de l’ordre de succession. Alors «MBS», comme on le surnomme là-bas, a manœuvré pour être adoubé rapidement. Il avait déjà le soutien de son père, le roi, dont la parole ne peut être contestée, mais il a aussi cherché à être «adoubé» par les Etats-Unis. Depuis que Donald Trump est au pouvoir, MBS a fait plusieurs allers-retours à Washington et tient un discours ouvertement anti-Iraniens. Il a obtenu que le président, pour sa toute première visite officielle à l’étranger, se rende en Arabie saoudite, du jamais vu! C’est lui qui a signé les contrats d’achat d’armement américain. Et il a fait nommer son jeune frère Khaled ben Salmane, qui n’a pas 30 ans, comme ambassadeur aux Etats-Unis!

Le nouveau prince héritier a reçu 31 voix sur 34 au sein du Conseil d’allégeance. Quelle valeur a ce soutien?

On ne sait évidemment pas si des pressions ont été exercées sur ses membres ou si leurs suffrages ont été «achetés» d’une manière ou d’une autre. Ce qui est frappant, c’est que le vote a eu lieu en un temps record. C’est d’autant plus surprenant que l’ordre de succession, en principe, n’est pas censé être modifié (même si ce n’est pas non plus une première). Il ne fait pas de doute que ce vote a été très bien préparé par un homme offensif, qui ne doute pas de sa puissance. Jamais autant de pouvoirs n’ont été concentrés en une seule personne.

Cela va-t-il affecter les autres monarchies du Golfe?

Bien sûr. C’est un coup de tonnerre! Avec le blocus imposé au Qatar, MBS n’a pas hésité à diviser les monarchies du Conseil de coopération du Golfe. Lui-même est sous l’influence d’un autre Mohammed, le frère du cheikh Khalifa ben Zayed, qui est émir d’Abou Dabi et président des Emirats arabes unis. Le nouveau prince héritier d’Arabie saoudite est en admiration devant la réussite économique et les politiques libérales de cette fédération regroupant sept principautés. Un Etat en rivalité ouverte avec le Qatar.

(24 heures) par Andrés Allemand