“Crise dans le Golfe: quelle issue pour le Qatar et ses voisins?”

Rendez-vous de l’Actualité du 28 juin 2017. En partenariat avec le Collège de France, France Culture, l’AFP, et France Médias Monde, l’Institut du monde arabe lance un nouveau rendez-vous pour décrypter l’actualité.

Le CERMAM fait un résumé des principaux sujets qui ont été abordés.

Alors que la crise dans le Golfe bat son plein depuis le 5 juin 2017, Fatiha Dazi-Héni et Stéphane Lacroix, deux spécialistes du monde arabe, sont les invités du Rendez-vous de l’Actualité. Avec Anthony Bellanger, éditorialiste sur France Inter, comme modérateur du débat, les deux intervenants ont pu discuter des causes, des enjeux et des conséquences de cette crise brutale et soudaine. Rapport de conférence.

Les origines de cette crise

Une partie importante de ce débat fut dédié à l’explication des causes profondes de cette crise du Golfe. De nombreux éléments d’analyses ont été apportés. Pour F. Dazi-Héni, le blocus du Qatar est « la suite d’une crise qui remonte à 2014 » lorsque Riyad, Abu Dhabi et Manama ont rappelé leurs ambassadeurs du Qatar. Ce dernier n’avait pas obtempéré avec leur décision de ne pas soutenir l’activisme des « printemps arabes » et a apporté son soutien aux Frères Musulmans. Par ailleurs, pour les deux chercheurs, cette crise met en exergue des tensions profondes. Pour la coalition anti-qatarie, les deux problèmes majeurs sont le soutien qatarien de l’islam politique des Frères Musulmans ainsi que la promotion de voix de contestation et d’opposition à leurs régimes à travers la chaine Al-Jazeera.

Jeux d’alliances

Alors que le Qatar est désormais boycotté par l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Bahreïn et l’Egypte, Dazi-Héni rappelle que la presqu’île est loin d’être entièrement isolée. En effet, le pays le plus riche au monde voit ses relations avec l’Iran et la Turquie renforcées. Par ailleurs, Oman, le Koweït et le Maroc n’ont pas rompu leurs liens et ont refusé de sanctionner le Qatar en envoyant par exemple en avion des denrées alimentaires.

Les origines de ces alliances ont été analysées. D’une part, les pays de la coalition anti-qatarie ont un point commun principal, leur ennemi : les Frères Musulmans qui ont trouvé refuge au Qatar. Comme le souligne S. Lacroix, cette « obsession anti-frères » qui a été ravivée par les « Printemps Arabes » est l’une des causes profondes de cette crise. Le Qatar est donc perçu comme une voix dissidente qui soutient leur ennemi politique juré.

D’autre part, les intervenants ont stipulé que ce sont deux conceptions de l’Islam Sunnite qui s’affrontent lors de cette crise. Ces deux « écoles de pensée » opposées rentrent donc en jeu dans ces alliances polarisées. Par ailleurs, la place des Etats Unis et du Président Trump a été évoquée. Il est intéressant de noter que la position de Trump se dissocie de celle prise par son administration, notamment celle de Rex Tillerson, le Secrétaire d’Etat, qui reste extrêmement vigilent quant aux prises de position du fait de la base militaire américaine à Al Udeid au Qatar. Au contraire, Trump, tel un « électron libre », préfère retourner aux alliances traditionnelles en soutenant la prise de position de l’Arabie Saoudite.

L’obsession iranienne : un prétexte pour justifier la crise ?

Les deux intervenants ont avancé l’idée que le rapprochement du Qatar avec l’Iran est un simple argument échappatoire pour justifier le blocus anti-qatarien. En effet, F. Dazi-Héni a insisté sur le fait que la relation entre l’Iran et le Qatar « n’est pas forcément plus proche que celle avec Oman ou le Koweït » mais qu’il s’agit pour le Qatar d’une relation pragmatique, un choix rationnel de « ménager le grand voisin ». Les chercheurs estiment que les liens étroits entre le Qatar et l’Iran permettent à la coalition anti-qatarie de créer une rhétorique de trahison pour convaincre l’opinion publique de la légitimité de ce blocus.

Quelle issue pour le Qatar et ses voisins ?

 La réponse reste floue quant à la suite de cette crise et son développement futur. Lacroix parle d’un possible « scénario noir » où le Qatar et l’Iran se rapprocheraient davantage et où la Turquie ferait partie d’un axe improbable entre ces pays. Pour Dazi-Héni, ceci permettrait à l’Iran de « s’approprier cet énorme champ gazier ».

Une autre débouchée de cette crise ? L’ultime fin du Conseil de Coopération du Golfe. Comment recréer un semblant de solidarité entre les membres du CCG après une telle crise ? Dazi-Héni n’envisage « pas de solution pour réparer cette trahison » qui a aussi touché profondément toute une population.

Que le Qatar se soumette aux 13 requêtes de la coalition anti-qatari est fort improbable voire inconcevable. En effet, si le Qatar cède sur la fermeture d’Al-Jazzera, cela signifierait la fin de la souveraineté de ce pays.

La montée en puissance de Mohammed Ben Salman

La modification de l’ordre de succession en désignant le futur prince héritier MBS au lieu de M.B. Nayef joue un rôle dans cette crise du Golfe. En effet, cette « révolution de Palais », comme le dit Lacroix, a propulsé à la tête du royaume saoudien un jeune homme populaire aux multiples fonctions qui prône l’isolement complet de l’Iran. Selon Lacroix, à travers de nombreux talk shows et une communication populiste, MBS a su conquérir l’opinion publique en jouant sur une image de « chef de guerre » avec son intervention militaire au Yémen qui sert de « guerre de proxy » contre l’Iran. En Arabie Saoudite, l’Iran est peint comme une véritable « menace existentielle ».

Gabrielle Dorey, assistante de recherche au CERMAM.

Pour revoir l’intégralité de la conférence: https://www.imarabe.org/fr/rencontres-debats/crise-dans-le-golfe-quelle-issue-pour-le-qatar-et-ses-voisins