«Les Kurdes ressentent de l’amertume vis-à-vis du monde arabe»

Pour Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève, un «Etat kurde n’est ni souhaitable ni viable» en l’état actuel des choses, ajoutant que les tensions du vote peuvent se transformer en conflit dans des villes.

93% de Kurdes irakiens ont voté pour l’indépendance. Pensez-vous que le Kurdistan est capable de la proclamer unilatéralement ?

Le Kurdistan est en mesure de proclamer son indépendance et personne ne peut l’empêcher de le faire. La question réside dans sa capacité à vivre en tant qu’Etat indépendant. En l’état actuel des choses, un Etat kurde n’est ni n’est souhaitable ni viable. L’engouement pour le scrutin et le vote massif ne sont pas une fiction. Les Kurdes ont rêvé de ce jour. Ils ont longtemps caressé le vœu de disposer d’un territoire propre à eux. Ils ont réduit la dimension ethnique dans la nature du futur Etat kurde. Toutes les garanties ne suffisent pas aux yeux de la région pour accueillir l’Etat kurde. La géographie est têtue et intraitable.

Un Kurdistan enclavé est prisonnier de la bonne volonté de l’espace partagé. Les Kurdes sont certes un acteur majeur et un allié incontournable, mais pas un Etat affranchi. Des zones d’ombre demeurent au sujet de la pertinence d’un divorce unilatéral dans des circonstances peu avantageuses pour les Kurdes. Un rendement économique au ralenti, des prix du pétrole en baisse et des charges liées à la sécurité et à la guerre contre Daech en forte hausse.

Baghdad et Erbil campent sur leurs positions. Quels sont, selon vous, les scénarios possibles pour dépasser la crise ?

Baghdad est dans une position confortable. L’Irak dispose de trois atouts majeurs : la reprise de la ville de Mossoul et la défaite de l’EI ont relégitimé le gouvernement de M. Abadi, désormais un partenaire sérieux dans la lutte contre le terrorisme aux yeux de la communauté internationale. Il entretient des liens privilégiés avec un voisin de taille, l’Iran. Des relations positives avec deux autres acteurs majeurs dans la région : la Turquie et la Russie. Le gouvernement irakien a fait exploser l’affaire du référendum.

Et la fermeté qui a caractérisé sa gestion pour améliorer son image à l’interne et l’externe. Conscient de la conjoncture internationale qui lui est favorable, Baghdad ne cédera pas sur les positions de principe. La proposition du vice-président irakien, M. Maliki, de suspendre le résultat pour une durée de deux ans, a essuyé un refus officiel. Ce qui montre que le gouvernement veut le retour à la situation antérieure ou l’annulation du référendum. Une option délicate pour M. Barzani. D’où la recherche d’une issue favorable qui ne revient pas sur le principe de la consultation populaire, mais sans lui donner des suites politiques et juridiques. Réduire le référendum à une déclaration de principe ou tout au mieux à un Etat fédéral élargi.

Peut-on arriver à une confrontation militaire entre Baghdad et Erbil ? Si oui, quelles seraient les conséquences ?

Sans retenue des deux parties et l’engagement d’une médiation internationale, la tension peut se transformer en un affrontement dans les villes contestées. Kirkouk, ville riche en pétrole et habitée par les kurdes, les Turkmènes et les arabes, n’est pas immunisée contre ce type de dérapages. Le Kurdistan ne dispose pas de ressources suffisantes pour mobiliser des troupes face à Daech, maintenir l’ordre interne et protéger ses frontières contre une provocation externe. En cas de détérioration sécuritaire, Erbil n’hésitera pas à se retirer de la coalition pour signifier sa mauvaise humeur et surtout se concentrer sur le réduit kurde.

Les pays de la région sont tous contre l’indépendance du Kurdistan. Quelles sont les mesures de rétorsion dont ils disposent ?

Désavouer les Kurdes d’Irak est déjà en soi une sanction. L’enclavement du Kurdistan est synonyme de dépendance économique et politique. Le pays est pratiquement sous un blocus aérien avec des conséquences sur le quotidien des kurdes irakiens. Fermeture de l’espace aérien, moins de denrées alimentaires et arrêt des projets en cours confiés aux sociétés étrangères. La contribution financière de Baghdad est suspendue, les salaires sont impayés et les ventes de pétrole sont à la merci du visa turc. Ainsi, le Kurdistan risque de perdre les privilèges d’un Etat dit indépendant mais sans les prérogatives d’un vrai Etat et sans reconnaissance internationale.

Pourquoi les Etats limitrophes et la communauté internationale ne respectent-ils pas la volonté du peuple kurde ?

Le vote kurde est un paradoxe oriental. Comment peut-on faire appel à la norme juridique la plus haute en démocratie, le référendum, dans un espace qui souffre d’un grand déficit démocratique ? Nous sommes face à un détournement manifeste d’un exercice démocratique. Le mandat du chef du gouvernement régional a expiré. Le Parlement est suspendu et les élections reportées. Il n’existe aucun regard sur l’usage des fonds récoltés de la vente du pétrole ou des 17% du budget fédéral. La mainmise des clans Barzani pèse sur la vie politique kurde depuis plusieurs décennies.

Comment et pourquoi Israël aide le Kurdistan à devenir indépendant ?

Les relations entre les deux entités sont anciennes. Il faut remonter à la grande déception et l’amertume du peuple kurde à l’égard du monde arabe. Il ressent toujours une grande injustice face à son silence et son indifférence lors de l’agression de Saddam Hussein lors de l’opération de l’Anffal. Les Arabes, dans leur ensemble, se sont désolidarisés de la cause juste des Kurdes les laissant souffrir sous le joug de tous les régimes autoritaires qui ont gouverné l’Irak. Les Kurdes irakiens, c’est aussi une cause très ancienne qui a eu recours à tous les soutiens externes, y compris Israël. Ce dernier a compris les besoins des Kurdes. Pour lui, un Etat indépendant basé sur l’appartenance ethnique renforce Israël dans sa nature. Les soutiens militaires, logistiques et diplomatiques datent des années 60’. L’objectif est d’affaiblir un Etat pivot qu’est l’Irak, la Turquie plus tard et affaiblir tous les Etats arabes.

Pensez-vous que l’Algérie puisse connaître un jour un scénario à la kurde ?

Force est de reconnaître que la marginalisation rampante des Kurdes par le gouvernement central depuis des décennies, la non-prise en charge des doléances légitimes sur les plans culturel, politique et économique ont créé les conditions d’une séparation. Le Kurdistan est arrivé au référendum parce qu’il en avait les moyens. Il était dans une situation de quasi Etat garanti par la Constitution. Un Parlement et un gouvernement automnes, une structure militaire qui contrôle un espace-territoire, une économie indépendante et une politique étrangère. L’Algérie ayant un système centralisateur et jacobin est dans une autre configuration.

La rupture des Kurdes est l’aboutissement d’une accumulation d’incompréhensions, de mépris et d’injustice. La question kurde ne doit pas masquer les autres inégalités et humiliations qui pourraient déboucher sur des situations explosives.

Yacine Farah

El Watan. 07.10.2017