« SEULE DANS RAQQA  » : RÉCIT D’UNE RÉVOLUTION CONFISQUÉE

Seule dans Raqqa (Ed. Equateurs, Paris, 2017) de Hala Kodmani, journaliste et auteure franco-syrienne, raconte l’histoire de Ruqia Hassan, une jeune enseignante syrienne vivant à Raqqa, fief de Daesh. Elle livre son expérience de la révolution contre le régime de Damas et l’occupation totalitaire de l’Etat Islamique (EI) sur une page Facebook qu’elle utilise comme arme de résistance pendant 4 ans sous le pseudonyme de Nissan Ibrahim, avant d’être exécutée par l’organisation djihadiste. Ce récit aborde de nombreux thèmes tels que la condition de la femme en temps de conflit, l’éducation ou l’utilisation des nouvelles technologies comme moyen pour combattre l’oppression. Tout en apportant une perspective nouvelle sur la guerre en Syrie, l’auteure souligne les relations humaines et met en lumière le peuple qui se trouve au milieu de « deux bourreaux », pour reprendre ses termes. Retour sur cette enquête biographique.   

Education et nouvelles technologies, deux moyens de résistance 

Dès les premières pages du livre, Hala Kodmani met l’accent sur le progressisme de la famille de Nissan Ibrahim dont les parents, un couple de migrants kurdes, poussent leurs filles à faire des études supérieurs et leurs transmettent « un islam soufi fondé sur l’amour du ciel et la générosité » (p. 13). Au fil des pages, l’importance de l’accès à une éducation basée sur l’auto-détermination continue à se faire ressentir, notamment à travers les posts de Nissan qui écrit « Mon dieu, préserve notre lucidité » (p. 21) lorsque la révolution syrienne éclate, faisant de l’esprit critique une arme pour lutter contre des régimes politiques totalitaires. Son statut d’enseignante lui permet par la suite de transmettre ces valeurs, elle parle d’ailleurs avec admiration des contestaires démocrates de son pays qui sensibilisent au respect des libertés ou aux droits des femmes lors de la prise de pouvoir du mouvement islamique. Lorsque l’auteure nous apprend que l’ordre totalitaire de l’EI touche à l’éducation nationale à travers la transformation d’écoles en centres d’apprentissage de la charia, ou encore à la liberté d’expression par la prohibition de réunions d’activistes et la violence contre les reporteurs et les démocrates, c’est dans le but de dénoncer les méthodes qui visent à écraser la résistance par la criminalité. Afin d’illustrer ses propos, Hala Kodmani intègre l’histoire de Souad Nofal, une institutrice qui devient rapidement le visage de la révolte anti-EI en faisant un sit-in pour demander la libération des militants enlevés.

Seule dans Raqqa examine un autre moyen de résistance à travers l’utilisation de nouvelles technologies et réseaux sociaux. L’auteure revient sur le massacre de février 1982 à Hama (entre Damas et Raqqa), une opération punitive lancée par Hafez al-Assad (père de Bachar) pour anéantir la révolte menée par les Frères musulmans. Cet événement fait, d’après de nombreux historiens et journalistes, entre 10 000 et 35 000 morts, mais peu de témoignages sont aujourd’hui disponibles pour confirmer ces estimations. Par le biais de cet épisode sombre de l’histoire syrienne, Hala Kodmani observe qu’il serait impossible de commettre de telles atrocités en toute impunité aujourd’hui, grâce à la connectivité et le partage rapide d’informations que permet Internet. En effet, on apprend que « (…) WhatsApp est devenu l’outil privilégié des Syriens pour communiquer gratuitement, et surtout discrètement » (p. 130). Une fois de plus, les régimes contestés cherchent à exercer un contrôle sur ces outils. Dans un premier temps, l’« Armée électronique syrienne » est chargée de démasquer les opposants au régime al-Assad sur les réseaux sociaux, puis dans un second temps, l’EI mène des descentes armées dans les cafés Internet fréquentés par les jeunes et interdit Internet en 2015, mettant fin à la page Facebook de Nissan Ibrahim quelques mois avant son exécution.

Condition de la femme, le basculement vers l’appropriation de leur corps 

Le second thème central de l’ouvrage concerne la condition des femmes au sein du conflit syrien. Nissan Ibrahim est décrite comme une jeune femme intelligente et lucide d’un milieu plus ou moins conservateur-progressiste, contrairement à ses amies d’université de milieux bourgeois qui sont, d’après l’auteur, d’une « exubérance » (p. 14) tolérée avant la guerre civile. Cette observation faite par Hala Kodmani sur les traditions de la société syrienne et le contraste entre les milieux conservateurs et ceux plus « modernes » sert à dépeindre la diversité harmonieuse du pays, et déconstruit les stéréotypes européens d’homogénéité sur la Syrie ou autres pays du Moyen Orient.

Toutefois, Nissan Ibrahim nous indique que les groupes d’activistes de Raqqa sont lors des premières actions essentiellement constitués d’homme, ne comptant dans leurs rangs que deux à trois femmes. Elle les compare à des pions sur un échiquier au sein de la révolte, et note leur discrétion aux réunions de débat.

Tandis que l’occupation de l’Etat Islamique à Raqqa débute, les femmes semblent être totalement ignorées : « A leurs yeux, les femmes sont inexistantes, au-dessous plutôt qu’au-dessus de tout soupçon. » (p. 74) Afin de renforcer cet effacement, Daesh leur impose une tenue noire intégrale appelée abaya. Toutefois, l’oppression se produit malgré le respect de la tenue réglementaire : « même intégralement recouvertes de noir, respectant l’uniforme imposé par l’état islamique, les femmes se font harceler dans la rue par les djihadistes » (p. 85). De plus, Nissan Ibrahim nous apprend que les punitions des femmes s’appliquent aussi à leurs maris, frères ou fils n’ayant pas bien veillé à leur pudeur, façonnant le statut de la femme comme appartenance de l’homme. Cette oppression par le genre mène entre autres à la lapidation d’une syrienne accusée de prostitution, que Nissan soutient en écrivant qu’il s’agit de « la première bonne action faite par Daesh » (p. 113). Cette prise de position semble consciemment incorporée par l’auteure afin de souligner la complexité de la condition féminine au sein du conflit, menant à des avis qu’on peine à appréhender de l’extérieur.

Politiques internationales, de l’intervention à la déception

Finalement, des questionnements politiques sont évoqués, à commencer par l’emphase mise sur le caractère développé de Raqqa, décrit comme « un pôle d’attraction économique » (p.11) afin de contredire les vues européennes du pays comme zone dangereuse et précaire. Dans un post Facebook, Nissan Ibrahim s’offusque que « la province de Raqqa était en voie de développement et voilà qu’elle est retournée au Moyen Age ! » (p.109), rendant ainsi évidente la surprise qu’a provoqué l’occupation de la ville. De la même manière, la diversité d’avis religieux et politiques à travers le pays est mise en avant au moment du début de la révolution : « Pendant qu’ailleurs en Syrie les rues bouillonnent et le sang coule, Raqqa ne sort pas de sa torpeur. Indifférents, ‘soumis’, complices, apeurés, endurcis ou tout simplement acclimatés à la dictature, ses habitants capitulent. » L’auteure place aussi l’accent sur l’amour que portent les syriens à leur pays ainsi que leur désir de le sauver du régime al-Assad et de l’occupation des djihadistes venus de l’extérieur. La condition de réfugiés et déplacés prend ainsi une forme différente que celle généralement véhiculée, de personnes quittant leurs villes à contre cœur et désireux d’un jour y revenir. D’autres refusent de partir, comme dans le cas de Nissan Ibrahim, malgré le danger que représente pour elle la purification ethnique contre les Kurdes.

Les récits de martyrs comme Ali al-Babinci, 16 ans, tué lors d’une manifestation à Raqqa, ou les détails concernant la vie personnelle de Nissan Ibrahim, comme ses fiançailles ou la mort de son père, contribuent à rendre leur humanité à un peuple trop souvent ignoré ou stigmatisé. Les relations humaines sont ainsi mises en lumière afin de sensibiliser le lecteur aux injustices vécues par le peuple syrien, dans un contexte où l’on a tendance à réduire le conflit à une opposition entre le régime de Bachar al-Assad et l’Etat Islamique. Le but est louable : ne pas oublier le peuple qui se trouve au milieu, dans l’impossibilité d’adhérer aux idéaux de l’un ou de l’autre. Comme le dit Hala Kodmani, « Partout, les démocrates syriens se sentent abandonnés à leurs deux bourreaux » (p.83).

Quant aux mentions à l’intervention internationale, l’auteure parle brièvement d’un plan mené par l’Organisation des Nations Unies, vécu comme un nouvel espoir pour le peuple syrien, auquel le double véto de la Russie et la Chine met fin. Ainsi, les dilemmes politiques sont contrastés à l’oppression tangible des citoyens se trouvant au cœur du conflit. Hala Kodmani effleure également la question de la responsabilité française et britannique, affirmant que « Abu Bakr ‘de Bagdad’ prétend restaurer ‘l’âge d’or’ du califat sunnite en effaçant les frontières tracées par les colonisateurs français et britanniques au lendemain de la première guerre mondiale » (p.111). Vers la fin de l’ouvrage, elle déclare que « le sort des Syriens est entre les mains de tout le monde sauf des leurs en ce début d’année 2015. » (p.127), montrant ce qu’elle perçoit comme l’inévitabilité d’une intervention internationale.

Conclusion

A travers le témoignage poignant de Nissan Ibrahim, Hala Kodmani dévoile un nouveau visage du conflit syrien qui transcende des perceptions binaires occidentales de l’opposition entre le régime al-Assad et Daesh – centré sur des questions d’intérêt politique et économique – en insistant sur la dimension « droits de l’homme » de la guerre. De la même manière que Nissan Ibrahim pousse ses élèves à réfléchir et à développer un esprit critique, le livre, à travers une écriture mettant l’accent sur les rapports interpersonnels et la condition humaine, mène ses lecteurs vers une réflexion profonde sur les différents intérêts et les nombreuses dynamiques de la guerre civile syrienne.

Manon Fabre

Seule dans Raqqa (Ed. Equateurs, Paris, 2017) de Hala Kodmani

 

Photo: Seule dans Raqqa – Source: Edition des Equateurs