Saad Hariri attendu à Paris : «L’Elysée réalise un coup de maître»

Le politologue Hasni Abidi décrypte les enjeux de l’annonce de l’arrivée du Premier ministre libanais démissionnaire en France.

De surprises en rebondissements, la crise ouverte par la démission du Premier ministre libanais Saad Hariri n’en finit pas de secouer le Moyen-Orient.

Mercredi, l’Elysée annonçait que Paris était prêt à accueillir Saad Hariri « et sa famille ». Le chef de gouvernement libanais, musulman sunnite, a donné sa démission le 4 novembre depuis l’Arabie Saoudite, où il séjourne depuis dans des conditions floues.

Ce jeudi, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, est à Ryad (Arabie Saoudite), où il a rencontré Saad Hariri.

Quel rôle la diplomatie française peut-elle jouer pour dénouer cette crise qui menace la stabilité du Liban et du Moyen-Orient ? Le politologue Hasni Abidi*, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), à Genève, nous aide à mieux comprendre le rôle de la France pour trouver une issue qui satisfasse tous les acteurs.

Saad Hariri pourrait bientôt arriver à Paris. Comment cette annonce est-elle perçue au Liban ?

HASNI ABIDI. L’annonce de l’Elysée est très bien perçue par tous les acteurs libanais. C’est un coup de maître. Elle permet un début de désescalade, dans la mesure où le président Macron a réussi à débloquer la situation. Jusqu’à mercredi, tout était figé, après la déclaration du président Michel Aoun accusant ouvertement l’Arabie Saoudite de retenir contre son gré le chef du gouvernement.

Jean-Yves Le Drian est ce jeudi à Ryad, où il a rencontré Saad Hariri. Sur quoi portent leurs discussions ?

Officiellement, le ministre français est invité pour l’inauguration d’une fondation présidée par le prince héritier lui-même. Désormais, le départ de Saad Hariri pour Paris requiert un contact personnel. Il faut négocier pour que cela ne débouche pas sur un vide institutionnel et politique au Liban qui ouvrirait toutes les hypothèses. D’autre part, l’Arabie Saoudite avait promis d’acheter à la France quelque 3 milliards d’euros d’équipements militaires destinés à renforcer les capacité de l’armée libanaise. Mais le pouvoir saoudien, depuis l’arrivée de Mohamed ben Slimane, n’est plus de cet avis. Il craint que ces armes ne profitent au Hezbollah (proche de l’Iran, ndlr), vu comme un Etat dans l’Etat au Liban. Le rôle de M. Le Drian est de convaincre les Saoudiens d’honorer leur engagement, ce qui ne va pas être facile.

Quel rôle peut jouer la France pour dénouer cette crise ?

Certes, la marge de manoeuvre de la France est réduite. Elle a perdu beaucoup de terrain depuis plusieurs années. Mais il est exclu pour la France de ne pas réagir face au pressing de l’Arabie Saoudite et, surtout, face au rôle, perçu comme négatif, joué par la nouvelle administration américaine.

Il faut rappeler que le président Macron est redevable au Liban et à son président, puisqu’il a été reçu à Beyrouth pendant la campagne électorale. Le Liban a offert au candidat Macron une sorte de légitimité politique pendant la campagne. Le président Macron ne peut pas rester les bras croisés devant une situation qui pourrait devenir inextricable.

La France est-elle aujourd’hui l’une des seules puissances à pouvoir parler avec tous les acteurs au Liban ?

C’est le souhait d’Emmanuel Macron de dialoguer avec tous les acteurs. Le Liban est une pièce maîtresse dans le rayonnement et la renaissance de la diplomatie française. La France a une légitimité historique que personne d’autre n’a. Elle cultive avec le Liban une relation économique, culturelle et politique. Elle a réussi à conserver la même distance avec tous les acteurs.

Le risque d’une nouvelle guerre est-il réel au Liban ?

Ce qui a poussé le président Macron à inviter Saad Hariri à Paris, c’est justement ce risque, réel, encouru par le Liban. Après la visite-éclair du président Macron à Ryad, la France a pris la mesure du risque, en comprenant que le Premier ministre libanais n’était pas libre de ses mouvements. La décision prise par Emmanuel Macron sauve un peu l’honneur des Saoudiens et rassure les Libanais.

Propos recueillis par Sebastian Compagnon|16 novembre 2017, 13h56. Le Parisien

*Hasni Abidi publiera fin 2017 « Moyen-Orient : le temps des incertitudes » aux éditions Erick Bonnier.