l’Irak après Daech: équilibres de politiques internes et rapports avec le Kurdistan)

ACTUALITÉS – ce lundi 20 novembre 2017, un séminaire s’est déroulé lors du cours « Géopolitique au Moyen-Orient » dispensé par Monsieur Hasni Abidi au Global Studies Institute. Nous avons eu le plaisir d’accueillir Monsieur Hoshman Dawod, chercheur au Centre National Français de la Recherche Scientifique et spécialiste de l’Irak. Notre invité a soulevé plusieurs points qui prêtent à un débat aujourd’hui, tels que, par exemple, la situation de Daech en Irak et le système politique avec les kurdes. Cet article énoncera les points intéressants soulevés par M. Dawod.

 

  1. Abidi a introduit le séminaire en expliquant les enjeux politiques du Moyen-Orient aujourd’hui, qui sont des conséquences de problèmes internes et externes, également en Irak. Concernant Daech, on ne peut comprendre son fonctionnement actuel sans analyser leur situation depuis le début de leur création.

 

  1. Dawod explique ensuite qu’il est anthropologue. Selon lui, l’anthropologie, en deux mots, consiste en l’intérêt de tout ce qui est délaissé par les autres. Lui s’est intéressé par la question des tribus, qui est un sujet populaire actuellement. Son rôle est de renverser ces pensées en expliquant que tout n’est pas tribal. Effectivement, une société contient toute une dimension qu’il est difficile de comprendre sans y passer du temps. Depuis quelques années, le sort de l’Irak présente pleins de défis (certains venant de l’intérieur et d’autres de l’extérieur).

Une des grandes questions qui se pose aujourd’hui est celle de l’Etat. Les formes étatiques dans des pays comme l’Irak et certains de ses voisins sont controversées. Les groupes ethniques, lorsqu’ils souhaitent une distinction, se tournent vers l’Etat. Pour l’instant, il est donc difficile d’argumenter que l’Etat n’est pas indispensable au bon fonctionnement d’un pays, surtout lorsque nous réalisons qu’il est nécessaire d’avoir un régulateur afin de surveiller la société. En revanche, il faut réaliser que notre monde souffre de plus d’une centaine de conflits et guerres aujourd’hui, la plupart se déroulant entre groupes armés et non entre Etats, même lorsqu’une présence internationale est impliquée.

Concernant l’histoire de l’Irak, M. Dawod explique que ce pays est né en tant que structure reconnaissable en 1921, après la première guerre mondiale. C’est un fruit de guerre civile. Les frontières du pays ont été faites de manières arbitraires, comme la plupart des autres Etats. Les britanniques et les français, entre diplomates et militaires, ont conclu plusieurs accords sur la délimitation des frontières et le rôle de certains groupes (tels que les kurdes) dans la région. Un de ces accords était celui de Sykes-Picot, qui est très controversé aujourd’hui. En effet, la majorité des personnes sont de l’avis qu’il ne faut plus tenir compte de cet accord. Il n’empêche que, dans la réalité, cet accord n’a jamais vraiment été appliqué. M. Dawod soulève un point intéressant ici en expliquant que si nous comparons la carte délimitée par Sykes-Picot il y a plus de cent ans et la carte présentant les zones de présences de Daech aujourd’hui, nous remarquerons que les changements sont minimes. Un autre sujet qui amène un débat est l’élimination des frontières, tels que soulevés par Daech. Ce groupe les enlève effectivement mais acceptent tout de même des paiements de centaines de dollars pour laisser certaines personnes passer.

 

L’Irak a été constitué par un roi importé, Fayçal Ier, le fils du Cherif Hussein. Le nouveau roi était issu d’une famille religieuse et se considérait comme descendant du prophète. Pour lui, sa première fonction était de représenter le peuple ainsi que de le défendre, sans aucune violence, car cette dernière n’est pas une solution. Il favorisait le consentement partagé à l’imposition d’un système. Aujourd’hui, alors que l’Irak et la plupart des autres Etats contiennent des populations multiculturelles et pluriethniques, il est très difficile de créer un système accepté par tous. En effet, même le drapeau et l’hymne nationale de l’Irak sont uniquement symboliques et ont été créé par défaut. Après la deuxième guerre mondiale, l’armée prend le pouvoir en Irak et essaye de transformer certaines divergences dans sa population, telle que la différence entre urbains et ruraux. La forme d’Etat imaginée jusqu’alors n’était plus en mesure de fonctionner. Le problème dans ce pays réside surtout dans le fait qu’il a été occupé trois fois par trois puissances différentes (la dernière étant les Etats-Unis en 2003), ayant pour conséquence la déstabilisation constante de la structure étatique. Plusieurs tentatives d’impositions de modèles politiques préconçus par les puissances occupantes échouent. Les américains sont arrivés avec une approche qu’ils nomment anthropologie culturelle, en donnant une grande partie du pouvoir aux chiites (qui constituent la majorité de la population du pays) et une autre partie aux kurdes (la deuxième majorité). Une constitution a ensuite été élaborée en 2004 avant d’être imposée à la société. A la suite d’une courte guerre entre civils dans le pays, un système de quotas est mis en place afin de permettre aux sunnites une certaine participation dans la politique du pays. Tous les conflits proviennent de plaintes faites par les différents groupes religieux et ethniques. Ce qui résulte en un antagonisme identitaire et une dualité oppositionnelle. Lorsque les américains se sont retirés du territoire, Daech, un groupe anti-chiite, a commencé à contrôler une partie du pays. Nous voyons donc que le manque d’organisation étatique et de structure fonctionnelle est le résultat de nombreux conflits et ingérences qui ont perturbé le pays jusqu’à nos jours.

 

L’Irak doit également reconstruire son image mais n’a malheureusement pas encore trouver un moyen d’y parvenir, à cause notamment de sa situation financière actuelle inquiétante qui est à peine suffisante pour assurer certaines infrastructures.

 

Au-delà des évènements, l’épisode que vit ce pays actuellement met des questions et réflexions massives sur la table dont les irakiens n’arrivent pas à apporter de réponse. Qu’est ce que veut dire créer un nouvel Etat ? Quelles formes d’Etat seraient convenable pour l’Irak (qui est sensé être fédéral mais refoule le Kurdistan)? Qu’est ce qu’une souveraineté (en prenant en compte le fait que la délégation du pouvoir engendre un partage de souveraineté) ? L’application du retour à l’autoritarisme ou de modernisation de l’autoritarisme (sujet vastement soulevé dans la littérature actuelle) serait-elle une bonne idée pour l’Irak ?

 

Par Line Barabant et Taline Bodart