La Jordanie vacille face à la colère populaire

Suspense en Jordanie. Depuis mercredi, les manifestations font rage à Amman et dans d’autres villes du pays, suite aux nouvelles mesures d’austérité proposées par le gouvernement. Celles-ci viennent de provoquer la chute du premier ministre Hani Moulki, qui a démissionné ce lundi sur demande du roi Abdallah. Mais le bras de fer n’est pas terminé, les syndicats appelant à une grève générale ce mercredi pour exiger le retrait du projet de loi et pour dénoncer la corruption de l’élite politique et le gaspillage des fonds publics. La monarchie hachémite résistera-t-elle à la secousse, elle qui parvient depuis des années à maintenir la stabilité dans un royaume pourtant entouré de pays en guerre?

Signe de l’inquiétude extrême au palais royal, le prince héritier Hussein ben Abdallah s’est rendu ce lundi à l’aube devant les bureaux du premier ministre, pour rappeler aux forces de police que les manifestants «doivent pouvoir s’exprimer, notre devoir étant de les protéger». Un geste sans précédent, pour tenter de calmer les foules excédées par un projet de loi qui prévoit d’augmenter les impôts (de 5% pour les particuliers et de 20% à 40% pour les entreprises) et de supprimer les subventions sur le prix du pain.

«Le roi Abdallah est dans une situation intenable»

Or il s’agit là du énième plan de réformes introduit depuis que le Fonds monétaire international (FMI) a accordé en 2016 un prêt de 723 millions de dollars à la Jordanie. Voilà qui a mis le feu aux poudres dans un pays qui compte 18,5% de chômeurs et 20% de la population au seuil de la pauvreté. Sous la pression de la rue, la majorité des députés serait prête à voter l’annulation des mesures d’austérité plutôt que de laisser la situation dégénérer, avance l’agence de presse Petra. Depuis le début des manifestations, une soixantaine de personnes ont été placées en détention et 42 policiers ont subi des blessures.

«La monarchie hachémite fait ce qu’elle sait le mieux faire: en cas de crise aiguë, elle finit toujours par se ranger du côté de la population, analyse Hasni Abidi, qui dirige à Genève le Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). Le souverain fait sauter le chef du gouvernement et prie les chefs de tribus d’activer leurs réseaux pour calmer le jeu.»

«Mais le roi Abdallah est dans une situation intenable. Les guerres en Syrie et en Irak ont réduit les échanges commerciaux avec ces pays voisins, augmenté les coûts liés à l’afflux de réfugiés et fait fuir les investisseurs internationaux. Or, dans ce contexte économique déjà difficile, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite viennent de réduire leur soutien financier au dinar jordanien et ont asséché leurs investissements, pour punir Amman de ne pas soutenir le plan de paix israélo-palestinien que cherche à imposer l’administration Trump. Mais comment le monarque hachémite pourrait-il s’aligner sur les positions très pro-israéliennes de Washington, alors qu’en Jordanie les Palestiniens forment près de la moitié de la population? Comment ne pas perdre toute crédibilité, alors qu’il est censé veiller sur les lieux saints de l’islam à Jérusalem? Je le répète: c’est intenable.»

Andrès Allemand. Tribune de Genève.(24 heures)

04.06.2018, 19h04