En Tunisie, le premier ministre sur un siège éjectable

Depuis trois mois, le chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed est poussé vers la sortie par son propre clan, le parti présidentiel Nidaa Tounes.

Cette crise politique met en exergue la guerre larvée entre les caciques du régime et la nouvelle garde tunisienne.

Le premier ministre tunisien Youssef Chahed fait de la résistance. Lundi 16 juillet, les plus hauts responsables de l’État se sont réunis au palais présidentiel à Carthage pour discuter du sort du chef du gouvernement tunisien. Mais le débat est resté stérile et la crise politique perdure.

Depuis trois mois, une branche du parti présidentiel Nidaa Tounes, duquel est issu le premier ministre tunisien, réclame le départ de Youssef Chahed. La fronde envers le chef du gouvernement est menée par le chef du parti Hafedh Caid Essebsi, fils de l’actuel président tunisien Beji Caid Essebsi.

Dimanche 15 juillet, le président est sorti du silence, disant publiquement son opposition au premier ministre tunisien. « Le chef du gouvernement doit démissionner ou aller devant le Parlement », a-t-il affirmé sur une chaîne privée du pays. Un revers de taille pour Youssef Chahed, nommé en août 2016 à la tête du gouvernement d’union nationale, mais qui a du mal à faire consensus, même dans son propre camp.

L’éviction de Youssef Chahed, un calcul politique

Mais que lui reproche-t-on ? « Son échec à résorber la situation économique », répond Hasni Abidi politologue, spécialiste du monde arabe. Voilà la version officielle. En réalité, la fronde contre Youssef Chahed puiserait davantage son origine dans un calcul politique.

« Cette volonté d’avancer dans les réformes gêne surtout les caciques du pouvoir »,avance Hasni Abidi. En avril 2018, le premier ministre avait dévoilé une série de réformes économiques qui avaient suscité de vives critiques.

Les anciens du parti de Nidaa Tounes pourraient craindre que les réformes instaurées par Youssef Chahed réussissent. Un éventuel succès conforterait le chef du gouvernement pour la prochaine élection présidentielle prévue en 2019.« Cette crise politique a un parfum d’élection. », analyse le politologue.

Cette crise gouvernementale reflète la guerre larvée entre les anciens et les jeunes arrivés en politique à la suite du printemps arabe en 2011. « Il y a les caciques du pouvoir, notamment le fils du président, et il y a la nouvelle garde qui est plutôt animée par moins de politique et plus de gestion économique », explique Hasni Abidi. Cette compétition ne semble toujours pas réglée.

Pendant ce temps, le parti islamiste tunisien Ennahdha, membre de la coalition gouvernementale au pouvoir, joue les équilibristes. Tout en réitérant son soutien au premier ministre, Ennahdha appelle ce dernier à ne pas se présenter à la prochaine élection présidentielle. Il s’agit d’une sorte d’échange politique. Le parti islamiste s’assure ainsi que le premier ministre ne lui fait pas d’ombre au prochain scrutin en monnayant son soutien.

Si Youssef Chahed demande le vote de confiance au Parlement, le soutien d’Ennahdha conditionnera son maintien au pouvoir. « Le gouvernement de Youssef Chahed peut tomber si le parti islamiste change de position », reprend Hasni Abidi.

Ennahdha ne veut pas non plus se mettre à dos le parti au pouvoir dont une frange reste pro-Youssef Chahed. « Le parti islamiste, dirigé par Rached Ghannouchi, joue les arbitres de cette crise, mais il devra prendre un jour position », affirme Hasni Abidi.

Pourtant la Tunisie n’avait pas besoin d’une nouvelle crise politique. Le pays du Maghreb est déjà aux prises avec les bailleurs de fonds internationaux qui montrent une nervosité croissante. Malgré un retour de la croissance en 2017, l’inflation s’amplifie (8 % attendus en 2018) et un chômage persistant autour des 15 %. « La Tunisie court un risque important si cette guerre de chapelle continue, elle risque d’emporter non seulement les partis au pouvoir mais aussi les réformes attendues par les Tunisiens », conclut Hasni Abidi.

LA CROIX. Audrey Parmentier , le 18/07/2018