C’est un véritable discours de rentrée politique qu’a livré Abou Bakr al-Baghdadi mercredi soir. Dans le message audio de cinquante-cinq minutes diffusé sur Telegram par des comptes attribués à ses partisans, le chef de l’Etat islamique montre qu’il est bien vivant et bien informé. Donné pour mort à plusieurs reprises, y compris par la Russie qui, en juin 2017, affirmait que son aviation l’avait «probablement» tué dans un raid près de Raqqa, l’ex-«capitale» du groupe jihadiste en Syrie, le calife autoproclamé fait entendre sa voix après quasi un an d’absence. Il n’avait donné aucun signe de vie depuis le message sonore qui lui avait été attribué le 28 septembre après la perte de Mossoul, sa «capitale» autoproclamée en Irak. L’authenticité de son message de mercredi n’est pas encore formellement établie, mais les experts soulignent la ressemblance de la voix dans les différents enregistrements. Les seules images existantes d’Abou Bakr al-Baghdadi sont celles du 29 juin 2014, lorsqu’il avait alors proclamé «le retour du califat» dans la vieille mosquée de Mossoul.

Dans son dernier prêche, Al-Baghdadi se lance dans un tour d’horizon complet de l’actualité internationale, mentionnant des événements récents comme la détention du pasteur américain en Turquie ou les 100 millions de dollars (86 millions d’euros) d’aide saoudienne annoncés aux régions de Syrie sous contrôle «des renégats kurdes»selon son expression. Il fustige l’Arabie Saoudite, la Jordanie et Bahreïn, appelant les citoyens de ces pays arabes à renverser leurs gouvernants, considérant que le régime de Riyad «cherche à occidentaliser et laïciser les sunnites» saoudiens.

Message vide

Prodiguant ses appréciations sur divers conflits, il prévoit «la disparition prochaine de l’Amérique […] qui vit les pires moments de son histoire moderne et se lamente sur les fortunes qu’elle a dépensées en vain» au Moyen-Orient. «Les défis qu’opposent les Russes, les Iraniens et la Corée du Nord aux Américains sont les signes de l’écroulement de l’aura de Washington», veut croire le chef de l’Etat islamique. «En se lançant dans de telles considérations géopolitiques, Al-Baghdadi cherche à masquer son message vide de contenu et de proposition à ses partisans», estime Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, à Genève. Et d’ajouter : «Le ton est loin d’être triomphant. Il cherche à relativiser les échecs de l’organisation sur le mode « On a perdu une bataille mais pas la guerre ». Toutefois, la perte de territoires en Irak et en Syrie remet en question un des paradigmes essentiels adoptés depuis la proclamation du califat, dont le slogan clame que « l’Etat islamique demeure et s’étend ».» L’éviction de l’Etat islamique, qui a contrôlé pendant près de deux ans un territoire à cheval sur l’Irak et la Syrie aussi vaste que le Royaume-Uni, a constitué un choc pour l’organisation, même s’il n’est pas tout à fait fatal. Les combattants jihadistes ne se sont pas remis des campagnes militaires menées par la coalition internationale et les forces locales de ces deux pays. Les poches dont ils gardent le contrôle dans la région de Deir el-Zor, dans le désert syrien ou dans la province irakienne d’Al-Anbar, leur permettent encore de mener des attentats et des attaques meurtrières dans leur voisinage. Mais l’ère de la conquête de territoires est bien révolue.

Dissémination

Le nombre de combattants jihadistes encore présents dans la région a donné lieu à des estimations internationales qui vont du simple au quintuple. Dans un rapport récent, des observateurs des Nations unies ont fixé dans une fourchette de 20 000 à 30 000 le nombre de combattants de l’EI encore présents en Irak et en Syrie. Des chiffres voisins et d’une grande précision ont été donnés par le département américain de la Défense, qui vient d’évaluer entre 15 500 et 17 100 le nombre de jihadistes de l’EI en Irak, et à peu près 14 000 en Syrie. Or, «en décembre 2017, le porte-parole de la coalition dirigée par les Etats-Unis avait estimé à un millier le nombre de combattants de l’EI restant en Irak et en Syrie, rappelle le centre de consultants en sécurité Soufan Group. Ces grands écarts sont caractéristiques de la campagne anti-EI depuis ses débuts en 2014».

Ces mêmes experts estiment aussi que «même si l’EI est revenu du stade de proto-Etat à celui de groupe insurgé, il demeure l’un des groupes terroristes les plus puissants de l’histoire, et ne manque ni d’armes ni de recrues». C’est le pouvoir et l’autorité du chef, Abou Bakr al-Baghdadi sur l’organisation jadis centralisée qui interroge en raison de la dissémination des jihadistes dans différentes régions du monde. «Aujourd’hui il y a bien des partisans de l’EI partout, comme en Libye, au Sinaï ou ailleurs, mais il s’agit souvent d’un opportunisme local,souligne Hasni Abidi. Al-Baghdadi est conscient du risque d’être doublé par d’autres formations jihadistes, locales ou internationales.»

De son côté, Abou Bakr al-Baghdadi veut croire dans son message audio de mercredi que «l’Etat du califat se maintiendra si Dieu le veut […], fera triompher la religion, combattra ses ennemis». Il réitère son appel aux combattants de l’organisation de multiplier les attaques dans les pays occidentaux. «Une seule opération chez eux en vaut mille chez nous», ajoute-t-il en désignant le territoire syro-irakien. L’«agence de presse» Amaq, qui a revendiqué l’acte de Trappes, commis au lendemain de l’intervention du chef de l’EI, pensait que les vœux d’Al-Baghdadi avaient été aussitôt exaucés.

Hala Kodmani