«Des Yéménites à Genève, c’est déjà une évolution!»

Jamais entendu parler? Loin des gros projecteurs, le Yémen subit la pire catastrophe humanitaire du monde, selon l’ONU. Une crise créée de toutes pièces, qui a déjà fait 10 000 morts en quatre ans de combats et qui a rendu plus de 20 millions de personnes (trois quarts de la population) totalement dépendantes de l’aide internationale. Sans parler des vagues de choléra (un million de cas suspects observés en 2017) et des crimes de guerre commis par les deux camps ennemis. Or, ce jeudi à Genève, des pourparlers indirects doivent en principe démarrer, deux ans après l’échec d’interminables négociations tenues au Koweït.

Enfin une lueur d’espoir? Le politologue Hasni Abidi veut y croire. «Même si personne ne s’attend à une percée ces jours-ci à Genève, c’est tout de même une rupture dans la spirale de la violence, le début d’une nouvelle dynamique avec un nouveau médiateur, qui intervient au moment où l’équation géopolitique commence à changer», assure le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) de Genève.

«La coalition arabe constituée en 2015 par les Saoudiens pour voler au secours du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi prétendait régler la crise en trois mois. Mais plus de trois ans plus tard, l’enlisement est total. Les rebelles houthis, soutenus dans une certaine mesure par l’Iran, ont tenu bon. Manifestement, aucun des deux camps ne peut emporter cette guerre», analyse le chercheur suisse. «À Riyad, on commence à comprendre que le bourbier dans lequel s’est empêtré le prince héritier Mohammed ben Salman fait surtout l’affaire de son ennemi juré: Téhéran!»

Crimes de guerre

Déjà, l’Arabie saoudite voit s’effriter le soutien inconditionnel des capitales occidentales. Mardi, Madrid a confirmé l’annulation d’un contrat de vente à Riyad de 400 bombes guidées par laser et annoncé que l’Espagne ne vendrait plus d’armes à ce royaume en guerre. Autres fournisseurs, Paris et Londres sont sous pression des ONG. Ce d’autant plus qu’un groupe d’experts de l’ONU a conclu le 28 août que toutes les parties en conflit avaient potentiellement commis des «crimes de guerre», frappant de manière indiscriminée des zones habitées et tuant par conséquent nombre de civils dont des enfants, comme ce fut le cas début août.

«Le simple fait que des Yéménites des deux camps ont accepté de venir à Genève dans le cadre de discussions indirectes est un signe que le contexte régional évolue», décrypte Hasni Abidi. «À Riyad, il est beaucoup question de la succession du roi Salman, le prince héritier a donc besoin de briller et l’intervention au Yémen est au contraire un point noir. Reste à savoir comment l’Arabie saoudite peut se sortir de ce bourbier sans perdre la face. Pas question, pour le royaume wahhabite, d’accepter un État ennemi à sa frontière méridionale!»

Bref, estime le chercheur genevois, le nouveau médiateur de l’ONU nommé en février, Martin Griffiths, travaillera sans doute sur l’hypothèse d’un Yémen fédéraliste, avec des garanties pour les uns et les autres. «L’essentiel, c’est d’éviter à tout prix une scission du pays en deux États.»

Ancien diplomate britannique, Martin Griffiths est bien connu à Genève où il a fondé et dirigé le Centre Henry Dunant pour le dialogue humanitaire de 1999 à 2010. Auparavant, il était à la tête du Département des affaires humanitaires de l’ONU (devenu le Bureau de coordination OCHA). Plus récemment, entre 2012 et 2014, il a conseillé trois Envoyés spéciaux pour la Syrie et servi d’adjoint au chef de la Mission de supervision des Nations Unies en République arabe syrienne (MISNUS). Une pointure, donc.

Il reste que la délégation des Houthis se disait bloquée ce mercredi dans la capitale Sanaa, déclarant à la chaîne de télévision rebelle Al-Massirah que «l’ONU n’a pas réussi à obtenir une autorisation des pays de l’agression ( ndlr: Arabie saoudite et Émirats arabes unis ) pour fournir un avion omanais afin de transporter la délégation, des blessés et des personnes bloquées». Le suspense, donc, reste entier.

Andrès Allemand (24 heures)