«À Genève, l’affaire Khashoggi a enfin libéré la parole contre l’Arabie saoudite»

Enfin du concret au Conseil des droits de l’homme de l’ONU! Finie, l’omerta entourant les abus commis par l’Arabie saoudite! L’affaire Khashoggi a fait voler en éclats la retenue habituelle des diplomates face au royaume pétrolier. Même son grand allié, les États-Unis, a dénoncé, lundi à Genève, le «meurtre commis avec préméditation» à Istanbul, exigeant de Riyad une enquête transparente», note Hasni Abidi, qui dirige le Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).

Voilà qu’un mois après le meurtre de Jamal Khashoggi, le 2 octobre au consulat saoudien d’Istanbul, par un hasard du calendrier, le royaume wahhabite passait lundi sous la loupe du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, dans le cadre de l’examen périodique universel (EPU). Il s’agit là d’une procédure ordinaire à laquelle doivent se plier, à tour de rôle, tous les États membres. Riyad, qui n’avait pas fait l’objet d’un tel examen depuis cinq ans, comptait sans doute s’en tirer sans trop de dommages en mettant en avant les quelques droits octroyés aux femmes…

Au contraire, c’est une cascade de critiques qu’a essuyée Bandar Al Aiban, chef de la délégation saoudienne. Ainsi, l’Islande et le Costa Rica ont carrément réclamé l’envoi d’experts internationaux pour enquêter sur le meurtre, faisant écho à la demande articulée par la nouvelle haut-commissaire Michelle Bachelet. Mais ce n’est pas tout. «Un véritable verrou a sauté, insiste Hasni Abidi. Les États sont alliés bien au-delà du cas individuel de Jamal Khashoggi!»

Le Royaume-Uni, par exemple, s’est dit «gravement préoccupé par la détérioration de la situation des droits de l’homme en Arabie saoudite», critiquant les «restrictions sévères de l’espace politique, des arrestations massives de défenseurs des droits humains, un recours accru aux tribunaux terroristes pour les dissidents politiques et un recours toujours plus fréquent à la peine capitale».

Sur la même lancée, le Brésil, le Japon, mais aussi la Suisse, ont demandé à Riyad d’assurer la liberté d’opinion et la sécurité des journalistes et de la société civile. La France a appelé l’Arabie saoudite «à faire cesser immédiatement les emprisonnements et les arrestations arbitraires dont ils sont victimes».

La Suisse, en particulier, a également réclamé l’abolition complète du système de tutelle imposé aux femmes et la fin de toutes les discriminations dont font l’objet les Saoudiennes. Certains pays ont par ailleurs appelé le royaume à cesser les frappes indiscriminées au Yémen et à mettre sur pied des enquêtes sérieuses sur les «dérapages» qui ont coûté la vie à tant de civils.

«L’affaire Khashoggi a mis en mouvement une dynamique de pression sur l’Arabie saoudite, qui pour l’heure ne se dément pas, note Hasni Abidi. On voit soudain la vulnérabilité de ce royaume, contraint de promettre qu’il jugera les responsables. C’est une première!»

Andrès Allemand

(24 heures)

05.11.2018