Il s’agit d’une séquence inédite où tous les acteurs se neutralisent mutuellement pour maintenir un statu quo rentable et moins coûteux. Une situation qui n’est pas le fruit du hasard, mais répondant à une conception étroite de l’exercice du pouvoir autoritaire et vertical. Le Président et son entourage sont à la manœuvre depuis la première investiture pour créer une nouvelle configuration conforme aux souhaits du Président.

Nous sommes désormais face à une classe politique divisée et sans envergure et une institution militaire ayant à sa tête une élite qui n’est pas convaincue de la nécessité du changement. Un changement dont les contours ne sont pas maîtrisés, d’autant plus que ses intérêts ne sont pas remis en cause par le pouvoir politique. Voilà comment nous nous sommes installés dans une situation figée, dominée par l’illusion de l’action.

L’armée, bon gré mal gré, se retrouve au centre du «débat», sollicitée par certains et interpellée par d’autres. Quel est son rôle dans le jeu politique algérien ?

Cette question souligne son paradoxe. L’armée est intervenue pour mettre fin à un «processus démocratique», afin de sauver la démocratie. 28 ans après, les mêmes sollicitations sont en cours. Recourir à l’armée pour la sauvegarde de la Constitution est une régression. Ce n’est plus la démocratie – inexistante – qui est menacée, mais le socle de la nation : sa Constitution. L’attente d’une hypothétique intervention de l’armée témoigne de la déliquescence, qui ronge les institutions, et est un aveu d’échec de la classe politique. L’armée est sollicitée parce qu’elle avait déjà investi le champ politique. Elle a donc marqué le paysage politique algérien depuis 1991.

Sa force réside dans sa discipline, sa cohésion et probablement dans sa vocation professionnelle. Sa distance lui procure cette image d’un acteur fort, compétent et impartial. A l’instar de la société, l’armée est traversée par tous les courants et les orientations en vogue. Un élément suffisant pour rappeler qu’un militaire n’est pas formé pour répondre à des doléances politiques ou s’improviser médiateur.

Comment l’armée s’est-elle retrouvée au cœur du pouvoir ?

A la complexité d’un système politique algérien et de ses mécanismes de décision, s’ajoute l’opacité de la hiérarchie militaire, perçue comme le seul grand décideur. Au-delà des fantasmes autour de cette institution, une réalité subsiste : la primauté du militaire sur le politique. Pendant la Guerre de Libération, l’émancipation du politique a échoué face à une élite militaire déterminée à façonner le parti et même les institutions du jeune Etat indépendant. L’assassinat de l’icône de la légitimité politique Abane Ramdane, en 1957, a sonné le glas d’une vie politique autour d’idées et de projets. Depuis, l’armée s’identifie à l’histoire, la lutte et l’avenir de l’Algérie.

Le Président est l’expression d’un équilibre fragile des acteurs au pouvoir. L’omniprésence militaire depuis l’indépendance a cultivé une culture de l’abandon, instauré un dirigisme à tous les niveaux et une concentration des pouvoirs qui a asséché le paysage politique. Aujourd’hui, l’armée est devenue acteur majeur mais elle doit composer avec de nouveaux acteurs, sans légitimité aucune.

Comment interprétez-vous la réaction virulente du MDN contre le général-major à la retraite Ali Ghederi ?

Il s’agit d’un rappel à l’ordre très attendu de la part d’un état-major soucieux de tenir les troupes. L’institution militaire a bâti sa force sur les principes de la discipline et la discrétion, particulièrement durant cette période de grandes incertitudes où il n’est pas permis de douter de son image et de son leadership. D’autant plus que les remarques émises proviennent d’un officier supérieur qui connaît parfaitement les rouages de l’institution. Mais la démarche du général-major Ghederi traduit bien l’impasse de la situation politique algérienne. C’est un général qui fait appel à un autre général. L’actualité politique tourne autour des propos d’un général à la retraite et les partis politiques sont réduits à les commenter. Ali Ghederi est désormais un homme politique en devenir.

Hasni Abidi. Directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève