Présidentielle en Algérie: «La nouvelle génération n’a plus peur»

C’est une véritable marée humaine qui a envahi les rues d’Alger et des grandes villes d’Algérie ce vendredi 8 mars. Des centaines de milliers d’Algériens sont descendus pour le troisième vendredi consécutif dans les rues pour demander au président Abdelaziz Bouteflika de renoncer à un cinquième mandat. Défiant les mises en garde sur les risques de « chaos » lancées la veille par le chef de l’Etat, la foule a défilé en arborant de grands drapeaux algériens, rouge, vert et blanc. Dans les cortèges, beaucoup d’Algériens venus en famille. Une journée de fête pour Hasni Abidi, directeur du Centre d’étude et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève.

RFI : En quoi cette journée de mobilisation du 8 mars a-t-elle été particulière ?

Hasni Abidi : C’était une journée de fête parce que la manifestation du 8 mars était préparée depuis deux semaines, d’abord parce que c’est une journée de la Femme et les réseaux sociaux ont appelé les Algériens à manifester massivement et en couleur. Le deuxième élément qui est nouveau, c’est qu’on a assisté à des manifestations un petit peu partout, c’est-à-dire qu’il y a certaines villes et certaines wilayas qui n’ont pas connu de manifestations importantes. Ce vendredi, on a vu des rassemblements, des mobilisations même de certains villages dans les petites villes à l’intérieur du pays, ce qui change complètement la sociologie des manifestations et la mobilisation générale qui atteint le centre, comme elle atteint la périphérie.

Est-ce qu’il y a un verrou qui a sauté dans la tête des Algériens ?

Absolument. Il s’agit d’un grand verrou qui a sauté. C’est d’abord ce mur de la peur, c’est le traumatisme de la décennie noire, la peur évidemment de sauter dans l’inconnu, et aussi l’échec du discours officiel qui est basé sur l’instabilité, qui est basé aussi sur la décennie noire, qui est basé aussi sur les secousses politiques et sécuritaires issues du printemps arabe. Aujourd’hui, la nouvelle génération, parce qu’on a bien vu que la jeunesse est toujours en première garde dans ces manifestations, n’a plus peur et elle ne veut surtout pas que ce mouvement s’arrête.

On a également assisté hier à un autre évènement qui était la défection, des défections au sein du Front de libération national (FLN). On a vu 7 députés quitter le parti au pouvoir. Là aussi, c’est un élément important ?

Oui. C’est un autre mur qui se lézarde. C’est le mur du FLN. C’est le parti de l’administration algérienne, non seulement des députés, mais des anciens ministres. S’ajoute à ces défections au sein du FLN, le retrait d’une grande organisation, c’est-à-dire les anciens moudjahidines, donc des anciens combattants qui ont servi jusqu’à maintenant de légitimité pour le pouvoir de Bouteflika, dans la mesure où lui-même est issu de cette organisation. Mais aussi d’autres défections, comme le MALG [ministère de l’Armement et des liaisons générales], c’est l’organisation qui a fait naître le service de renseignements algériens. Et du coup, avec ces défections, on voit mal comment organiser une campagne électorale pour le président en exercice, le président Bouteflika, avec un parti politique qui est un peu en difficulté, et avec le retrait de plusieurs organisations qui ont fait la force de ce parti et la force aussi de la candidature de monsieur Bouteflika.

La question qui se pose aujourd’hui, c’est face à ces manifestations et à ces défections, combien de temps le chef de l’Etat, le gouvernement peut continuer à ignorer tout cela ?

Je pense que le pouvoir est conscient des limites que pose la candidature de monsieur Bouteflika. Et les manifestations sont en quelque sorte aussi une bouée de sauvetage pour le régime, parce qu’il y a le ton : tant que ces mobilisations se déroulent dans le calme, tant que le plafond des exigences n’est pas arrivé à un certain dégagisme généralisé, le pouvoir peut gagner un peu plus de temps pour trouver une sortie de crise, pour trouver une issue politique. Il ne s’agira pas d’humilier le président en exercice, mais lui trouver une sortie honorable. En même temps, il faut qu’il trouve une personnalité capable de gérer cette période de transition qui s’annonce délicate.

C’est un scénario possible, la sortie du chef de l’Etat ?

La sortie honorable est souhaitée par tous les acteurs et surtout les grands décideurs et parce que, aussi, elle est utile pour ne pas exclure, pour ne pas humilier certains partenaires qui soient dans le pôle financier ou le pôle militaire, ou le pôle présidentiel qui, durant des années, ont réussi tout de même à devenir des acteurs importants. Cette transition doit être inclusive. Mais il ne faut surtout pas qu’elle s’achemine vers plutôt une succession du président Bouteflika, c’est-à-dire lui chercher un dauphin, mais surtout une transition politique, un changement de ce régime politique et une transition douce, inclusive avec évidemment probablement une assemblée constituante ou un gouvernement de transition composé par des personnalités compétentes, indépendantes. C’est la seule issue qui se présente à Algérie dans la mesure où il n’existe pas d’homme présidentiel, et le seul homme, la seule femme capable de gérer la transition plus tard ou de gérer les affaires du pays, c’est une personnalité qui sera issue des élections, issue des urnes.