Le politologue algérien Hasni Abidi est directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen de Genève. Il décrypte pour Libération les scénarios de l’après-Bouteflika.

Qui a finalement eu raison d’Abdelaziz Bouteflika ?

La rue algérienne avant tout. Son départ était la première revendication du mouvement, qui remporte là une victoire importante. Qui aurait pu imaginer cela il y a seulement deux mois ? L’armée s’est appuyée sur la contestation pour reprendre une place prépondérante. La démission de Bouteflika est un compromis âprement négocié. L’armée lui évite la sortie déshonorante de «l’empêchement» par l’article 102 de la Constitution [qui permet de déclarer le président de la République inapte à gouverner, ndlr] mais le pousse définitivement dehors.

Le remaniement surprise annoncé dimanche offre-t-il des gages au mouvement de contestation ?

Il est très loin de répondre aux revendications de la rue. C’est un gouvernement d’accalmie, sans doute négocié entre l’armée et le clan présidentiel, deux pôles en conflit ouvert. Il est surtout le signe d’un rééquilibrage du pouvoir. La décision politique s’est déplacée vers l’institution militaire. Et pour la première fois depuis l’indépendance, l’armée n’a plus besoin de paravent. Elle affiche son intention, c’est une nouveauté. Ce gouvernement répond aussi à un impératif technique : la transition ne peut pas se dérouler dans un vide politique total. D’où ce remaniement plutôt conservateur. Ahmed Gaïd Salah, le chef de l’état-major, reste vice-ministre de la Défense et Noureddine Bedoui, proche de Bouteflika, conserve son poste de Premier ministre. Le reste des ministres, pour la plupart inconnus, sont des technocrates du système sans être des repoussoirs.

L’armée reprend-elle la main ?

Jusque-là, le pôle présidentiel ne voulait pas que l’armée se mêle de politique. Bouteflika a tout fait pour l’éviter. Il a initié un programme de professionnalisation de l’armée, a nommé des fidèles, comme Gaïd Salah, qui lui doit toute sa carrière à la tête de l’état-major. Mais cela n’a pas suffi. En demandant publiquement l’application de l’article 102 de la Constitution la semaine dernière, le général a brisé le pacte qui le liait au président Bouteflika. L’armée a une lecture dogmatique de la Constitution. Elle ne veut surtout pas de surprise et tient au formalisme.

Le mouvement populaire, lui, se méfie : il ne remet pas en cause l’armée en tant que telle, mais refuse qu’elle joue un rôle actif et dominant dans la transition. Sauf que Bouteflika, en désactivant tous les autres contre-pouvoirs durant vingt ans, a fait le vide autour de lui. Les partis, les syndicats, le Parlement, le Conseil constitutionnel sont totalement décrédibilisés. Toutes les structures intermédiaires sont anéanties. Ce qui explique, aujourd’hui, ce face-à-face entre l’armée et la rue.

Quels sont les scénarios possibles pour une future transition ?

La transition a déjà commencé ! La question cruciale est : qui va la piloter ? Pour l’instant, c’est la rue qui est le premier «décideur» de l’Algérie. Mais la vie politique de la rue est limitée. Les manifestations doivent continuer, c’est le seul moyen de peser sur la transition, un processus de négociation permanent : la pression populaire est une donnée fondamentale de l’équation. Quand Bouteflika démissionnera, de nouvelles élections devront se dérouler sous trois mois, selon la Constitution. C’est court. Il faut un délai supplémentaire pour mettre sur pied des instances électorales indépendantes, réviser les listes d’électeurs et le code électoral, organiser un scrutin transparent, etc. Et quelles élections ? Doit-on commencer par élire une Assemblée constituante ? Est-ce que les partis sont prêts à cela ? Clairement non. La «conférence nationale inclusive» promise par l’exécutif est censée jouer ce rôle. Mais l’Algérie ne peut pas s’en remettre seulement à son armée pour garantir l’indépendance du processus. Le scénario égyptien hante la rue algérienne. Il faudra à mon avis nommer une instance transitoire. Un trio de personnalités indépendantes, par exemple. Or l’institution militaire rejette pour l’instant cette solution. L’article 102 est une réponse juridique à une crise politique profonde. D’où la nécessité d’un accompagnement politique pour s’assurer du bon déroulement de la transition. En somme, les Algériens veulent une véritable transition démocratique et non pas une succession déguisée en transition.

Des personnalités consensuelles de l’opposition peuvent-elles émerger ?

Les partis d’opposition, que ce soit le Front des forces socialistes (FFS), le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) ou les islamistes, ont été minés de l’intérieur par le régime. Ils ont milité pour des réformes, mais maintenant que leur heure est arrivée, ils sont paradoxalement en position de faiblesse. La rue a mis la barre très haut en termes d’exigences et ils apparaissent dépassés. Le mouvement né le 22 février est pour eux une occasion en or de se consolider et de se renforcer, mais de nouvelles forces vont aussi faire leur apparition. Des personnalités sortent du lot, comme l’avocat Mustapha Bouchachi, un homme constant et cohérent, très apprécié par les manifestants. Il y a aussi des opposants politiques passés par le mouvement Mouwatana («citoyenneté»), Soufiane Djilali ou Zoubida Assoul par exemple, ou des jeunes comme Karim Tabbou, venu du FFS, qui a créé son propre parti. Mais ce sont les urnes qui doivent faire le tri entre ces figures. Jusqu’à présent, le mouvement n’est pas incarné et c’est précisément ce qui fait sa force. Il n’appartient pas à un parti ou une personnalité, et peut donc conserver son unité. Il est trop tôt pour lui donner une tête, qui risquerait de casser cette remarquable dynamique sociétale.

Des enquêtes pour corruption ont été ouvertes, a annoncé le parquet d’Alger. Qui est visé ?

Depuis la maladie du Président, en 2013, les cercles affairistes ont gagné du terrain. Ce milieu, qu’on surnomme l’«import-import» car il n’a rien à exporter, a pris le contrôle des médias, a financé les campagnes politiques à tous les niveaux, s’est enrichi grâce à sa connivence avec le clan présidentiel. Très puissant, il est symbolisé par la proximité entre Saïd Bouteflika, le frère du Président, et Ali Haddad, le patron des patrons algériens. Son arrestation, dimanche, ainsi que ces ouvertures d’enquêtes sont des indicateurs du délitement de ce milieu. L’armée monte une opération «mains propres» pour se mettre à distance de ces personnalités toxiques et se concilier les bonnes grâces de la rue. Mais les Algériens exigent une justice indépendante de tous les pouvoirs, et non pas un usage de circonstance.

Vous revenez de dix jours en Algérie. Qu’est-ce qui vous a marqué, dans les manifestations ?

Beaucoup de gens brandissent des pancartes ou des banderoles à l’effigie des héros de la guerre d’indépendance. Contrairement à une idée reçue, la révolution algérienne de 1962 est encore un référent. Les manifestants contestent justement cette légitimité de la guerre d’indépendance au pouvoir. «Vous n’avez pas le monopole de l’histoire, disent-ils en substance. La révolution nous appartient, et nous allons la terminer.»

Célian Macé