Algérie: les élections de la discorde

SELON Hasni Abidi, qui vient de prendre part à une réunion ayant regroupé des intellectuels algériens autour d’Ahmed Benbitour à Genève, a indiqué que le Mouvement de contestation populaire en Algérie «assiste à un retour au premier carré, en ce sens que la concentration des manifestants sur le refus de l’élection présidentielle ressemble à leur insistance au début du Mouvement populaire à rejeter le cinquième mandat de Bouteflika». Pour lui, «l’entêtement du pouvoir à vouloir organiser ces élections a légitimé ces manifestations et motivé leur poursuite».

«Il est difficile de dire, a-t-il soutenu dans un entretien à France 24, que les élections [du 12 décembre] soient crédibles, mais il serait faux de dire que tout le peuple algérien les rejette, bien qu’il soit quasi impossible d’en définir le taux en l’absence de toute opération de sondage sur des bases scientifiques». «Une infime partie du peuple croit, en effet, qu’il faut aller aux élections, non qu’elle en soit convaincue, mais parce qu’elle veut dépasser cette situation et revenir – pour ainsi dire – à une certaine normalité», a argumenté Hasni Abidi, qui explique que «la crédibilité est essentiellement inexistante car les conditions ne sont tout simplement pas adéquates pour organiser des élections». «Certes, des élections auront bien lieu un jour, mais celles du 12 décembre ne présentent pas les garanties qui assurent une véritable rupture avec l’ancien système», a-t-il assuré.«Ni les candidats arrivent à animer leurs meetings ni ils ont présenté des programmes politiques, encore moins un véritable projet de société», a souligné le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève, selon lequel «le problème des arrestations arbitraires se pose avec acuité, de même que le musèlement des médias qui ne sont pas libres». «Cette atmosphère, a-t-il observé, fait que ces élections ne peuvent pas jouir d’une quelconque crédibilité et auront des conséquences négatives sur l’issue de cette présidentielle dans la mesure où le Président qui en émergera souffrira d’un manque de légitimité.»

L’enseignant au Global Studies Institute de l’université de Genève pense que le Hirak «est en voie de renouveler son approche». «Si le pouvoir persiste dans son acharnement à vouloir imposer sa feuille de route, à savoir l’organisation de cette élection, car il sait que c’est sa seule voie de salut, le Hirak, de son côté, doit réfléchir à l’après-présidentielle, à savoir le changement radical du système et l’éradication de ses pratiques autoritaristes. Aussi, le slogan yetnahaw gaâ (tous les résidus du système doivent partir) est toujours de mise, car les citoyens revendiquent un changement global dans la structure même du pouvoir et de sa composante», a-t-il fait remarquer.

Hasni Abidi a rappelé que «le pouvoir s’est toujours accroché, depuis l’indépendance du pays, à la formalité électorale, l’élection ayant toujours été un moyen de conférer une sorte de légitimité à ce régime et de montrer sa capacité à gérer les rouages de l’Etat. Aussi, le système ne pourrait faire des concessions qu’en cas de force majeure». Car, pour lui, il s’agit d’une «crise du pouvoir» et non pas d’une «crise du système politique». Or, souligne-t-il, la crise du système «ne saurait être réglée par le biais de simples élections. Les élections ne sont qu’une partie de la solution, à condition qu’elles interviennent dans un contexte complémentaire». C’est pour cette raison que le pouvoir «cherche à sortir de cette impasse dans laquelle il se trouve par un passage en force, explique-t-il, [d’autant que] l’armée n’a pas d’autre solution face à la détermination des citoyens qui ont fait annuler les deux précédentes échéances électorales».

«Le pouvoir a cédé à cette revendication en dépit de sa volonté, en annulant deux élections, une chose qui n’est jamais arrivée depuis l’indépendance du pays. Annuler l’échéance du 12 décembre apparaîtrait comme une autre concession de la part du pouvoir qui, de toute façon, n’a pas d’autre alternative car une annulation de cette présidentielle sera perçue comme un grand échec», conclut Hasni Abidi qui n’exclut pas que des candidats se retirent de la course.

ENTRETIEN traduit et édité par N. D. 

A.P.

24.11.2019