Algérie, Moyen-Orient : quelles perspectives ?

De nos jours, on ne se pose plus la question des différences entre le Maghreb et le Moyen-Orient. Ces régions traversent des périodes mouvementées et difficiles. Ainsi les défis sécuritaires et les mutations internes traversent ces deux espaces géographiques avec la même ténacité. Actuellement, le Moyen-Orient suscite beaucoup d’intérêts auprès des chercheurs et monopolisent l’intérêt occidental tout comme celui de l’opinion publique. Le Moyen-Orient est une des seules régions du monde où l’on retrouve des traces de la guerre froide, une guerre qui n’a pas cessé dans cette région. Ceci explique l’existence de toutes les crises en Syrie, en Irak ou encore l’émergence des organisations comme l’État islamique. Le Moyen-Orient reste le théâtre de tous les conflits et de tous les antagonismes.

Cette zone concentre tous types de conflits modernes d’ordre confessionnel, d’ordre ethnique, les conflits d’une compétition internationale, les clivages entre sunnites et chiites, la compétition internationale pour les ressources de la région ou encore les guerres civiles réelles. Ceci explique en grande partie la vulnérabilité du Moyen-Orient.

 

L’échec et la faillite des états postcoloniaux sont un facteur important. Un grand nombre des états ayant accédé à l’indépendance tardivement n’ont pas réussi à bâtir un projet de société inclusif, de participation démocratique et d’institutions. Ce projet qui ne convenait pas à la société a réalisé des résultats catastrophiques. Des régimes socialistes se sont établis comme en Libye, en Algérie ou en Syrie, au détriment de la diversité de ces États. Avec la dépendance aux anciennes colonies, les projets dits économiques ont contribué à la faillite économique et sociale de ces états.

La diversité de ces états est également un facteur qui a contribué à l’échec des états. Les nouvelles frontières ont été tracées en 1916 par Monsieur Sykes et Monsieur Picot avec une simple règle. Il a fallu partager les territoires de l’Empire ottoman suite à sa chute. Les pays en paient encore aujourd’hui le prix de ces partages hasardeux au détriment des ambitions des élites et des peuples en faveur de l’émancipation et de l’indépendance.

Les différents groupes ethniques forment une mosaïque. On retrouve ce schéma au Liban par exemple, où vivent les maronites, les orthodoxes, les sunnites, les chiites, mais également en Irak, au Yémen et dans les pays du Maghreb sous une autre configuration de nature ethnique.

Il se doit de citer deux éléments qui ont contribué « à l’émergence des Fail state (état failli) par des éléments endogènes, tout comme exogènes ». Ces états ont vécu plusieurs échecs en raison de l’accumulation d’absence de bonnes gouvernances et de problèmes économiques et sociaux. Ces accumulations ont conduit à des coups d’états, des régimes autoritaires, qui ont survécu grâce à la rente pétrolière, au soutien international ou à une gestion très autoritaire.

Le Printemps arabe commence en Tunisie, et s’est rapidement répandu en Égypte, Libye et Syrie. Les raisons principales de toutes ces manifestations étaient d’ordre économiques et sociales, et non politique. La dignité humaine est un facteur déterminant pour le peuple, car les populations du monde arabe ont été « brutalisé » et humilié.

La brutalisation collective a produit des ravages, mais la brutalisation individuelle a été la base de ces révoltes. « L’individu s’est individuellement senti brutalisé sur le plan économique, sur le plan social et sur le plan politique ». Cette brutalisation, c’est ce qu’on ressenti les algériens au début 2019. Le 5ème mandat voulu par un président fantôme a été la goutte de trop. Mais cela est presque anecdotique, car comment est-il possible que les algériens aient donné 4 ans de mandat à un homme quasi absent. Cette demande de mandat était la faute de trop par le pouvoir, pour finalement perdre le soutien de sa population. Pour que la population sorte de cette passivité, il y a toujours un élément déclencheur. Et pour l’Algérie ce 5ème mandat de Bouteflika, était l’élément de trop.

Depuis le 29 février de cette année, les algériens, toutes catégories socioprofessionnelles manifestent tous les lundis, mardis et vendredis. On peut alors se poser la question de pourquoi l’Algérie n’a-t-elle pas réagi plutôt ? Le pouvoir algérien a réussi, par une gestion de distribution de la rente et la redistribution, à tenir la rue. Bouteflika, arrivé au pouvoir, a trouvé des réserves financières importantes. Des manifestations socio-professionnelles, il y en a eu. Mais le pouvoir a su se protéger et a accordé de légères augmentations salariales, des constructions de logements gratuits, l’enseignement gratuit ou encore un système de santé gratuit, afin de calmer ses révoltes. C’est un achat de la paix sociale.

Cependant, les algériens ont découvert avec le temps, que le changement voulu n’était pas uniquement un changement politique, mais un changement des hommes et des pratiques. Les Tunisiens ont aussi demandé une réforme politique afin de changer le personnel politique et économique en charge de la gestion. Ils sont convaincus qu’en l’absence des institutions légitimes, les personnes du pouvoir monopolisent la fabrication de la politique publique.

L’Irak a vaincu l’État islamique à Mossoul après une importante guerre. L’Irak non plus n’a plus eu de secouements depuis les années 2010-2011. Et il y a aussi l’Iran, avec une société civile très importante. Puis, le quatrième pays, le Liban, qui est encore dirigé par les mêmes pratiques et souvent les mêmes familles.

Le Liban et l’Irak ont un point en commun. Leurs états sont confessionnels, c’est-à-dire, que le système de l’état est basé sur les confessions. C’est pour cette raison que les manifestations sont importantes, car elles sont radicales. Les peuples des quatre pays mentionnés auparavant ont observé ce qu’il s’est passé chez les voisins en Égypte, en Libye, en Syrie et au Yémen. Ils ont vu le Printemps arabe devenir un Printemps islamiste.

Ils vont alors insister sur le caractère pacifique. Ils ne veulent plus des réformes sans lendemain, mais un changement intégral du régime. Malheureusement, pour le Yémen et le Libye, cela s’est terminé en guerre civile suite à des interventions étrangères. Les autres États ont tiré les leçons qui s’imposent. Ils souhaitent le changement, mais un changement sans remettre en question les fondements de l’État. Cependant, il est important de relativiser les causes externes dans la situation actuelle. Ce sont les causes internes, économiques et sociales qui alimentent ce désir de changement et cette révolte qui vient d’en bas.

Deux éléments vont nous aider à comprendre ce qu’il se passe en Algérie. Pour la première fois dans l’histoire algérienne, ce ne sont pas uniquement les jeunes qui manifestent dans les rues, mais toute la population. « Depuis les années de la décennie noire, les algériens ont peur du retour de la violence et la peur de l’instabilité. Un traumatisme exagéré par le pouvoir pour tenir la rue ». Quand les jeunes ont commencé à manifester les vendredis, les parents et grands-parents ont rejoint le mouvement. Cette alliance est capitale au niveau sociologique. Les individus actifs dans la vie économique sont les acteurs décisifs de l’économie algérienne. Les trois générations ont compris que l’avenir de leurs enfants était compromis et sans perspectives et qu’il était temps de réagir.  Quand l’ancien chef d’état-major de l’armée et homme fort du régime, décédé le 23 décembre 2019, a réalisé la détermination du peuple, il demande à l’ex-président Bouteflika de partir en dépit de leur proximité.

Pour conclure, on s’aperçoit que tous ces pays réunissent des points communs, qui mènent à une instabilité de la région. « Seuls les régimes autoritaires sont rassurants ». Les démocraties sont par nature plus vulnérables. Et la transition est non seulement incertaine, mais également pleine de doutes et de surprises. Ce sont ces raisons qui déterminent l’inquiétude du peuple et les voisins du Nord. L’Occident ne veut plus intervenir et le processus démocratique n’est pas leur priorité. Mais il souhaite que l’Algérie reste un État stable, avec un régime fort afin de minimiser les risques migratoires, la radicalisation et d’éviter la perte d’un marché important. L’Algérie est le miroir de ce qui se passe dans plusieurs États de la région. Le mur de la peur est tombé et les régimes autoritaires sont dans un tournant. Changer ou disparaître.

 

Extraits de la conférence de M. Hasni Abidi/ Mercredi 4 décembre 2019

Par Fleur Mast