Printemps arabes et transitions: regards croisés

 

Compte rendu de la conférence du CAREP du 28 novembre 2019 : « Des démocraties en invention ? Les pays arabes comme laboratoires de nouvelles transformations du politique ».

Introduction par Azmi Bishara

  1. Bishara montre le danger de considérer la transitologie à travers une vision téléologique. De plus, des révolutions arabes, il isole les leçons qu’il est possible d’en tirer. Pour qu’une transition démocratique voie le jour, il faut non seulement que « l’idée de l’Etat national soit acceptée » mais aussi que « le pays ait la capacité de solidifier ou de se doter d’institutions (s’il n’en a pas déjà) ». C’est même la première chose à faire avant d’organiser des élections démocratiques afin de renforcer le système national. A cet effet, le « soutien international à l’économie durant la consolidation démocratique » est d’une importance primordiale.

Session 1 : État des lieux de la recherche en sciences sociales sur les processus de démocratisation dans le monde arabe : Nouveaux apports, renouvellement des approches

Stéphane Lacroix : Révolutions arabes : quelles leçons pour les sciences sociales (et réciproquement) ?

Stéphane Lacroix choisit le prisme de l’islam politique pour parler de l’insertion des islamistes dans le monde révolutionnaire initial et de leur rôle dans la transition.

Concernant la première partie, l’intervenant nous dit que l’essentiel des organisations islamistes n’est pas révolutionnaire et que les raisons qui les font se rattacher à la révolution sont plus structurelles qu’idéologiques. En effet, au vu de leur présence sociale massive, elles n’ont pas d’intérêt direct à faire la révolution.

Concernant le second point, Stéphane Lacroix pense qu’une situation de transition idéale se base sur l’équilibre des pouvoirs politiques. La perspective de remporter les urnes étant envisageable par les différents groupes, ces derniers ont ainsi intérêt à œuvrer pour la mise en place de la démocratie. L’élément qui a fait vriller la transition en Egypte est principalement le facteur salafi. Quand les Frères musulmans avaient annoncé ne pas présenter de candidat et montraient une tendance à aller vers le centre, ils se sont vus doublés par la droite par les salafis, qui « surenchérissent de conservatisme religieux ». Le candidat présenté par ces derniers semblait avoir de bonnes chances de remporter les urnes et ainsi, les Frères musulmans en présentent un à leur tour. De cette suite d’évènements, l’on peut constater que les raisons de l’action politique sont structurelles et non pas idéologiques.

Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou : Au-delà de l’autoritarisme et de la transition : repenser le paradigme de la transformation politique dans le monde arabe.

Le discours sur le changement politique dans la région du monde arabe a été dominé par deux notions. D’une part, les notions d’autoritarisme de l’Etat post-colonial avec lequel il faut faire rupture et, d’autre part, la transition politique à introduire suite à cette même rupture.

Ce paradigme est le fruit d’un logiciel exogène éminemment néocolonial. En effet, l’Occident se garde un droit de contrôle et d’évaluation sur le déroulement de la transition menant parfois à une escalade des conflits, comme par exemple, en Libye. Or, plutôt que d’adhérer à cette lecture téléologique, il serait peut-être plus opportun de considérer une lecture comparative et considérer les acteurs historiques de la démocratie (Etats-Unis, Royaume-Uni) comme des « area studies » elles aussi.

Ainsi, il importe de réinventer le concept de transition et pas non pas selon une vision orientaliste. Une transition démocratique passe par une restructuration de l’Etat et notamment par « la revue de la nature du contrat social qui fait écho à la notion de citoyenneté » et des arrangements autour de la notion de pouvoir.

Session 2 : Nouvelles vagues de contestations populaires : Pratiques et enjeux de l’action collective

Jean-François Bayart : De quoi les printemps arabes ont-ils été le nom ?

Bien que l’appellation de « printemps arabes » puisse être agaçante, elle a néanmoins les avantages de mettre le doigt sur « l’effet d’entraînement entre les révolutions, rappeler l’imbrication du principe national et de la globalisation et finalement de rappeler que la révolution est un processus de capitalisation de savoir antérieur qui n’est pas détruit par la répression ».

De plus, les révolutions de 2011 relèvent de trois divers scénarios. Premièrement, la restauration autoritaire, qui mate les mouvements de revendication démocratique (ex. Egypte). Deuxièmement, la modernisation conservatrice, qui tend à garder la situation en l’état (ex. Maroc). Finalement, la guerre civile avec son phénomène politique majeur qu’est la militarisation de la société.

Finalement, un élément central lorsque l’on aborde les révolutions de 2011 est la notion de dignité. En Afrique de l’Ouest, la revendication démocratique et nationaliste des années 1950 était d’abord une revendication de la dignité passant par le refus de l’indignité de l’occupation coloniale et de la condition servile qui a été la pensée globalisée des colonisateurs.

Abdel-Wahab Al Afandi : Connaissance et mémoire dans le contexte de la révolution de décembre au Soudan.

Abdel-Wahab Al Afandi parle de la révolution soudanaise, qui est la première de la région à avoir abouti en 1964. Le point de départ de celle-ci est la mort d’un étudiant lors d’une manifestation contre le régime militaire et il s’ensuit un appel au rassemblement. C’est une révolution en chaîne, dans laquelle l’intervenant souligne le rôle de la société civile plus conséquent que celui des partis. Il mentionne aussi le rôle étranger, tant de l’Egypte que du Royaume-Uni, ce dernier étant le préparateur de la constitution soudanaise adoptée en 1964. Finalement, bien que le Soudan constitue le premier exemple de révolution réussie, personne n’y réfère. La question légitime se pose donc de savoir « à quel point les révolutions et changements dans la région ont profité de l’exemple soudanais ? ».

Hasni Abidi : À l’ombre des élites en Algérie : quelle transition pour l’Algérie ?

Dans le cas de l’Algérie, il est important de considérer la centralité d’une dynamique locale dans le processus de sortie de l’autoritarisme ainsi que le rôle de l’élite dans la facilitation d’un processus de transition.

La primauté du civil sur le militaire est un vecteur important de l’histoire de la transition algérienne. En effet, l’armée est presque antérieure à l’État. Depuis, le pays est resté ancré dans la dualité de l’élite constituée, d’une part, de l’Armée nationale populaire (ANP) et, du Front de libération nationale (FLN) de l’autre. Ce dernier opère comme une vitrine de l’armée nationale, et ce surtout depuis la disparition de Boumediene.

Une autre séquence d’évènements a également son importance ; dans le cadre de la baisse du prix du pétrole de 1988 à 1990, les fissures au sein de l’élite ont monopolisé le champ politique. Dans ce contexte, la forte pression exercée par l’armée a clos la parenthèse démocratique.

Considérable, le rôle de Bouteflika s’est concentré sur deux points : la distribution de la rente pétrolière et la fabrication d’une nouvelle élite économique ainsi que la construction du pôle présidentiel. Le premier point a construit une caste redoutable susceptible d’être élue aux postes décisionnels. Le second point concerne le président lui-même qui se voit entouré d’une petite élite formant une passerelle entre la caste administrative et la nouvelle élite économique. Le seul objectif est de désactiver tous les contrepouvoirs.

Finalement, à propos du mouvement social de janvier, il est important de mentionner qu’il n’est pas une révolution. C’est une mobilisation qui laisse transparaître la volonté de changer les modes d’accès au pouvoir. De plus, c’est un mouvement national qui tend à effacer les frontières entre le centre et la périphérie, entre le politoque et l’économique. Un mouvement qui revient à la question centrale : la légitimité.

Session 3 : Vicissitudes de la transition démocratique : entre régimes autoritaires et ingérences extérieures

Muriel Asseburg : Les politiques européennes face aux printemps arabes : entre discours et pratique.

Le début des printemps arabes en 2011 avait été accueilli avec enthousiasme par l’UE, cette dernière y voyant un rapprochement des pays arabes vers les valeurs occidentales. Son annonce de supporter les transitions démocratiques était basée en partie sur une volonté de rectification des erreurs du passé. Plusieurs stratégies ont été tentées, toujours sans grande envergure. Ainsi, à l’étude de l’impact de l’UE sur les transitions, force est de constater qu’il est moindre, voire inexistant.

Pour observer un impact bénéfique, il fallait la double condition que : la situation dans le pays bénéficiaire de l’aide ne soit pas trop mauvaise et que le pouvoir soit enclin à coopérer et à faire des compromis. Pour principales raisons de l’effet limité qu’ont eu les politiques de l’UE ; ses incitations économiques moindres et ses actions principalement régies par les intérêts géopolitiques des Etats-membres. Le cas de la Tunisie, qui est l’unique pays à avoir réussi sa transition, est un cas où l’on peut questionner l’implication de l’UE. En ce sens, il est légitime de se demander si le mérite du succès de la transition ne reviendrait pas exclusivement aux acteurs régionaux.

Abdel Fattah Mady : Comment les forces démocratiques conjuguent-elles avec le pouvoir militaire en période de transition : Le cas égyptien à la lumière de précédentes expériences européennes et internationales.

En attente.

Loulouwa Al Rachid : Après l’autoritarisme, quelle autorité ? L’Irak comme modèle.

Pour étudier le cas de l’Irak, il est important de tenir compte du contexte. Mais quel est-il ? L’Irak « c’est le contexte de l’Étatisme devenu obsolète, figé dans une vision baassiste des grandeurs de la bureaucratie ». De plus, le mépris pour les pauvres s’est vu aggravé depuis le renversement du régime baassiste en 2003. L’explosion démographique est couvée par l’œil nataliste des élites qui y voient le berceau d’une armée encore plus forte. Au contraire, l’accroissement rapide de la population s’ensuit de la dégradation de tous les indicateurs de développement et particulièrement de ceux liés à l’environnement. Il faut mentionner la révolution technologique sans précédent pour expliquer les modalités du herrak (mouvement social). L’Irak, c’est aussi un contexte de contre-révolution autoritaire depuis 2011. Les évènements en Irak se déroulent dans la plus grande indifférence internationale. Si la communauté internationale protestait, à l’époque, contre la répression, elle n’en appelle maintenant plus qu’à la retenue des pouvoirs publics. Et même, elle continue à traiter et à entretenir de bonnes relations avec ces derniers.

Par ailleurs, il faut garder à l’esprit le critère décisif qu’est la qualité de la vie quotidienne des gens dans la région qui s’est largement dégradée et la corréler à la capacité d’agir des gens dans une situations donnée.

En conclusion, malgré la fatigue des chercheurs, il est important de ne pas tomber dans le cynisme, de ne pas juger les événements par le but et bien garder en tête le facteur temps, essentiel dans un processus de transition.

Session 4 : Sens et pratiques démocratiques en Europe et dans le monde arabe : approches comparatives

Asma Nouira : « Producteurs » du savoir à l’épreuve de la transition.

À l’ère de la technologie, les sondages sont une puissante arme de production de savoir. Asma Nouira parle de la situation de transition en Tunisie, où la validité des sondages est contestée. Face à la possible instrumentalisation des résultats, des mesures ont été prises pour surveiller l’utilisation des sondages et sanctionner les utilisations mensongères. Une loi est entrée en vigueur pour interdire les sondages publics onze semaines avant les élections, ce qui pose problème pour représenter la situation électorale réelle. Un exemple d’instrumentalisation des sondages serait notamment d’influencer l’opinion de la population lorsqu’ils sont repris par Facebook.

Toutes choses mesurées, la Tunisie semble cependant être sur la bonne voie : Sigma conseil (bureau leader dans les études marketing, médias et d’opinion) a publié un baromètre qui montre que 61% des Tunisiens pense que son travail est efficace.

Gilles Dorronsoro : Que peut nous apprendre une comparaison des mobilisations contestataires en Europe et au Moyen-Orient sur les structures sociales ?

Gilles Dorronsoro introduit sa présentation par le fait que les révolutions partagent un phénomène de départ commun : l’absence de représentation politique. Que ce soit dans les printemps arabes ou chez les gilets jaunes, les conséquences sur les répertoires d’actions sont diverses. Souvent, on constate l’absence de leader, de revendications et une importance croissante des réseaux sociaux dans la mobilisation. L’espace public est de fait placé au centre du mouvement ce qui pousse parfois l’Etat à effectuer un passage à la violence.

Une similitude partagée par les révoltes actuelles est « la revendication, non pas pour une classe ou une ethnie, mais pour la reconnaissance ». La différence de résultat de ces mobilisations réside majoritairement dans la différence de capacité d’organisation de ces dernières.

François Burgat : Que nous disent les lectures européennes sur les printemps arabes ?

Il s’associe d’entrée à son collègue Philippe Henry Dunant qui titre “les démocraties sont sans doute la principale victime de la lutte contre l’islam politique” en précisant bien que sa position est ancrée dans le présent. A travers un prisme francocentré, il discute les différentes intentions annoncées de la France qui promet d’aider les cibles de la protestation populaire en Libye. Il mentionne le(s) choc(s) que la première subit lorsque les prix pour la démocratie et les droits de l’Homme sont remis dans la région. Cet élément pousse la France à intervenir avec un logiciel lourd en Libye et en Syrie.

François Burgat s’indigne que l’écoute européenne s’arrête à l’utilisation du lexique religieux de l’islam qui justifie pour l’UE de discréditer et considérer comme irrationnel l’Homme du Moyen Orient. Il annonce que le futur, c’est de « renouer avec la complexité du politique et la totalité de ses variables ».

Conclusion par Henri Laurens

L’intervenant conclut les discussions de la journée en soulevant une série d’interrogations. Tout d’abord, la démocratie traditionnelle occidentale étant un mouvement vers l’égalité, elle est difficilement transposable en l’état dans le monde arabe. Si l’on part du modèle américain, dans quelle mesure est-il possible de fonder une démocratie similaire dans les pays arabes ? Compte tenu du premier amendement qui repose exclusivement sur la liberté religieuse, il semble peu probable que ce modèle exact soit repris dans les pays qui ont un rapport différent sur le point de la religion. Les autres aspects, comme les différences de contexte et de temporalité remettent par ailleurs en question la vision comparatiste de la transition démocratique.

Mathilde Bandiera