La transition libyenne : entre l’échec des accords de Skhirat et un plan de pacification en attente

Depuis la chute de Kadhafi en 2011, la Libye se trouve dans une situation délicate. Il lui est difficile de rebondir dans un pays évoluant dans une dynamique de morcellements multiples. Le pouvoir y est partagé par trois protagonistes principaux : le Maréchal autoproclamé Khalifa Haftar, le premier ministre reconnu par la communauté internationale Fayez el-Sarraj et les acteurs tribaux.
En 2015, une tentative de transition politique est proposée par l’ONU afin de sortir le pays du vide institutionnel. Bernardino Leon, représentant spécial de la MANUL, fait signer les accords de Skhirat le 17 décembre 2015. Ces derniers visent à mettre sur pieds un Gouvernement d’Union Nationale avec, à sa tête, Fayez el-Sarraj. Le 25 janvier 2016, la Chambre des Représentants, proche de K. Haftar, refuse d’accorder sa confiance au gouvernement. El-Sarraj démissionne et crée un nouveau gouvernement, soutenu par la France, les Etats-Unis, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni. L’enchaînement des ces événements constitue une partie de la base fondatrice de la situation telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Mohammed Ben Lamma est intervenu à la conférence « Libye : les dynamiques internes et les influences externes » qui s’est tenue le 27 février 2020 à Genève. Il apporte des précisions quant aux raisons de l’échec des accords de Skhirat et aborde les aspects des interventions internationales et propose un plan de sortie de crise en 4 étapes.

Dans un pays en guerre et en proie aux milices, la question de la pacification des acteurs est restée sans réponse.


Pour commencer, l’une des raisons de l’échec des accords de Skhirat repose dans les modalités de sa mise en place. En premier lieu, les signataires de l’accord ne possédaient pas de pouvoir effectif sur le territoire libyen. Ensuite, la volonté d’obtenir une signature rapide s’est faire au détriment de l’obtention d’un consensus large. Enfin, le facteur tribal, primordial dans l’histoire de la Libye, a été encore une fois aliéné des discours politiques et diplomatiques.
Par ailleurs, les accords de Skhirat n’ont apporté de solution au problème sécuritaire. Dans un pays en guerre et en proie aux milices, la question de la pacification des acteurs est restée sans réponse.
Enfin, la divergence des « intérêts régionaux et internationaux quant à l’application d’un accord politique est manifeste ». Les accords de Skhirat souhaitent un vote par la Chambre des Représentants pour mettre d’accord les acteurs nationaux. À l’inverse, la communauté internationale souhaite s’en passer, privilégiant ainsi une mise en place rapide et repoussant le problème.

Une variable non-négligeable dans le conflit libyen est son internationalisation et les conséquences de l’ingérence des autres puissances étatiques. Le cas de la Libye regroupant divers enjeux géopolitiques, plusieurs groupes d’acteurs se forment et apportent leur soutien aux protagonistes internes selon une stratégie de protection de leurs intérêts propres.
Cinq groupes sont mentionnés. Le groupe de l’Egypte, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis sont observés pour leur soutien au Maréchal Haftar à travers l’enjeu militaire. La Turquie et le Qatar et leur soutien pour le gouvernement de el-Sarraj est étudié à travers le prisme de la religion. Les puissances occidentales, elles, interviennent au gré de leurs propres intérêts pétroliers, géopolitiques, sécuritaires, économiques, …

Enfin, Mohammed Ben Lamma propose un plan en quatre étapes pour amener la paix en Libye.
La première étape serait de réussir à mettre en place un cessez-le-feu permanent en transformant ainsi la trêve durablement. Aussi, les acteurs régionaux impliqués devraient renoncer à attribuer leur soutien en secret aux différentes milices des chefs tribaux. En effet, cela contribue à une escalade de la violence et en s’abstenant de jouer un jeu stratégique de défense d’intérêts à tout prix, des mesures de confiance pourraient être mises en place afin de créer un espace politique propice à la discussion.
La deuxième étape « est un redémarrage du processus politique entre les acteurs politiques et les principaux groupes armés, des groupes locaux et des chefs de tribus ». Afin de ne pas répéter les erreurs du passé, il serait opportun de créer un espace de sécurité minimale et de définir des objectifs clairs du redémarrage politique.


La troisième étape est d’assurer la sécurité en parallèle de la mise en place de la deuxième étape. Ainsi, les objectifs pourraient être clairement définis et il est important que les puissances voisines de la Libye apportent leur soutien dans cette étape. De nouveau, l’accent est mis sur la nécessité d’appui de ces puissances, notamment par la mise sous pression de leurs alliés, et de fait, de leur abstention d’ingérence directe dans le conflit libyen.


La quatrième et dernière étape consiste à réhabiliter l’économie. En effet, cette action permettrait de redonner du poids aux institutions libyennes telles que la Banque centrale libyenne (CBL), l’Autorité libyenne pour les investissements (LIA) et la Compagnie pétrolière nationale (NOC). Un redémarrage économique permettrait par ailleurs à ces institutions de préserver leur autonomie et ainsi d’éviter une mise sous tutelle de la Libye.

En conclusion, Mohammed Ben Lamma met l’accent sur l’échec des accords de Skhirat et propose un plan de sortie de crise qui permettrait une transition politique de la Libye, 9 ans après la chute de l’État de Kadhafi.

Compte rendu réalisé par Mathilde Bandiera
Table-ronde du CERMAM « Libye : les dynamiques internes et les influences externes », Mohammed Ben Lamma, 27 février 2020