Fragmentation du mouvement féministe en Iran 

Si l’année 2018 a été marquée par d’importantes mobilisations contre l’obligation du port du voile en Iran, le pays assiste actuellement à un nouveau phénomène qui vient briser le silence des victimes d’agressions sexuelles. En effet, face au harcèlement sexuel, à la stigmatisation des victimes, ainsi qu’à l’impunité des agresseurs, plusieurs Iraniennes brisent à leur tour le silence sur les réseaux sociaux, dans la mouvance du mouvement #metoo[1].  

Les revendications récentes pour la reconnaissance des droits des femmes et l’égalité devant la loi s’inscrivent dans un mouvement féministe iranien émergeant déjà à la fin du 19ème siècle. En effet, la condition de la femme iranienne a depuis beaucoup évoluée et fluctuée. Du début de l’activisme féminin de la période constitutionnelle de 1905, à la révolution islamique de 1979, en passant par le règne plus libéral et moderniste des Pahlavis de 1925 à 1979, les femmes ont vu leur statut social, leur rôle dans la société, ainsi que leurs droits devant la justice se modifier et se transformer considérablement.

D’un point de vue juridique, la rupture introduite par la révolution islamique fut importante et défavorable aux femmes. Plusieurs lois furent suspendues, alors que le Code de la famille introduit sous le Shah d’Iran fut remplacé par la loi islamique. L’âge minimal du mariage passa de 18 à 13 ans, l’obligation du port du voile fut appliquée alors qu’il avait été rendu interdit sous le Shah et l’État appliqua plusieurs lois sur le divorce désavantageant la femme. En outre, dans le contexte de la guerre contre l’Irak, le pouvoir islamiste a pu mettre en place davantage de lois portant atteinte aux libertés individuelles, spécialement pour les femmes. Par exemple, en justice, le témoignage d’un homme équivaut désormais au témoignage de deux femmes[2]

Toutefois, en dépit d’un code civil et pénal accroissant les inégalités entre les hommes et les femmes, la politique privilégiée par la nouvelle République islamique visait à éduquer toute la population, les femmes au même titre que les hommes. Les femmes étaient donc de plus en plus éduquées et mobilisées à partir de la révolution islamique et lors de la guerre contre l’Irak, ce qui permit une réintégration progressive des femmes dans la sphère publique[3]

Depuis, des progrès spectaculaires ont lieu tant au niveau de la place des femmes sur le marché du travail, dans le milieu de l’enseignement supérieur, de la politique, etc. Ces progrès entrent en contradiction avec les lois conservatrices et sexistes ayant très peu évolué depuis la révolution, car si ces femmes occupent actuellement une plus grande place dans la société, ce n’est pas grâce à la République islamique, mais malgré elle[4]

Mais qu’est-ce qui pourrait expliquer que ces lois et la situation juridique n’aient pas suivi l’évolution réelle de la société ? Car malgré plus d’un siècle de mobilisation, le mouvement des femmes en Iran n’a toujours pas abouti à cette égalité formelle des droits entre les hommes et les femmes. Les régimes ont toujours résisté, qu’ils s’agissent des régimes plus réformateurs, comme le régime du Shah, ou bien du régime islamiste, suite à la révolution. 

Pour Azadeh Kian, sociologue franco-iranienne, une des raisons pouvant expliquer ce phénomène est l’absence de relation entre les activistes et les femmes « ordinaires ». Les militantes iraniennes semblent en effet focaliser leur attention sur les femmes de classes aisées et moyennes et leurs enjeux. Il semble y avoir peu ou pas d’efforts organisés pour prendre en compte les femmes des zones rurales isolées qui pourraient avoir une compréhension limitée de leurs droits sociaux. Les femmes des campagnes, des villages ne sont pas en relation avec les militantes des droits des femmes et n’ont souvent même pas connaissance que des mobilisations sont en cours, par exemple lors de la campagne d’un million de signatures[5] ou encore la campagne contre la violence faite aux femmes. La répression joue bien évidemment un rôle, mais il n’y a pas non plus une volonté de la part des femmes militantes d’aller vers ces femmes moins éduquées, « ordinaires ». Ces femmes sont plus vulnérables aux inégalités entre les sexes et doivent être sensibilisées non seulement aux droits dont elles jouissent actuellement, mais également aux problèmes propres à leur environnement social et culturel[6]

On peut toutefois affirmer que ces femmes iraniennes de classe moins aisée et vivant dans des endroits plus reculés ont considérablement changé et sont dorénavant beaucoup plus ouvertes et contestataires. Une résistance s’est d’ailleurs organisée en leur sein. Par exemple, elles n’acceptent pas de marier leur fille en bas âge, elles insistent d’envoyer leurs filles non seulement au lycée et au collège, mais aussi à l’université. Il y a une résistance très forte de la part de ces femmes ordinaires que les féministes n’ont malheureusement pas assez prise en compte[7]. Espérons que le dialogue se créé et qu’un mouvement national inclusif naisse de cette union.

Maxime Savage. Chercheuse associée au CERMAM


[1] GOLSHIRI, Ghazal, 2020. « En Iran, les femmes brisent le tabous du viol sur les réseaux sociaux », Le Monde (En ligne) https://www.lemonde.fr/international/article/2020/08/25/en-iran-les-femmes-brisent-le-tabou-du-viol-sur-les-reseaux-sociaux_6049893_3210.html (Consulté le 9 septembre 2020)

[2] MALEK, Gabriel, 2018. « L’essor du féminisme en Iran sous la république islamique », Les clés du Moyen-Orient (En ligne) https://www.lesclesdumoyenorient.com/L-essor-du-feminisme-en-Iran-sous-la-Republique-islamique.html (Consulté le 9 septembre 2020)

[3] KIAN, Azadeh, 2013. « Femmes et féminismes en Iran », Université Populaire de l’iReMMO, Paris (En ligne) https://www.sam-network.org/video/femmes-et-feminismes-en-iran?curation=26.7 (Consulté le 9 septembre 2020)

[4] MALEK, Gabriel, 2018. « L’essor du féminisme en Iran sous la république islamique », Les clés du Moyen-Orient (En ligne) https://www.lesclesdumoyenorient.com/L-essor-du-feminisme-en-Iran-sous-la-Republique-islamique.html (Consulté le 9 septembre 2020)

[5] Campagne menée par des militantes iraniennes visant à collecter un million de signatures pour changer les législations et les lois iraniennes et mettre fin aux discriminations.

[6] KIAN, Azadeh, 2013. « Femmes et féminismes en Iran », Université Populaire de l’iReMMO, Paris (En ligne) https://www.sam-network.org/video/femmes-et-feminismes-en-iran?curation=26.7 (Consulté le 9 septembre 2020)

[7] Idem