Politique étrangère et diplomatie canadienne au Moyen-Orient : une ambition contrariée

Le Moyen-Orient est une région importante pour le Canada. Avec environ un million de Canadiens d’origine arabe, kurde, turque et israélienne, le Canada entretient de forts liens démographiques et culturels avec la région. Toutefois, le Canada y investissant peu de ressources diplomatiques, militaires et commerciales, son influence y est limitée[1]. Au cours de l’histoire de la politique étrangère canadienne, peu de crises au Moyen-Orient ont directement touché le Canada. En 2018, un différend diplomatique causa toutefois de fortes tensions entre l’Arabie Saoudite et le Canada. Chrystia Freeland, alors ministre des Affaires étrangères canadiennes, partagea ses inquiétudes sur Twitter en août 2018 concernant l’arrestation de plusieurs militants des droits humains, dont Samar Badawi, sœur du blogueur Raif Badawi, emprisonné en Arabie Saoudite depuis 2012 et dont la famille demeure au Québec. Elle appela à la libération des prisonniers politiques, requête que le prince héritier saoudien perçut comme « une ingérence manifeste et flagrante dans les affaires intérieures du Royaume de l’Arabie Saoudite »[2]. Rapidement, l’État saoudien expulsera l’ambassadeur du Canada et suspendra tout le commerce entre les deux pays. Le régime de Mohammed ben Salmane a ensuite annoncé la suspension des programmes de bourses universitaires pour les ressortissants saoudiens au Canada, ainsi que la relocalisation des milliers d’étudiants déjà sur place[3]

            La monarchie saoudienne n’est que le 2ème pays de destination des exportations canadiennes dans la région du Golfe et seulement 10% du pétrole importé par le Canada provient de l’Arabie Saoudite. Selon Statistique Canada, les échanges commerciaux entre les deux pays ne s’élevaient qu’à 4 milliards de dollars canadiens, alors que les exportations vers l’Arabie Saoudite ne représentaient que 0,24% des exportations en 2016. En 2019, le commerce bilatéral entre les deux États était estimé à environ 6 milliards. Cette crise diplomatique n’a donc pas eu de conséquences significatives sur les deux États[4][5]

            Ottawa a depuis maintenu une position ferme sur la question des droits humains, malgré la robuste réponse de l’Arabie Saoudite. « Notre politique étrangère, basée sur des valeurs, notre soutien aux droits humains et aux droits des femmes, est une partie essentielle de ce que nous sommes lorsque nous parlons au nom du Canada. Le Canada défendra toujours les droits humains au Canada et dans le reste du monde « , a affirmé lundi 6 août 2018, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland[6]

            Pour plusieurs experts, la forte réaction de l’Arabie Saoudite représentait une forme d’avertissement pour les États qui, comme le Canada, oseraient se prononcer dans les affaires intérieures du royaume saoudien. Le Canada est d’ailleurs resté isolé dans cette crise, alors que les États-Unis et l’Union européenne refusent de se positionner, face à l’Arabie Saoudite, un géant pétrolier opposé à l’Iran. Cela démontre bien la capacité de l’Arabie Saoudite à faire taire ses opposants, au détriment des droits de l’homme[7].

            La crise avec l’Arabie Saoudite, aussi symbolique soit-elle, est peut-être l’occasion pour le Canada de créer une politique étrangère véritablement et authentiquement canadienne. Selon Gauthier Rybinski, éditorialiste et spécialiste en politique internationale chez France 24, les « vastes ressources naturelles du Canada lui permettent une certaine liberté de parole, qui contraste avec le silence des grandes puissances occidentales, qui n’ont pas voulu se prononcer sur cette affaire »[8].

            Ces propos corroborent ceux de Thomas Juneau, professeur adjoint à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. Selon lui, bien que la région du Moyen-Orient reste imprévisible et en proie à de multiples conflits, la sécurité du Canada n’est pas directement menacée par l’évolution de la situation, que ce soit par le biais de flux massifs de réfugiés, par des contestations ou bien des débordements de la violence. Cela a donc des répercussions majeures sur la façon dont le Canada établit sa politique étrangère au Moyen-Orient. En effet, en raison de l’absence de menaces directes, le gouvernement canadien a une large marge de manœuvre dans l’élaboration de ses politiques, puisqu’il est peu probable que de mauvaises décisions engendrent des coûts importants, ce qui n’est pas de cas de la majorité des alliés et partenaires du Canada, qui se retrouvent directement touchés par leur politique dans la région. On a pu clairement observer ce phénomène lors de l’incident diplomatique de 2018 avec l’Arabie Saoudite[9].          

            Aujourd’hui, la politique étrangère canadienne fait face à une situation complexe et imprévisible dans une région où entre en jeu une concurrence des grandes puissances, des États fragiles et des puissances régionales de plus en plus ambitieuses. Le Canada ayant longtemps cherché à se positionner comme médiateur ou honnête intermédiaire, son engagement dans la région devrait-il s’accroître ou diminuer? Réussirait-il à développer une politique étrangère unique et ambitieuse qui lui serait bénéfique et lui permettrait d’assouvir ses réels intérêts dans la région ? Quels critères d’orientation prendrait cette politique étrangère[10] ?

             Dans ce contexte, plusieurs éléments sont à prendre en compte, tels que l’insécurité et l’imprévisibilité présentes au Moyen-Orient, ainsi que l’importance croissante d’autres régions du monde. En effet, il peut être plus profitable pour le Canada d’investir en Asie ou en Afrique et d’opter pour une politique de retrait au Moyen-Orient. D’un autre côté, un retrait peut être plus facile à réaliser en théorie qu’en pratique. La politique étrangère canadienne au Moyen-Orient doit donc encore trouver sa place au milieu de ses alliances et ses relations étroites avec les États-Unis et l’Union européenne[11]

Maxime Savage / Chercheuse associée au CERMAM

Bibliographie

BAKER, Sinéad, 2018, « The full timeline of Canada and Saudi Arabia’s feud over jailed human rights activists », Business Insider (En ligne) https://www.businessinsider.com/timeline-of-canada-saudi-arabia-diplomatic-feud-over-human-rights-2018-8 (Consulté le 25 octobre 2020)

DAOU, Marc, 2018, « Crise avec l’Arabie Saoudite : quelles conséquences pour le Canada ? », France 24 (En ligne) https://www.france24.com/fr/20180807-arabie-saoudite-consequences-canada-crise-diplomatique-sanctions-economie(Consulté le 25 octobre 2020)

EDDIE, Jean-François, « Crise saoudo-canadienne : Riyad hausse le ton pour faire taire les critiques », Université de Sherbrooke, Perspective Monde (En ligne) https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=2507 (Consulté le 25 octobre 2020)

JUNEAU, Thomas, 2016, «  Canada and the Middle East », Institut canadien des affaires mondiales (En ligne) https://www.cgai.ca/canada_and_the_middle_east (Consulté le 25 octobre 2020)

2016, « In 2020, Canadian foreign policy will be… », Global Brief (En ligne) https://globalbrief.ca/2016/02/in-2020-canadian-foreign-policy-will-be/ (Consulté le 25 octobre 2020)

2020, « Saudi Arabia, fact sheet », Affaires mondiales Canada (En ligne) https://www.international.gc.ca/country-pays/assets/pdfs/fact_sheet-fiche_documentaire/saudi_arabia-arabie_saoudite-fr.pdf (Consulté le 25 octobre 2020)


[1] 2016, « In 2020, Canadian foreign policy will be… », Global Brief (En ligne) https://globalbrief.ca/2016/02/in-2020-canadian-foreign-policy-will-be/ (Consulté le 25 octobre 2020)

[2] BAKER, Sinéad, 2018, « The full timeline of Canada and Saudi Arabia’s feud over jailed human rights activists », Business Insider (En ligne) https://www.businessinsider.com/timeline-of-canada-saudi-arabia-diplomatic-feud-over-human-rights-2018-8 (Consulté le 25 octobre 2020)

[3] Idem

[4] 2020, « Saudi Arabia, fact sheet », Affaires mondiales Canada (En ligne) https://www.international.gc.ca/country-pays/assets/pdfs/fact_sheet-fiche_documentaire/saudi_arabia-arabie_saoudite-fr.pdf (Consulté le 25 octobre 2020)

[5] DAOU, Marc, 2018, « Crise avec l’Arabie Saoudite : quelles conséquences pour le Canada ? », France 24 (En ligne) https://www.france24.com/fr/20180807-arabie-saoudite-consequences-canada-crise-diplomatique-sanctions-economie (Consulté le 25 octobre 2020)

[6] DAOU, Marc, 2018, « Crise avec l’Arabie Saoudite : quelles conséquences pour le Canada ? », France 24 (En ligne) https://www.france24.com/fr/20180807-arabie-saoudite-consequences-canada-crise-diplomatique-sanctions-economie (Consulté le 25 octobre 2020)

[7] EDDIE, Jean-François, « Crise saoudo-canadienne : Riyad hausse le ton pour faire taire les critiques », Université de Sherbrooke, Perspective Monde (En ligne) https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=2507 (Consulté le 25 octobre 2020)

[8] DAOU, Marc, 2018, « Crise avec l’Arabie Saoudite : quelles conséquences pour le Canada ? », France 24 (En ligne) https://www.france24.com/fr/20180807-arabie-saoudite-consequences-canada-crise-diplomatique-sanctions-economie (Consulté le 25 octobre 2020)

[9] JUNEAU, Thomas, 2016, «  Canada and the Middle East », Institut canadien des affaires mondiales (En ligne) https://www.cgai.ca/canada_and_the_middle_east(Consulté le 25 octobre 2020)

[10] Idem

[11] JUNEAU, Thomas, 2016, «  Canada and the Middle East », Institut canadien des affaires mondiales (En ligne) https://www.cgai.ca/canada_and_the_middle_east(Consulté le 25 octobre 2020)