Le Printemps arabe, dix ans d’espoirs et de déconvenues

Egyptian demonstrators gather at Tahrir Square in Cairo on January 31, 2011, on the seventh day of angry revolt against President Hosni Mubarak. AFP PHOTO/MOHAMMED ABED (Photo by MOHAMMED ABED / AFP)

Le 17 décembre 2010, le suicide d’un vendeur ambulant tunisien déclenchait par effet domino une contestation, voire un soulèvement, dans la plupart des pays arabes. Seule la Tunisie a pris le chemin de la démocratie. Dans les autres pays arabes, le bilan se solde par une contre-révolution, trois guerres civiles et le maintien du statu quo.

Par Yves Bourdillon / LES ECHOS 17.12.2020

La déception a été à la hauteur de l’espoir, immense, il y a dix ans. Le 17 décembre 2010, le suicide d’un petit vendeur ambulant de Tunis déclenchait le Printemps arabe, une vague de révolte inattendue et sans précédent en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Poussées par une soudaine colère devant le chômage, la corruption, la kleptocratie, le coût de la vie, puis, s’enhardissant, l’absence de libertés personnelles et civiles, des foules immenses ont attaqué, et parfois emporté aux cris de « Dégage » et « le peuple veut la chute du régime », des pouvoirs « militaro-mafiosés ». Que les experts et chancelleries, aveuglés par un pseudo-réalisme, croyaient inamovibles en raison de la férocité de leur appareil sécuritaire.

Répression sanglante

Ces révolutions sans leader, donc difficiles à décapiter ou subvertir, et jouant des réseaux sociaux « ont été un moment où les peuples arabes ont voulu reprendre leur destin en main », résume Hasni Abidi, directeur du Centre d’études sur le monde arabe et méditerranéen. Ce « printemps arabe », en allusion, notamment, au « printemps des peuples » européens de 1848, a obtenu en deux mois, pacifiquement et avec l’appui in extremis de l’armée, la chute des présidents Ben Ali, en Tunisie, et Hosni Moubarak , en Egypte . Puis une insurrection a suscité la répression sanglante du régime de Mouammar Kadhafi, suscitant l’intervention des armées britannique et française et l’élimination du recordman de longévité des tyrans du globe.

La contestation a toutefois à peine effleuré les autres pays arabes, l’Algérie, « vaccinée » par le souvenir de la guerre civile, le Maroc ou la Jordanie, qui ont su accorder à temps des concessions politiques mineures, la Mauritanie, le Soudan, qui ont réprimé les manifestations. L’Arabie saoudite a « acheté » la contestation avec l’argent du pétrole et sauvé, manu militari, le régime de Bahreïn.

Un deuxième printemps

Des conflits qui ont ramené ces trois derniers pays plusieurs décennies en arrière en terme de développement. Sont impliqués désormais à divers titres dans le conflit libyen les Occidentaux, l’Egypte, les Emirats arabes unis, la Turquie et la Russie, tandis qu’en Syrie sont intervenues militairement, plus ou moins franchement, absolument toutes les puissances régionales et les grandes puissances mondiales, sauf la Chine. Ces guerres civiles ont aussi favorisé des flux de réfugiés vers l’Europe à l’origine d’une crise migratoire depuis 2015.

Si ceux qui ont voulu croire au printemps peuvent paraître naïfs au vu du bilan, Hasni Abidi rappelle toutefois que la démocratie ne s’est jamais installée sans « pause, voire retour en arrière, c’est un processus long pour une jeunesse impatiente, avec des systèmes enracinés capables de se remettre à jour pour survivre, ou de sacrifier des figures, mais c’est trop tôt pour enterrer complètement le Printemps arabe. Regardez huit ans plus tard la révolte pacifique en Algérie, au Liban, en Irak, au Soudan ». A moins que le Printemps arabe n’ait été qu’une illustration de cette ligne du célèbre roman « Le Guépard » : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »