ANALYSE

Les trajectoires libyennes à l’épreuve de la fragmentation et de l’ingérence étrangère

Depuis 2011, la Libye demeure caractérisée par une instabilité politique persistante, une fragmentation institutionnelle durable et de profonds déséquilibres socio-économiques. Dans le cadre d’une session d’études organisée par le CERMAM le 5 mai 2026, réunissant le vice-président du Conseil présidentiel libyen Moussa Al-Koni, ainsi que des chercheurs et des journalistes, plusieurs axes d’analyse relatifs aux trajectoires du pays ont été mis en discussion.

Une fragmentation politique et institutionnelle alimentée par les dynamiques internes et externes

L’analyse des trajectoires libyennes met en évidence le rôle structurant mais ambivalent des interventions étrangères. Celles-ci sont perçues comme ayant simultanément soutenu certaines configurations institutionnelles tout en contribuant à l’approfondissement des lignes de fracture internes. Cette dynamique s’inscrit dans un processus plus large d’internationalisation du conflit, marqué par la projection sur le théâtre libyen des rivalités entre puissances régionales et internationales. Le rôle de la Turquie est décrit comme contradictoire, illustrant une logique d’engagement multiple et évolutif au sein des équilibres internes libyens.

Malgré des évolutions ponctuelles, notamment l’adoption d’un premier budget commun depuis 2013, les divergences structurelles demeurent significatives. Moussa Al-Koni souligne la persistance d’ambivalences liées aux intérêts divergents des acteurs institutionnels. Sur le plan économique, une convergence partielle apparaît autour de la recherche de prix élevés du pétrole, en lien avec les mécanismes de redistribution des revenus. En revanche, les clivages politiques restent marqués, notamment en raison de l’absence de cadre budgétaire unifié jusqu’en 2026. Dans ce contexte, les évolutions du marché énergétique international, notamment celles liées au blocage du détroit d’Ormuz, sont susceptibles de produire des effets de convergence conjoncturelle entre les différentes composantes du pays. Cependant, la Cyrénaïque, sous contrôle du maréchal Khalifa Haftar, conserve une position stratégique en raison de ses ressources énergétiques, comme en témoigne le blocus pétrolier de 2024 imposé par Haftar.

Interdépendances régionales : articulation entre crise libyenne et dynamique sahélienne

La crise libyenne s’inscrit dans un espace régional caractérisé par de fortes interdépendances sécuritaires, en particulier avec la région sahélienne. Le Fezzan apparaît comme un espace intermédiaire relativement distinct de la polarisation Est-Ouest, mais fortement exposé aux effets de l’instabilité sahélienne et à la progression de groupes armés, devenu un « terreau fertile du djihadisme ». Le manque de perspectives économiques dans le Fezzan est ainsi perçu comme un facteur propice au développement des activités de trafic. 

Le vice-président du conseil présidentiel libyen analyse une logique d’interdépendance structurelle entre la stabilité libyenne et celle du Sahel, considérant que la stabilisation de l’un conditionne celle de l’autre, et inversement. Le déficit d’engagement des acteurs européens dans la gestion de la crise sahélienne est appréhendé comme un facteur aggravant les vulnérabilités régionales.

Sur le plan économique, la fragmentation institutionnelle post-2011 a favorisé l’expansion de l’économie informelle. La fermeture des frontières, notamment avec l’Algérie, est identifiée comme un facteur déterminant de la reconfiguration des circuits économiques, contribuant au basculement vers des activités parallèles. Cette évolution illustre une dynamique paradoxale dans laquelle le renforcement des dispositifs réglementaires produit des effets d’adaptation informelle, notamment à travers le développement de la contrebande. 

Scénarios de résolution politique et limites de faisabilité des initiatives internationales

Dans le cadre des tentatives de résolution de la crise libyenne, une initiative américaine portée par le conseiller pour l’Afrique Massad Boulos envisage un scénario institutionnel fondé sur un partage du pouvoir entre l’Est et l’Ouest, combinant une présidence attribuée à Khalifa Haftar et le chef de gouvernement attribué à Dbeibah. Moussa Al-Koni souligne toutefois le caractère controversé de cette approche, estimant qu’elle serait difficilement acceptable pour les acteurs politiques et la population de l’Ouest, opposés à une implantation institutionnelle de Haftar dans leurs zones d’influence. Cette initiative demeure à un stade non formalisé, relevant davantage d’une idée que d’une proposition officielle structurée, dans un contexte où Moussa Al-Koni considère que « les États-Unis n’ont pas l’intention de proposer un projet allant à l’encontre de la volonté du peuple libyen ou imposant une formule précise pour la gouvernance du pays ».

Plus largement, il insiste que la question centrale ne réside pas dans la validité de l’idée mais dans son applicabilité dans le contexte libyen. Bien que l’administration américaine semble disposer de leviers d’influence sur les parties libyennes et leurs réseaux d’appui, cela ne garantit pas la mise en œuvre effective d’un accord durable. La question centrale demeure ainsi celle des conditions politiques et institutionnelles de réalisation des scénarios proposés.


Maxime Fritsch, chercheur associé au CERMAM


Recommandations bibliographiques :

Luis Aleman. « Libya’s stalled transition : When domestic spoilers meet foreign interests ». Atlantic Council, 18 septembre 2025 (https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/libyas-stalled-transition-when-domestic-spoilers-meet-foreign-interests/

Ali Bin Musa. « Rivalry and Cooperation : Russia and Türkiye Navigate Libya’s Geopolitical Labyrinth ». Middle East Council on Global Affairs, mai 2025 (https://mecouncil.org/publication/rivalry-and-cooperation-russia-and-turkiye-navigate-libyas-geopolitical-labyrinth/

Tim Eaton.  « How conflict in Libya facilitated transnational expansion of migrant smuggling and trafficking ». Chatham House, 21 février 2025, (https://www.chathamhouse.org/2025/02/how-conflict-libya-facilitated-transnational-expansion-migrant-smuggling-and-trafficking)

Jalel Harchaoui, Frederic Wehrey. « Libya’s False Peace. The Fractured Country Needs Political Unity, Not Washington’s Dealmaking ». Foreign Affairs, 1er mai 2026 (https://www.foreignaffairs.com/libya/libyas-false-peace

Wolfram Lacher. Libya Fragmentation. Structure and Process in Violent Conflict. Londres, I.B. Tauris, 2020

Karim Mezran, Dario Cristiani. « Haftar’s long game: Dynastic power and diplomatic leverage in Libya ». Atlantic Council, 8 septembre 2025 (https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/haftars-long-game-dynastic-power-and-diplomatic-leverage-in-libya/

Soraya Rahem. « Rethinking Power-Sharing Agreements in Libya ». Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center, 5 décembre 2025 (https://carnegieendowment.org/research/2025/12/rethinking-power-sharing-agreements-in-libya

Frederic Wehreh. « Why Libya’s Transition to Democracy Failed ». Carnegie Endowment, 17 février 2016 (https://carnegieendowment.org/posts/2016/02/why-libyas-transition-to-democracy-failed

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vérification *Captcha loading...

Bouton retour en haut de la page