« La chute du régime iranien impliquerait une guerre de grande ampleur » : Entretien avec Dr. Hasni Abidi

Entretien réalisé par M.-F. Gaidi le 1er mars 2026 pour le Journal El Watan (https://elwatan.dz/dr-hasni-abidi-directeur-du-centre-detudes-et-de-recherches-sur-le-monde-arabe-et-mediterraneen-cermam-la-chute-du-regime-iranien-impliquerait-une-guerre-de-grande-ampleur/)
Quels sont les objectifs prioritaires de la frappe «préventive» israélienne de samedi sur l’Iran (sites nucléaires, militaires ou infrastructures à Téhéran), et pourquoi maintenant ?
On est loin d’une guerre préventive qui est déjà rejetée par le droit international. George Bush J.R a évoqué une guerre préventive pour justifier l’occupation de l’Irak. Les frappes israélo-américaines répondent à une volonté commune de Washington et de Tel-Aviv de détruire le programme nucléaire et balistique iranien. Cet objectif servira d’alibi pour le démembrement du régime. Enfin, la guerre contre l’Iran est un indicateur de l’impatience de Washington qui a décidé de mettre fin au processus diplomatique. La médiation omanaise, qui chapeautait les négociations indirectes, avait déclaré, la veille de l’annonce de la guerre, qu’un accord était à portée de main. Cette dynamique a suscité naturellement la consternation du ministre des Affaires étrangères omanais, Badr Al Busaidi, le jour même de l’interruption des négociations pour cause de guerre. Les négociateurs iraniens avaient fixé des lignes rouges claires, notamment sur les capacités balistiques et le soutien aux proxys régionaux. A l’inverse, les ambitions des Etats-Unis et d’Israël visaient un élargissement des discussions à l’ensemble des dossiers stratégiques, incluant à la fois le nucléaire, le balistique et les réseaux de proxys iraniens. Dans cette perspective, cette nouvelle guerre cherche à exercer une pression renouvelée sur les prétentions diplomatiques de l’Iran et pousser vers un changement de régime.
Pourquoi Israël bénéficie-t-il d’un monopole nucléaire de facto au Moyen-Orient, et non l’Iran ou l’Arabie Saoudite, malgré les critiques sur le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) ?
A la différence de l’Iran ou de l’Arabie Saoudite, Israël n’a pas ratifié le Traité de non-prolifération nucléaire de 1968 et n’est, à ce titre, pas juridiquement astreint à ses principes. Israël ne reconnaît pas officiellement la possession de l’arme nucléaire, mais en bénéficie de facto selon une doctrine d’ambiguïté stratégique. Le monopole nucléaire israélien a été favorisé par un appui décisif de la France durant les années 1950, dans une logique d’influence stratégique. Aujourd’hui, cette question n’est nullement remise en cause à Washington. Cette capacité nucléaire confère à Israël une supériorité militaire déterminante au Moyen-Orient. Depuis l’acquisition de cet avantage stratégique inégalé, toute tentative régionale d’accéder à l’arme nucléaire a été systématiquement neutralisée par Israël, que ce soit en Irak ou en Iran. Dans ce contexte, l’Arabie Saoudite, qui nourrit des ambitions en matière de programme nucléaire civil — condition posée dans le cadre d’une éventuelle normalisation avec Israël — est pleinement consciente des contraintes et des risques pesant sur ce projet, au regard des précédents irakien et iranien, ainsi que des équilibres stratégiques régionaux.
Quelles réactions attendues des alliés de l’Iran, comme la Russie, la Chine ou le Hezbollah, dans les prochaines heures ou jours ?
Les alliés et les proxys doivent être distingués. Lors de l’envoi de l’armada militaire américaine au Moyen-Orient, à la suite du premier cycle de négociations de Mascate (Oman), la Russie et la Chine auraient toutes deux procédé à des livraisons supplémentaires de matériel militaire afin de soutenir leur allié iranien en cas de confrontation directe avec Washington. La Russie a également pris part à des exercices navals conjoints avec l’Iran à proximité du détroit d’Ormuz. Toutefois, ce soutien demeure limité et conditionné par les intérêts propres de chaque Etat. En juin 2025, la réaction de Pékin et de Moscou s’est traduite par une condamnation politique de la guerre et de l’intervention israélo-américaine, sans engagement direct dans le conflit. En cas de prolongation des hostilités, une intervention militaire de ces deux puissances aux côtés de l’Iran apparaît hautement improbable, bien que leur appui logistique et matériel puisse se poursuivre. En revanche, la marine chinoise pourrait envisager un positionnement dans le Golfe arabo-persique afin de prévenir une perturbation durable des flux d’hydrocarbures à destination de l’Asie, si l’instabilité devait se prolonger autour du détroit d’Ormuz. S’agissant de l’engagement des proxys iraniens, un tournant majeur s’est opéré depuis le 7 octobre 2023. Téhéran n’a pas démontré de volonté effective de protection de ses alliés. Le Hamas, puis le Hezbollah et les Houthis ont été successivement frappés, sans que l’Iran ne soit en mesure de désamorcer ces attaques ni d’intervenir militairement en leur faveur. Dans cette guerre, le Hezbollah est durablement affaibli depuis 2024, et ses capacités d’intervention sont considérablement réduites, en raison des frappes répétées menées par Israël et de la pression militaire continue exercée sur le Liban. Un engagement des Houthis, liés par un accord de non agression, demeure en revanche envisageable, notamment par la perturbation du trafic maritime en mer Rouge, ainsi que par des frappes sur Israël, comme ils l’ont déjà pratiqué depuis le déclenchement de la guerre à Ghaza. Dans ce contexte, Téhéran se retrouve largement isolé dans ce conflit, ses alliés et partenaires adoptant une posture de prudence afin d’éviter un enlisement dans une guerre qu’ils ne seraient pas en mesure de contrôler ni de conclure.
Cette escalade peut-elle rester une guerre courte et localisée, ou risque-t-elle de s’étirer en conflit prolongé impliquant les grandes puissances ?
La guerre déclarée par Donald Trump dans la matinée du 28 février ambitionne de provoquer un changement de régime en Iran. Toutefois, cette issue, déjà recherchée par Israël en juin 2025, a montré ses limites et ses difficultés. L’éventuelle chute du régime iranien impliquerait une guerre de grande ampleur et, au-delà d’un engagement aérien, nécessiterait une présence terrestre significative. Dès le premier jour des affrontements, l’ensemble du Moyen-Orient s’est retrouvé en ébullition. Pour la première fois depuis la création du Conseil de Coopération du Golfe, tous ses Etats membres, ont été pris pour cible, et même Oman, qui assure un rôle de médiation entre Washington et Téhéran. En vertu du principe de légitime défense, ces Etats, frappés en représailles aux attaques conjointement menées par les Etats-Unis et Israël, pourraient à leur tour riposter contre l’Iran. Dès lors, la perspective d’un élargissement du conflit apparaît loin d’être illusoire, compte tenu d’une situation régionale sans précédent. La riposte iranienne visant des infrastructures militaires étrangères situées dans les pays du Golfe est susceptible d’entraîner des conséquences majeures, à l’image de la base d’Al Dhafra, située à Abu Dhabi, qui accueille à la fois des forces des Etats-Unis et de la France. La multiplication des cibles étatiques dans le Golfe accroît significativement le risque d’un élargissement du conflit et pourrait conduire à un engagement militaire régional plus vaste.
Comment cette guerre affecte-t-elle la géopolitique du voisinage (Arabie Saoudite, Liban), et renforce-t-elle le monopole nucléaire israélien au Moyen-Orient ?
L’Iran n’est pas un front comme les autres. Toute guerre l’impliquant affecte l’ensemble de la géopolitique régionale. Son influence est déterminante en raison de ses capacités militaires et de son réseau de proxys régionaux. Avec le déclenchement de cette guerre par Washington, les pays du Conseil de Coopération du Golfe ont été collectivement visés. Les espaces aériens de l’ensemble de la région ont été cloisonnés et placés dans l’attente de potentielles attaques. Alors même que les dirigeants de la région ANMO (Afrique du Nord–Moyen-Orient) figuraient parmi les plus représentés au sein du Conseil de la Paix de Donald Trump, il apparaît clairement que cette région est la première à faire les frais de ce nouvel organe de diplomatie privée. Les Etats du Golfe constatent ainsi qu’ils ont été les premiers dupés par Washington, face à un conflit qu’ils ne souhaitaient pas et dont ils subissent pourtant les conséquences les plus immédiates. Leur stratégie de diplomatie transactionnelle a, dès lors, montré ses limites. En cas d’offensives menées par des groupes d’influence de Téhéran au Moyen-Orient, la réponse sera immédiate et aura des conséquences pour les pays concernés, comme au Liban depuis les attaques menées par le Hezbollah contre Israël. S’agissant de l’Afrique du Nord, son éloignement géographique l’épargne de répercussions immédiates. Toutefois, la reconfiguration des alliances régionales et la gravité de cette situation imposent une prise de position diplomatique, comme l’illustre la réaction du Maroc et de l’Algérie à l’attaque iranienne visant les pays du Golfe.



