« La réaction iranienne a contribué dans la volte-face de Trump » : Entretien avec Dr. Hasni Abidi
Entretien réalisé par M-F. Gaidi le 25 mars 2026 pour le journal El Watan (https://elwatan.dz/hasni-abidi-politologue-specialiste-du-monde-arabe-et-directeur-du-cermam-a-geneve-suisse-la-reaction-iranienne-a-contribue-dans-la-volte-face-de-trump/)
Comment interpréter le passage d’un ultimatum de 48 heures à un report de 5 jours annoncé par Donald Trump signe d’ouverture diplomatique ou recul face au risque d’escalade ?
Il est difficile d’établir avec certitude les motivations exactes de ce changement. L’ambiguïté fait partie de la politique étrangère menée par Donald Trump. L’ultimatum fixé par le président américain aux autorités iraniennes est un indicateur de retenue face au risque d’escalade. Il rassure les marchés mondiaux et stabilise les prix du pétrole et du gaz. A compter de cet ultimatum, le président américain avait en effet déclaré que les installations énergétiques iraniennes feraient l’objet de frappes militaires si l’Iran n’ouvrait pas le détroit d’Ormuz dans les 48 heures imparties. Or, dans la foulée, les Gardiens de la révolution ont réagi en affirmant que si les Etats-Unis procédaient à de telles frappes, l’Iran ciblerait en riposte des installations énergétiques situées dans les monarchies du Golfe, dont certains sites potentiellement impactés ont été explicitement identifiés et rendus publics. La réaction iranienne a contribué dans la volte face du président Trump. Depuis le début de la guerre, il apparaît clairement que l’Iran a répondu de manière systématique aux menaces et aux attaques menées directement par Israël et les Etats-Unis. Après une attaque visant une centrale de désalinisation sur l’île de Qeshm, un schéma similaire s’est reproduit à l’encontre de Bahreïn. De même, l’attaque israélienne contre le gisement gazier de South Pars a donné lieu à des représailles sur l’infrastructure gazière de Ras Laffan, au Qatar. Une raffinerie de pétrole a également été frappée par l’Iran à Haïfa, en Israël. La concrétisation d’une stratégie de ciblage systématique des sites énergétiques, outre le fait qu’elle constituerait un crime de guerre, aurait entraîné de graves conséquences pour les pays de la région, largement dépendants, notamment, de l’eau désalinisée. Les marchés énergétiques mondiaux sont déjà fortement affectés par ce conflit depuis près d’un mois ; le recul de Donald Trump pourrait donc être lié à ces considérations. Le régime iranien, pour sa part, ne semble pas avoir cédé aux menaces américaines, d’autant que le levier stratégique du détroit d’Ormuz demeure entre ses mains. Les monarchies du Golfe cherchent elles aussi à éviter un tel scénario qui accentuerait leur vulnérabilité. Elles ont ainsi condamné l’attaque contre le gisement iranien de South Pars, en raison de ses implications énergétiques. Les installations énergétiques et hydriques apparaissent désormais comme des lignes rouges dans ce conflit. Il est probable que certains Etats du Golfe aient exercé une influence auprès de Washington afin d’éviter une escalade qui les aurait exposés davantage et entraînés dans un engrenage incontrôlable.
Les Etats-Unis parlent de discussions «productives», alors que Téhéran les minimise. Assiste-t-on à de vraies négociations ou à une guerre de communication ?
Le report de cinq jours serait lié à des discussions jugées «productives». Un échange de points de vue est une amorce de négociations. Téhéran ne reconnaît pas une négociation alors que le pays est sous les bombes. Si Donald Trump est coutumier des déclarations contradictoires, le régime iranien a tout intérêt à minimiser l’existence d’éventuelles discussions sans rejeter le principe de contact indirects. Téhéran dispose de deux leviers majeurs, le détroit d’Ormuz et sa capacité à menacer ou frapper les pays du Golfe. Chaque camp semble ainsi trouver un intérêt dans cette guerre de communication. D’une part, le président américain fait face à un conflit qui affecte durement l’économie mondiale, et toute manipulation des marchés peut représenter un levier stratégique direct. Donald Trump a déjà eu recours à ce type de pratique à plusieurs reprises depuis son retour à la Maison Blanche en 2025, et ses déclarations récentes pourraient s’inscrire dans cette logique. D’autre part, l’Iran pourrait envisager des discussions indirectes, pour faire valoir ses conditions et tenter d’obtenir une issue au conflit qui lui serait plus favorable. La diplomatie coercitive de Donald Trump a marqué sa première année de mandat, et cette dimension de guerre psychologique devrait se prolonger tout au long du conflit. Si les termes de la négociation étaient déjà particulièrement difficiles lors des trois rounds de discussions de février, tout indique qu’ils le seront tout autant dans l’éventualité d’un nouveau cycle. L’administration américaine semble néanmoins avoir consenti un premier geste en levant temporairement certaines sanctions visant le pétrole iranien présent en mer afin d’atténuer la hausse des prix sur les marchés mondiaux. Les considérations économiques seront centrales pour le régime iranien, compte tenu de l’ampleur des destructions subies. Des responsables iraniens ont d’ailleurs évoqué à la fois les dommages de guerre et la possibilité d’imposer des frais de passage aux navires transitant par le détroit d’Ormuz et des compensations financières suite aux dégâts en Iran causés par les bombardements. L’Iran dispose aujourd’hui d’une position de négociation plus favorable qu’avant le conflit, grâce à ses multiples capacités de déstabilisation, les deux camps devront néanmoins trouver un équilibre.
Ce délai supplémentaire traduit-il une position de force américaine, ou au contraire la capacité de dissuasion de l’Iran à imposer un temps mort ?
L’appel à la destruction des infrastructures énergétiques iraniennes constituait un nouvel instrument de la «pression maximale» visant à contraindre le régime iranien à céder aux exigences du président américain. Toutefois, les dés sont loin d’être joués ; l’Iran dispose d’atouts considérables. Malgré l’ampleur des destructions subies, sa capacité à absorber ces attaques reste plus importante que celle des pays du Golfe, car l’objectif du régime est avant tout de survivre. L’Iran paralyse durablement l’économie mondiale grâce à ses capacités asymétriques, notamment par des attaques ciblées sur des pays réputés stables et géo-économiquement stratégiques, tout en exerçant un contrôle quasi absolu sur le détroit d’Ormuz. Depuis le début du conflit pour les Etats-Unis, les attaques ciblées ont poursuivi des objectifs multiples, souvent changeants. Tenter de contraindre un régime qu’il a lui-même contribué à radicaliser en frappant des membres de son leadership constitue un défi de taille, d’autant que les éventuels modérés favorables à une issue diplomatique ont pratiquement disparu du paysage politique iranien.
En cas de frappes américaines, quelles formes pourraient prendre les représailles iraniennes, ciblage des bases militaires, attaques indirectes dans la région, ou escalade plus large ?
Les installations militaires américaines dans les pays du Golfe ont presque toutes été visées d’une manière ou d’une autre depuis le début du conflit. Ce phénomène pourrait se poursuivre. En revanche, la capacité de nuisance des autres membres de l’Axe de la résistance n’a pas encore été pleinement mobilisée. Le Hezbollah a certes réagi par l’envoi de salves de roquettes sur Israël, mais les autres acteurs sont restés pour l’instant en retrait. Une attention particulière doit être portée aux Houthis, au Yémen, qui occupent une position stratégique sur le détroit de Bab al-Mandeb, un passage-clé en mer Rouge. Leur engagement n’a pas encore été activé, soit par prudence stratégique, soit parce qu’ils interviendraient uniquement si le régime iranien se trouvait durablement menacé. Depuis l’assassinat de Hassan Nasrallah, les Houthis semblent constituer la pièce maîtresse de l’Axe de la résistance iranien. Leur éventuelle intervention représenterait un levier majeur pour Téhéran, dans le cadre d’une future négociation ou pour renforcer sa capacité de pression régionale. Les Houthis sont liés à un contexte local difficile depuis le retrait graduel d’Abou-Dhabi du Yémen. Le véritable enjeu de l’escalade réside dans le ciblage des infrastructures stratégiques, à l’image des installations énergétiques et des centrales de désalinisation, dont la destruction pourrait avoir des conséquences humaines et économiques majeures. L’attaque contre la centrale de désalinisation de Qeshm en Iran a ainsi été suivie d’une riposte sur une centrale similaire à Bahreïn. La dynamique actuelle accentue donc la vulnérabilité des pays du Golfe et d’Israël, et chaque nouvelle étape risque de rendre la situation encore plus instable.
Les menaces autour du détroit d’Ormuz et des infrastructures critiques y compris numériques sont-elles crédibles, et jusqu’où l’Iran peut-il aller sans déclencher une guerre totale ?
Pour la première fois depuis l’avènement de la République islamique en 1979, l’Iran a concrétisé ses menaces sur le détroit d’Ormuz. Le passage y est extrêmement étroit, et les capacités de nuisance iraniennes restent significatives dans toute la région. Cependant, ces actions risquent d’entraîner des ripostes plus sévères contre l’Iran. La recherche d’un équilibre est donc au cœur de la réflexion des décideurs politiques : si la dynamique d’escalade s’accélère, la première région productrice de pétrole au monde pourrait se retrouver paralysée. C’est pourquoi, malgré les menaces et la mise en place d’un système de défense décentralisé en Iran, les attaques contre les infrastructures stratégiques ont été limitées et subordonnées à des frappes sur les installations iraniennes avant toute riposte. Le régime iranien navigue ainsi entre doctrines offensive et défensive, cherchant à exercer une pression régionale et in extenso internationale, tout en évitant une guerre totale.
Sommes-nous, selon vous, plus proches d’un compromis diplomatique ou d’un conflit régional majeur dans les prochains jours ?
Il reste difficile de prévoir les scénarios de cette guerre, qui déjoue jusqu’alors tous les pronostics. Il est clair que les deux parties ne peuvent envisager de défaite ; le régime iranien lutte pour sa survie, et Donald Trump ne peut concéder la sienne. Il a d’ailleurs affirmé que les Etats-Unis avaient neutralisé l’Iran et remporté la guerre, mais toute déclaration de victoire doit se matérialiser avant tout sur le champ de bataille plutôt qu’à travers la guerre de communication. Au regard des capacités de nuisance de l’Iran, Donald Trump sait qu’une opération terrestre serait coûteuse, tant politiquement que militairement à quelques mois des élections de mi-mandat. Les opérations visant à sécuriser le détroit d’Ormuz et à prendre le contrôle de l’île stratégique iranienne de Kharg apparaissent également très délicates. L’issue diplomatique apparaît donc préférable, mais la diplomatie a déjà été instrumentalisée lors des négociations indirectes de Mascate et de Genève, et ce conflit est perçu comme un levier pour modifier durablement le rapport de force. Cette guerre, que l’on pourrait désormais qualifier de «quatrième guerre du Golfe» approche de sa quatrième semaine. Téhéran cherche à imposer des coûts significatifs aux Etats-Unis, à Israël et aux pays du Golfe, afin de dissuader toute réouverture du conflit à l’avenir. La guerre des douze jours avait révélé l’incapacité des forces iraniennes à établir une dissuasion crédible ; un compromis diplomatique ne pourrait intervenir que lorsque ce calcul stratégique sera en place.
L’économie mondiale est déjà affectée, mais les conséquences à long terme ne sont pas encore visibles. La reconstruction des infrastructures énergétiques des pays du Golfe prendra du temps, tandis que la poursuite des attaques par Téhéran comporte des risques : elle pourrait inciter les Etats ciblés à envisager le démantèlement du régime iranien face aux dangers qu’il fait peser sur ses voisins. Donald Trump tente d’enrayer la spirale de l’escalade avec un succès limité. Il a proposé la création d’une coalition pour sécuriser le détroit d’Ormuz, mais aucun Etat européen n’a répondu à son appel, ce qu’il a dénoncé comme un acte de trahison. Les objectifs de cette guerre restent flous.
Les États-Unis ont certes limité certaines capacités militaires iraniennes, en ciblant des infrastructures militaires, des usines de drones et la marine iranienne. Néanmoins, l’Iran conserverait des stocks suffisants pour résister plusieurs semaines, voire plusieurs mois, et bénéficie d’un soutien clé en renseignement de la part de la Russie et de la Chine, utile pour le ciblage de sites ou de personnels stratégiques. Le véritable enjeu réside dans l’asymétrie des stocks. Les réserves de missiles offensifs et défensifs des deux camps sont fortement mobilisées depuis bientôt un mois, et leur utilisation coûte cher, notamment pour Israël et les pays du Golfe. Tout dépendra donc de l’influence des acteurs impliqués, directement ou indirectement, sur la poursuite du conflit ou sur la voie diplomatique. Si les États du Golfe sont restés à distance sur le plan militaire, certains pourraient s’engager si des lignes rouges sont franchies, notamment le ciblage d’infrastructures énergétiques ou hydriques, ce qui ferait basculer la région dans un nouvel état d’escalade avec un risqué élevé pour ces pays. Désormais, les Etats du Golfe sont à la recherche d’une architecture de défense et de sécurité commune. Un sentiment d’abandon et de trahison domine la région. Leur projet économique et social basé sur la prospérité, le tourisme et le soft power est sérieusement remis en question.



