« Les dynamiques de cette guerre dépassent largement l’échelle strictement régionale » : état des lieux après le premier mois de guerre.

Entretien avec Hasni Abidi, conduit le 4 avril 2026 et paru le 7 avril 2026 dans le journal égyptien Ahraminfo.
Comment caractériser la nature du conflit actuel au Moyen-Orient : guerre classique, asymétrique ou conflit régional hybride, voire idéologique ?
Le conflit actuel au Moyen-Orient est caractérisé par plusieurs dimensions-clés, qui en font un conflit inédit aux implications extrarégionales. D’une part, cette guerre est moins classique, dans la mesure où des acteurs exogènes à la région du Golfe arabo-persique, à savoir Israël et les Etats-Unis, ont été les initiateurs d’une guerre dans un autre territoire en invoquant des arguments en dehors de la légalité internationale. En raison de leur supériorité militaire et économique, les attaques menées par ces deux pays contre l’Iran ont accentué l’asymétrie du conflit, les dirigeants iraniens ayant conscience de leur infériorité matérielle et technologique.
Dans ce contexte, l’Iran a privilégié une stratégie de guerre asymétrique, fondée sur une escalade horizontale visant à accroître les coûts du conflit pour les belligérants, ainsi que pour les Etats du Golfe, en recourant à des armements offensifs moins coûteux que les systèmes d’interception adverses. Par ailleurs, malgré l’ampleur des dégâts infligés à l’Iran par Israël et les Etats-Unis, la puissance montre ici son impuissance lorsque le régime iranien bloque le détroit d’Ormuz, plaçant l’asymétrie au coeur du combat, dans un domaine où la supériorité matérielle peine à s’imposer.
Enfin, la dimension idéologique constitue un ressort central de ce conflit. Une rivalité opposant l’Iran au « Grand Satan » (les Etats-Unis) et au « Petit Satan » (Israël), ancrée dans l’idéologie révolutionnaire iranienne depuis 1979. Cette grille de lecture idéologique nourrit une conflictualité de long terme, fondée sur une opposition existentielle et civilisationnelle, dans laquelle la survie même des régimes et des identités politiques est perçue comme étant en jeu. Washington et Tel-Aviv font un usage excessif du paradigme idéologique pour justifier la guerre.
Toutefois, cette dimension idéologique ne saurait être appréhendée de manière univoque. Elle est également pleinement perceptible aux Etats-Unis et en Israël, où l’Iran est progressivement construit comme un ennemi systémique et moral. Dans ce cadre, l’affrontement avec le régime iranien est érigé en enjeu central, mobilisant des registres discursifs fortement polarisants. Sous la présidence de Donald Trump, cette dimension a été explicitement instrumentalisée, notamment à travers la mobilisation de réseaux religieux évangéliques et la diffusion de contenus idéologiques sur les réseaux sociaux, contribuant à sacraliser le conflit et à renforcer sa légitimation auprès de certaines franges de l’opinion publique.
L’implication de plusieurs acteurs, étatiques et non étatiques, confère-t-elle à la guerre une dimension particulière ?
En raison de ces implications, les dynamiques de cette guerre dépassent largement l’échelle strictement régionale. D’une part, deux acteurs exogènes au Golfe arabo-persique, à savoir Israël et les Etats-Unis, sont directement belligérants, tandis que les monarchies du Golfe se retrouvent en position de victimes collatérales.
D’autre part, bien que l’Iran demeure inférieur sur le plan matériel et technologique, il conserve le statut de puissance militaire régionale et peut s’appuyer sur le soutien stratégique de la Russie et de la Chine. Cet appui se manifeste tant sur le plan diplomatique que sur le plan militaire. Le démembrement du régime iranien n’est pas une option souhaitable pour Moscou et Pékin.
Au-delà des grandes puissances, les acteurs non étatiques alliés de l’Iran constituent des leviers centraux de son influence régionale et des instruments majeurs de déstabilisation. Le Hezbollah a ainsi ouvert un front contre Israël dès les premiers jours du conflit, tandis que les Houthis ont rejoint les hostilités après plusieurs semaines. Ces derniers ont contribué à perturber le trafic maritime en mer Rouge par des attaques ciblant des navires commerciaux depuis 2023, démontrant leur capacité à exercer une pression stratégique majeure, notamment par la menace de paralysie du détroit de Bab El-Mandeb.
L’engagement combiné de ces acteurs souligne ainsi que le conflit ne saurait être circonscrit au seul théâtre iranien, puisqu’il s’inscrit dans une logique de confrontation élargie, aux conséquences multiformes, de nature sécuritaire, économique et géopolitique, à l’échelle régionale et internationale.
Cette guerre s’inscrit-elle dans la continuité des conflits précédents dans la région ? Ou bien marque-t-elle une nouvelle phase dans les dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient ?
Cette guerre semble marquer une rupture majeure par son ampleur et par l’ouverture d’un front inédit. Par le passé, l’Irak, autrefois considéré comme une puissance militaire régionale, avait été attaqué lors d’une guerre déclarée par les Etats-Unis en 2003. Toutefois, Bagdad ne disposait ni de leviers asymétriques comparables, ni d’une capacité de nuisance significative sur l’économie mondiale. A l’inverse, l’Iran parvient à tirer parti de la situation dans laquelle il est attaqué pour exercer une pression directe sur l’économie mondiale, notamment en affirmant sa capacité de contrôle sur le détroit d’Ormuz. Là où les opérations américaines de changement de régime ont généralement échoué, cette situation semble, au contraire, renforcer la radicalisation des élites dirigeantes iraniennes, illustrant les limites structurelles de cette stratégie.
Dans le prolongement du précédent vénézuélien, qui avait déjà constitué un facteur majeur de perturbation pour l’approvisionnement en pétrole, ce conflit affecte directement les deux principaux partenaires stratégiques de Téhéran. La perspective d’un effondrement du régime iranien fait peser un risque significatif sur la sécurité énergétique chinoise, tout en suscitant l’inquiétude de Moscou face à l’éventualité de l’émergence d’un Etat iranien placé sous influence occidentale.
L’implication des grandes puissances dans ce conflit se distingue ainsi profondément des conflits antérieurs au Moyen-Orient, au cours desquels Washington exerçait une hégémonie quasi incontestée. Cette configuration a profondément évolué : la Russie et la Chine se positionnent désormais aux côtés de Téhéran sans affichage, contribuant à une redistribution des rapports de force. Ce conflit participe ainsi à l’accélération de la multipolarisation du système international.
Plus largement, l’hégémonie américaine au Moyen-Orient connaît une reconfiguration progressive depuis le début des années 2010, notamment à travers la stratégie du « pivot vers l’Asie ». Si les Etats-Unis ont continué à jouer un rôle central dans les équilibres sécuritaires régionaux, en particulier à travers leurs partenariats avec les monarchies du Golfe, ces arrangements apparaissent aujourd’hui fragilisés. Dans ce contexte, des acteurs régionaux tels que la Turquie et le Pakistan sont en passe de jouer un rôle croissant.
Comment interpréter le dernier discours de Donald Trump évoquant une possible intensification du conflit alors qu’il parlait quelques jours auparavant de discussions et d’un possible accord ?
Le dernier discours de Donald Trump contraste fortement avec ses déclarations antérieures. Cette apparente contradiction ne relève toutefois pas uniquement d’une incohérence structurelle, mais reflète les tensions stratégiques et politiques auxquelles l’Administration américaine est confrontée. Les prises de parole de Trump apparaissent récurrentes dans leur ambivalence, notamment parce que ce conflit déjoue l’approche qu’il privilégie traditionnellement : celle d’un coup de force rapide destiné à contraindre l’adversaire à négocier.
Les ultimatums adressés à l’Iran, assortis de menaces explicites visant les infrastructures énergétiques du pays, visaient à imposer une dissuasion par la coercition. Cependant, la réponse iranienne, rapide et coordonnée, a démontré la détermination du régime à ne pas céder, révélant ainsi les limites de la crédibilité de ces menaces. L’incapacité à obtenir une capitulation ou une concession significative a contraint Trump à osciller entre rhétorique belliqueuse et ouvertures diplomatiques, traduisant une difficulté à reprendre l’initiative stratégique.
Plus profondément, ce conflit met en lumière les limites structurelles de la stratégie transactionnelle défendue par Donald Trump. Fondée sur l’idée que toute relation internationale peut être négociée comme un échange de coûts et de bénéfices, cette approche se révèle inefficace lorsque l’adversaire est animé par des convictions idéologiques, un nationalisme exacerbé et une perception existentielle du conflit. Cette guerre montre que l’Iran ne peut être ni « acheté » ni dissuadé par de simples calculs matériels, ce qui fragilise l’ensemble de la posture américaine et explique les contradictions apparentes du discours présidentiel.
Les prises de position de Trump peuvent-elles influencer concrètement la dynamique sur le terrain ? Une éventuelle intervention terrestre ne constituerait-elle pas un risque d’enlisement ?
Ces prises de position présidentielles peuvent, dans une certaine mesure, influencer la dynamique du conflit, mais de manière indirecte et ambivalente. D’un côté, les déclarations de fermeté des Etats-Unis visent à renforcer la crédibilité de la dissuasion et à signaler une volonté d’escalade potentielle, susceptible d’affecter les calculs stratégiques adverses. De l’autre, l’alternance entre menaces et ouvertures diplomatiques tend à brouiller le message stratégique américain, réduisant la lisibilité de ses intentions et, par conséquent, l’efficacité de ses signaux sur le terrain.
La perspective d’une intervention terrestre américaine ne peut être totalement exclue, mais elle demeurerait coûteuse sur les plans politiques, militaires et stratégiques. Une opération d’envergure sur le territoire iranien exposerait les forces américaines à des risques considérables, compte tenu de la profondeur stratégique de l’Iran, de sa géographie vaste, ainsi que de la maîtrise éprouvée des forces iraniennes en matière de défense territoriale, de guérilla et de guerre asymétrique. Néanmoins, des scénarios d’engagement plus limités peuvent être envisagés. Une opération ciblée sur des espaces restreints, tels que certaines îles iraniennes, pourrait être perçue à Washington comme un compromis entre démonstration de force et limitation des risques. L’île stratégique de Kharg, point névralgique de l’exportation des hydrocarbures iraniens, ou d’autres îles situées à proximité du détroit d’Ormuz pourraient ainsi constituer des objectifs privilégiés dans une logique de coup de force ponctuel.
Toutefois, même une intervention restreinte comporterait des risques majeurs d’escalade. Elle pourrait entraîner une réaction iranienne indirecte mais élargie, notamment par l’activation de réseaux de forces par procuration, par des attaques asymétriques contre les flux énergétiques ou par une intensification des menaces sur les voies maritimes stratégiques. Dès lors, loin de garantir un avantage décisif, un engagement terrestre américain, même limité, risquerait d’approfondir le conflit et de renforcer la logique d’enlisement qu’il cherche précisément à éviter.
Existe-t-il une stratégie américaine de long terme ou assiste-t-on à une gestion à court terme du conflit ?
La gestion de cette guerre par Washington semble largement s’opérer au jour le jour, révélant une conduite stratégique marquée par l’incertitude et l’improvisation. Malgré l’annonce initiale d’une accélération du calendrier militaire, Donald Trump a lui-même reconnu avoir été surpris par l’ampleur et l’intensité de la réponse iranienne. Cette surprise traduit une anticipation défaillante et une difficulté à maîtriser l’escalade du conflit.
Dans ce contexte, l’annonce par le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, du licenciement de plusieurs généraux de l’état-major américain constitue un signal particulièrement négatif, intervenant à peine un mois après le début des hostilités. Cette décision suggère des tensions profondes au sein de l’appareil militaire et une remise en cause brutale de la chaîne de commandement en pleine guerre. Loin de renforcer la cohérence stratégique, ces évictions risquent, au contraire, d’affaiblir la continuité opérationnelle et la capacité de planification à moyen et long terme.
Il apparaît difficile d’identifier une véritable stratégie de sortie ou une vision durable de la conduite de cette guerre. Cette gestion fragmentée et réactive renforce l’idée que les Etats-Unis se trouvent engagés dans un conflit dont les objectifs, les moyens et l’horizon temporel demeurent incertains, accroissant ainsi le risque d’enlisement stratégique.
Dans cet état des lieux, quels sont les scénarios envisageables ?
Au regard des nombreuses zones d’ombre entourant la conduite de la guerre et du risque croissant d’enlisement, un désengagement progressif des Etats-Unis apparaît de plus en plus probable. Cette hypothèse concerne en particulier le théâtre stratégique du détroit d’Ormuz, d’autant plus que Washington a laissé entendre une possible réduction de son engagement, dans un contexte où les alliés de l’OTAN n’ont pas manifesté de soutien à la stratégie de Donald Trump. L’absence de coalition occidentale solide contribue à rendre la situation difficilement soutenable pour Washington, tant sur le plan militaire que sur le plan politique.
En dépit des déclarations répétées de Donald Trump annonçant une victoire américaine, la réalité observée sur le terrain contraste fortement avec cette rhétorique. Un éventuel retrait ou un désengagement partiel constituerait un signal de recul stratégique majeur, déjà redouté par certaines monarchies du Golfe, au premier rang desquelles les Emirats arabes unis, qui espéraient une action offensive décisive de la part des Etats-Unis, afin de sécuriser durablement le détroit d’Ormuz et de garantir la continuité des flux énergétiques.
De leur côté, les alliés européens ont clairement montré qu’ils n’étaient pas disposés à s’engager militairement dans une opération visant à rouvrir de force le détroit d’Ormuz. Conscients des risques d’escalade régionale et des dangers inhérents à une telle intervention, ils privilégient une approche fondée sur la désescalade et le retour à la diplomatie. Cette divergence stratégique au sein du camp occidental isole davantage Washington et réduit sa marge de manoeuvre.
Donald Trump pourrait être contraint de revoir à la baisse ses objectifs de guerre et d’accepter des concessions substantielles dans le cadre d’éventuelles négociations avec la partie iranienne. Or, le principal levier de sortie du conflit avec le contrôle du détroit d’Ormuz demeure largement au bénéfice de Téhéran. L’Iran dispose ainsi d’un instrument de pression durable lui permettant de monnayer les conditions de la désescalade et d’imposer un calendrier de sortie de guerre favorable à ses intérêts, confirmant l’efficacité de sa stratégie asymétrique face à une puissance militaire pourtant supérieure.
Les conséquences sur l’économie mondiale et les marchés énergétiques mondiaux ne peuvent-elles pas pousser à une sortie de crise ? Assiste-t-on à une instrumentalisation de l’énergie comme arme géopolitique ?
Si ces perturbations accroissent la pression en faveur d’une sortie de crise, Donald Trump a multiplié les annonces optimistes aux Etats-Unis, évoquant des négociations ou des avancées dans les objectifs de guerre, alors même que les hostilités se poursuivaient. Une éventuelle désescalade serait toutefois coûteuse, car les Etats-Unis sortiraient affaiblis d’un conflit qu’ils ont initié et dont ils seraient tenus pour responsables, tandis que Téhéran pourrait voir émerger un pouvoir encore plus radical, disposant d’un levier renforcé sur l’économie mondiale. C’est là tout le dilemme stratégique.
Le ciblage des infrastructures énergétiques a été employé par Israël et les Etats-Unis comme une arme géopolitique visant à contraindre l’Iran à capituler. Or, cette stratégie tend à favoriser une escalade supplémentaire, dans la mesure où ces infrastructures demeurent vitales non seulement pour l’Iran, mais également pour l’ensemble des pays exportateurs de la région, accentuant ainsi les risques économiques et sécuritaires à l’échelle régionale et internationale.
Peut-on encore parler d’un conflit localisé ou est-on déjà dans une logique de guerre systémique ? Ce conflit marque-t-il un tournant dans l’ordre mondial ?
Malgré les répercussions mondiales de ce conflit, la guerre demeure localisée dans un périmètre géographique circonscrit au Moyen-Orient. Il semble peu probable que les combats s’étendent physiquement à d’autres régions, sauf en cas d’engagement direct d’Etats européens ou d’une intensification majeure de l’intervention américaine. Dans la mesure où l’objectif stratégique en Europe et en Asie reste d’éviter que ce conflit ne devienne systémique, la posture belliciste des Etats-Unis risque de peser durablement sur les équilibres internationaux. Elle contribue à accentuer la multipolarité émergente, incitant les grandes puissances et acteurs régionaux à diversifier leurs partenariats, afin de ne pas se retrouver piégés dans des dépendances stratégiques vis-à-vis de Washington ou de Pékin.
Ce conflit est-il en train de redessiner durablement l’équilibre du Moyen-Orient, ou n’est-il qu’un épisode de plus dans une instabilité chronique ?
Si le Moyen-Orient est régulièrement confronté à des épisodes d’instabilité chronique, la période post-2023 constitue l’un des exemples les plus récents et pourrait annoncer une persistance de ce phénomène, à condition que le régime iranien conserve son influence et sa résilience malgré la guerre. Cette situation pourrait encourager, à l’avenir, de nouvelles attaques israélo-américaines contre l’Iran. A court terme, le régime iranien pourrait se radicaliser face aux menaces extérieures, renforçant le rôle du système militaire au profit des autorités religieuses. Un désengagement américain constituerait alors une victoire stratégique pour Téhéran, susceptible de modifier l’équilibre régional. L’issue de la guerre actuelle va dicter des choix difficiles pour les Etats du Golfe. Ils seront contraints de repenser leur sécurité : renforcer leur dépendance sécuritaire vis-à-vis de Washington et probablement Tel-Aviv ou nouer des partenariats avec d’autres acteurs régionaux, tels que la Turquie et le Pakistan. Une nouvelle épreuve pour le système régional arabe .



