ANALYSE

Oman et la Suisse : la médiation sacrifiée sur l’autel de la guerre États-Unis/Iran

Vendredi 6 février 2026, depuis Mascate, les délégations iraniennes et américaines se retrouvent officiellement sous une médiation extérieure après plus de dix mois d’interruption de négociations indirectes en raison de la guerre des douze jours et de la pression maximale américaine. Onze jours plus tard, les bons offices de la Suisse permettent la tenue d’un second round à Genève, où les deux délégations se retrouvent à la résidence de l’ambassadeur d’Oman à Cologny, puis, le 26 février, pour un troisième round, dans un contexte de renforcement des capacités militaires américaines au Moyen-Orient. L’ambition conjointe de Oman, en tant qu’État médiateur, et des bons offices de la Suisse de mener à bien la médiation irano-américaine se trouve déjà compromise après trois rounds, en raison de la déclaration de guerre lancée dès le 28 février 2026 par les États-Unis.

Oman médiateur, la Suisse en bons offices : deux rôles pour éviter la guerre

Bien qu’après la Révolution Islamique de 1979, la Suisse officiait comme partenaire privilégié des États-Unis pour traiter des affaires courantes américaines en Iran, le Sultanat d’Oman, souvent qualifié de « Suisse du Moyen-Orient », a lui aussi pris le pas de la médiation entre Washington et Téhéran, dont sa reconnaissance a été remarquée depuis son rôle dans la crise du nucléaire iranien. De nos jours, ces deux diplomaties se complètent dans la perspective de prévenir l’instabilité régionale, en mobilisant leurs leviers respectifs pour maintenir un équilibre stratégique. 

Entre la Genève internationale et Mascate, l’Iran a privilégié le Sultanat d’Oman pour plusieurs raisons. Comme l’analysait récemment Hamidreza Azizi, la sélection par l’Iran de certains États médiateurs répond à la logique de « réduire le nombre de variables que l’Iran ne peut contrôler ».[1] D’abord, Oman bénéficie d’une expérience reconnue dans les négociations, notamment lors du premier accord nucléaire de 2015. Sa discrétion, son sérieux et son professionnalisme, ainsi que la confiance qu’il inspire aux autorités iraniennes, en font un partenaire de médiation idéal. Plus récemment, le rôle d’Oman a été remarqué pour son efficacité dans la médiation avec les Houthis dans le cadre de la guerre au Yémen. 

L’engagement d’un acteur régional dans ce contexte diplomatique est guidé par la volonté d’éviter une escalade et de favoriser la stabilité, compte tenu des conséquences néfastes que pourrait avoir tout prolongement de l’instabilité ou d’un conflit régional sur les programmes de diversification économique. Oman illustre cette approche pragmatique, privilégiant la stabilité et l’évitement de l’escalade sur toute ambition politique régionale. À la différence d’autres États du Golfe, plus inquiets de la menace iranienne, le Sultanat adopte une posture de réalisme : il réduit l’hostilité en cherchant à inclure l’Iran comme acteur régional plutôt qu’à l’isoler, en vigueur depuis l’époque du Sultan Qabus.[2]

À l’inverse, Genève, cœur du multilatéralisme, apparaissait comme une contrainte : moins discrète et davantage exposée au jugement des acteurs internationaux. Si la Suisse restait un acteur clé du champ diplomatique dans les premières années de la République islamique par son rôle de canal diplomatique entre Washington et Téhéran en l’absence d’une représentation diplomatique américaine en Iran après la prise d’otage de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, son rôle a été progressivement réévalué à mesure que certaines étapes étaient consolidées, positionnant Genève davantage comme un lieu de confirmation que comme un espace de négociation active. Si la Suisse n’a pas été impliquée dans les négociations stratégiques de haut niveau, elle a néanmoins assuré des bons offices, notamment en facilitant les échanges de prisonniers entre l’Iran et les États‑Unis en 2023, avant que Mascate ne devienne, à partir de 2025 sous la seconde administration Trump, le centre privilégié de ces négociations clés.

Lors du cycle de négociations de 2025, Rome avait ainsi été désignée en lieu et place de Genève, en raison d’un cadre perçu comme moins institutionnalisé et normatif, et surtout moins associé à un multilatéralisme n’ayant pas permis à l’accord de Vienne (JCPOA) de perdurer. Dans ce contexte, la marge de manœuvre apparaissait plus importante, alors même que la pression de la société civile internationale s’accentuait sur Téhéran. Le choix de Genève au début du processus de négociation semblait dès lors périlleux en 2025, mais potentiellement plus favorable en 2026, à la faveur de l’avancement des discussions et de concessions progressives.

Si le rôle d’Oman et de la Suisse est doublement reconnu dans le champ diplomatique, le fils du dernier Shah d’Iran, Reza Pahlavi, et candidat déclaré à une transition politique, a souligné dans une publication sur la plateforme X du 11 février l’instrumentalisation par l’Iran du cadre diplomatique omanais, ce dernier cherchant avant tout à préserver la stabilité.[3] Au contraire, elle souligne les limites inhérentes à toute médiation avec l’Iran, tout en confirmant que Mascate demeure l’un des rares acteurs capables de maintenir un dialogue opérationnel dans un contexte de fortes tensions régionales. Pour Mascate, l’efficacité de la médiation prime sur la nature du régime avec lequel elle s’exerce. 

Trois rounds de négociations, un compte à rebours vers la guerre

Déplacé à Mascate à la demande de l’Iran, le premier tour de négociations indirectes de février 2026 devait initialement se tenir en Turquie afin d’aborder des enjeux dépassant la seule question nucléaire, notamment l’industrie balistique iranienne et le soutien aux proxys régionaux, dans un format élargi à des acteurs régionaux. Ce choix de relocalisation des négociations à l’initiative de la délégation iranienne a été perçu comme une stratégie visant à circonscrire le périmètre des discussions et à limiter l’intervention d’acteurs tiers, dont les intérêts divergents risquaient d’entraver le processus. Il illustre néanmoins la centralité croissante des petits États dans les dynamiques de désescalade, ceux-ci apparaissant mieux à même de faciliter le dialogue dans un contexte marqué par les ambitions divergentes et souvent concurrentes des grandes puissances. D’abord à Mascate, puis à Genève, les acteurs diplomatiques portés par un esprit de médiation tentent de réinventer les modalités du multilatéralisme. 

La préférence d’Oman pour la confidentialité lors des négociations liminaires indirectes de l’accord de 2015, conjuguée à l’expérience de la Suisse dans des médiations de stature mondiale, a sans doute permis de dégager un terrain d’entente afin de maintenir cette approche duelle et de maximiser, en vertu de leur expertise conjointe et de leur réputation diplomatique, les chances de réussite d’une médiation devenue un enjeu international fortement médiatisé, dont la conduite par un seul médiateur aurait été soumise à une pression considérable quant à l’issue du processus de négociations.

Le vendredi 6 février 2026, en plein jour de prière, les délégations iranienne et américaine ont engagé des négociations indirectes sous la médiation du ministre des Affaires étrangères omanais, Badr Al Busaidi, confirmant la centralité croissante d’Oman dans les dispositifs de désescalade régionale depuis 2025. Pour l’occasion, Mascate devient un centre névralgique diplomatique, scruté par les médias internationaux pour son rôle central dans la réduction de l’instabilité régionale. La séquence se déploie entre des rencontres bilatérales de chaque délégation avec le ministre des Affaires étrangères omanais, au siège du ministère, et la tenue de négociations indirectes au bord de l’eau, à l’hôtel Ritz-Carlton Al Bustan, où diplomates et négociateurs croisent les vacanciers. 

Le premier round de négociations indirectes à Mascate a permis des avancées après plus de dix mois d’impasse, mais la pression américaine s’est poursuivie, avec un renforcement continu de la présence militaire au large du Golfe d’Oman et des côtes iraniennes. Le même cérémonial de rencontres indirectes se poursuivra à Genève, qui a pris le relais dans l’accueil des deux rounds de négociations des 17 et 26 février, s’inscrivant dans un contexte similaire de pression maximale exercée sur l’Iran. Toutefois, à défaut d’avoir été orchestrées par la diplomatie suisse, les négociations indirectes de Genève entre les délégations iranienne et américaine ont pu se tenir grâce à l’entremise de la facilitation omanaise, où la Suisse et Oman jouent un rôle crucial, poursuivant un objectif commun de réussite de la médiation malgré des fonctions distinctes.

La Genève internationale se félicitait de son dynamisme diplomatique, en accueillant à la fois les délégations iranienne et américaine, mais aussi, sous un autre format, des négociations relatives au conflit en Ukraine le 17 février, alors même que les tentatives de sommets consacrés à la guerre à Gaza avaient échoué au cours de l’année écoulée – une perspective partagée par l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey dans une tribune publiée dans Le Temps sur l’activisme des bons offices de la Suisse.[4]

Sous un épais nuage, Genève accueillait le 17 février une délégation iranienne élargie avec des experts du nucléaire et des sanctions quand les négociations de Mascate, se déroulant sous un ciel ensoleillé, avait convié une délégation iranienne plus restreindre. À l’inverse, la délégation américaine s’appuyait sur une « diplomatie sans diplomates », incarnée par des hommes d’affaires tels que Steve Witkoff ou Jared Kushner[5], qui continuèrent d’évoluer dans les mêmes configurations que celles observées à Mascate lors des deux rounds de négociations indirectes menées à Genève, alors même que les négociateurs iraniens avaient remanié leur équipe, désormais plus large. Les entrevues du 17 février d’Ignazio Cassis avec son homologue omanais Badr Al Busaidi, puis avec son homologue iranien Abbas Araghchi, mettent en évidence la posture active de la Suisse dans ces négociations indirectes chapotées par Oman.

Malgré la surmédiatisation des négociations, matérialisée par les foules de journalistes rassemblées devant la résidence de l’ambassadeur d’Oman et les hôtels accueillant les deux délégations, ainsi que des pressions exprimées par les manifestations de la société civile iranienne sur l’esplanade de la Place des Nations, lieu coutumier des mobilisations politiques, ces journées de négociations contrastées furent rythmées par des rencontres diplomatiques d’importance, tenues dans la plus grande discrétion à la résidence de l’ambassadeur d’Oman, illustrant la capacité de la médiation omanaise à conjuguer visibilité internationale et confidentialité diplomatique.

Cette discrétion, longtemps caractéristique de la diplomatie omanaise, se heurtait toutefois au défi de rassurer les acteurs internationaux sur les résultats de chaque journée de négociations. La combinaison des menaces dirigées contre la partie adverse à la médiation et de la pression propre à cette guerre d’usure, amplifiée par la divulgation médiatique des ambitions de chaque acteur pour rassurer sa propre opinion publique, rendait la tâche des médiateurs particulièrement complexe, eux qui avaient pour habitude de maintenir ces prétentions dans la sphère privée. Scrutés de près pour évaluer l’évolution espérée positive des négociations après désormais trois tours de négociation, les communiqués de clôture publiés sur la plateforme X à l’issue de chaque tour de négociation par le ministre des Affaires étrangères omanais contenaient des messages optimistes sur l’issue des discussions, destinés à faire retomber l’escalade, ce qui constitue le propre de la diplomatie omanaise. 

Alors que les signes d’un engagement militaire américain imminent se multipliaient — tant à travers la militarisation accrue de la région que par les appels répétés des autorités à l’évacuation de certains pays du Moyen-Orient à l’approche du vendredi 27 février —, l’intervention remarquée de Badr Al Busaidi sur CBS au sujet des négociations constituait une démarche inhabituelle pour la diplomatie omanaise.[6] Cette prise de parole s’expliquait toutefois par l’incertitude persistante entourant la réponse américaine, laquelle a conduit le médiateur à engager une nouvelle démarche de rassurance, matérialisée par un déplacement d’urgence à Washington dès le lendemain des dernières négociations de Genève, révélant ainsi une volonté d’influer sur l’éventuelle décision américaine susceptible d’enclencher une guerre. Ces signaux se sont révélés plus que véridiques, à la lumière du lancement d’une opération militaire américaine dès le 28 février, et l’action de Badr Al Busaidi peut être interprétée comme une tentative de dernière chance visant à permettre à la médiation omanaise d’éviter un engrenage.

L’engrenage fatal : comment la guerre a balayé les efforts d’Oman et de la Suisse

À défaut de l’ultra-médiatisation d’un événement pourtant d’une importance capitale, les discussions en coulisses sont restées difficiles à documenter, tant à Mascate qu’à Genève, malgré quelques commentaires a posteriori du ministre des Affaires étrangères iranien, relayés par la télévision nationale iranienne. 

Au cours des négociations, il est manifeste que les deux délégations restaient peu disposées à céder, Trump ayant lui-même insisté en 2025 sur le fait que les négociateurs iraniens figuraient parmi les interlocuteurs les plus exigeants qu’il ait jamais affrontés. La méthode de Donald Trump, consistant à exposer publiquement ses interlocuteurs comme partenaires ou adversaires, s’écarte des usages diplomatiques et a compliqué la tâche des États médiateurs comme Oman et la Suisse, généralement attachés à la confidentialité. Cette imprévisibilité apparaissait comme un fardeau supplémentaire pour l’accomplissement de la médiation. 

Pour l’Iran, la négociation portait exclusivement sur le nucléaire, tandis que le programme balistique et le soutien aux proxys régionaux demeuraient des lignes rouges non négociables, considérées comme indispensables au maintien de ses capacités de dissuasion. Trump avait affiché sa volonté de négocier sur l’ensemble des dossiers, visant à réduire les leviers de l’Iran tout en accentuant la pression, une posture qui compromettait la sérénité et la progression de la négociation, dans un contexte de méfiance croissante face à des ambitions américaines jugées inacceptables par Téhéran. Toutefois, si des lignes rouges étaient clairement établies en dehors du champ nucléaire, les négociateurs iraniens demeuraient conscients des concessions qu’il leur faudrait consentir dans ce domaine afin de préserver leurs autres leviers stratégiques. Cette configuration faisait émerger un second défi majeur : accepter un recul sur le nucléaire pour protéger les autres instruments de dissuasion, ce qui reviendrait à renoncer à l’arme de la sanctuarisation. Une telle évolution aurait pour effet de fragiliser la rhétorique du régime, qui présente le nucléaire comme un droit légitime aux yeux de Téhéran, tout en contribuant à renforcer la position américaine, au risque d’aboutir à un accord plus défavorable encore que celui de 2015.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères iranien Esmail Baghaei a d’ailleurs affirmé le 17 février la possibilité de rester à Genève pour « des jours ou des semaines afin de finaliser un accord ». Bien que certaines analyses estimassent que Téhéran cherchait à gagner du temps, le régime iranien a été, au cours des rounds de négociations, confronté à un dilemme majeur. D’une part, un accord était nécessaire au plus vite afin d’atténuer la crise économique, notamment par l’éventuelle levée partielle des sanctions, et d’éviter un engrenage conduisant à une guerre ouverte et régionale. D’autre part, les conditions strictes posées par les États-Unis rendaient l’acceptation de cet accord particulièrement délicate pour les négociateurs iraniens.

La conclusion de l’accord de Vienne de 2015 n’a été rendue possible qu’au terme de longues années de négociations, tandis que la stratégie coercitive adoptée par Donald Trump, visant à accélérer la conclusion d’un accord, a montré ses limites pour la diplomatie. Dans un contexte où les prises de position publiques américaines ont fait peser l’hypothèse d’un conflit en cas de refus, ces exigences étaient perçues par Téhéran comme une capitulation, d’autant plus qu’elles portaient sur des points particulièrement difficiles à accepter : interdiction de l’enrichissement de l’uranium, transfert des stocks enrichis, absence de sunset clauses — impliquant des restrictions permanentes — et destruction de trois sites nucléaires.[7] Compte tenu du dilemme imposé au régime par les résultats de la négociation et leurs effets sur sa résilience, ainsi que de l’incertitude entourant la position américaine, le temps et la réflexion ont demeuré indispensables.

Durant les négociations de Mascate et de Genève, les eaux du Golfe arabo-persique se retrouvaient en ébullition. Face à l’envoi d’une armada maritime américaine composée de près d’un tiers de la flotte américaine, l’agence de presse iranienne Fars News annonçait la fermeture temporaire de parties du détroit d’Ormuz pour quelques heures le 17 février, invoquant des précautions sécuritaires, en raison d’exercice militaires menées par les Gardiens de la révolution.[8] Ce calendrier répondait à l’impératif des Gardiens de la révolution de rester les maîtres de la négociation à Genève. Alors que se tenaient les négociations à Mascate, la flotte iranienne saisissait déjà deux pétroliers dans le golfe Persique, témoignant d’une intensification de la pression sur le détroit d’Ormuz et d’une posture ferme de Téhéran dans le contexte des discussions nucléaires.

Le détroit d’Ormuz, point de convergence entre le Golfe arabo-persique et le Golfe d’Oman, est conjointement géré par l’Iran et le Sultanat d’Oman et transporte plus d’un cinquième des hydrocarbures mondiaux, soulignant ainsi l’importance stratégique de l’outil de dissuasion face aux menaces. Face à une crise multiforme en Iran et l’accentuation de la dissuasion américaine à proximité de l’Iran, la contre-dissuasion de l’Iran apparaissait nécessaire pour peser dans les négociations. À défaut d’avoir pleinement matérialisé leur réponse, les menaces iraniennes concernant la navigation dans le détroit d’Ormuz se sont manifestées plus régulièrement depuis le renforcement de la pression américaine, avec à la clé, des exercices militaires conjoints avec les forces navales russes, durant la semaine du deuxième round de négociations à Genève. 

Les capitales du Golfe, alignées en partie sur les ambitions transactionnelles de Donald Trump, apparaissent menacées d’une éventuelle fermeture du détroit d’Ormuz ou de la prolongation d’une instabilité régionale pour leurs ambitions géo-économiques. Oman, faisant office d’interlocuteur privilégié du régime iranien, est adoubé pour son rôle diplomatique, que les pays du Golfe reconnaissent en matière de médiation irano-américaine, dans une perspective commune de limitation des conséquences négatives pour les États membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Avec le lancement d’une guerre contre l’Iran, tous les pays du Golfe ont été visés par une riposte iranienne, à l’exception d’Oman, médiateur dans le conflit, seulement deux heures après les attaques américaines. À titre de comparaison, la riposte iranienne en juin 2025 avait été plus tardive, ce qui souligne le caractère existentiel de la menace américaine pour le régime iranien.

En juin 2025, lors de la guerre des douze jours, cinq rounds de négociations indirectes avaient été nécessaires avant que l’Iran ne soit attaqué, dans une logique visant à peser sur ses ambitions diplomatiques, nucléaires et militaires. À la faveur de l’accroissement de la pression militaire américaine dans la région, la reprise du conflit qui demeure désormais comme une réalité, place les acteurs régionaux dans une forte incertitude stratégique, d’autant plus que seuls trois rounds de négociations indirectes ont été engagés depuis le 6 février, tandis que la pression militaire américaine demeure inégalée en ce début de mois de ramadan. 

Face au plus important déploiement militaire américain au Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak en 2003, deux lectures pouvaient être envisagées. La première renvoyait à la perspective d’un engagement militaire imminent, tandis que la seconde soulignait une intensification graduelle de la politique de « pression maximale » exercée sur l’Iran. Or, cette stratégie n’a pas clairement produit l’inflexion stratégique attendue du régime iranien, et c’est un durcissement du rapport de force par une intervention militaire qui s’est effectivement imposé, d’autant plus dans un contexte de fragilisation interne du pouvoir, marqué par des mouvements contestataires d’une ampleur inédite. 

Comme le soulignait Ali Hashem, la conviction iranienne de maîtriser les négociations reposait sur une lecture désormais obsolète du contexte stratégique, héritée du précédent de 2015. Or, les conditions ayant rendu possible l’accord de Vienne n’étaient plus réunies, tandis que les États-Unis cherchaient à élargir le périmètre des discussions à des dossiers jugés non négociables par Téhéran. Dans un contexte où les capacités de dissuasion iraniennes apparaissaient sensiblement érodées par la guerre à Gaza et ses répercussions régionales, cette surestimation de la position de force de Téhéran a sans doute pesé dans les calculs américains et contribué à rendre plus crédible, voire plus acceptable, le recours à l’option militaire lors de cette attaque.[9]

Le déploiement d’une armada militaire à proximité de l’Iran, qui avait été interprété à Téhéran davantage comme un instrument de pression que comme le signal d’une intervention imminente, prend désormais un sens différent à la lumière de l’attaque menée par les États-Unis. Cette lecture rétrospective éclaire l’hypothèse selon laquelle les autorités iraniennes ont pu sous-estimer la probabilité d’un passage à l’acte militaire, tout en envisageant qu’une confrontation armée, certes contrainte, puisse néanmoins devenir un levier structurant pour renforcer leurs prétentions diplomatiques. Une telle lecture s’inscrit dans l’analyse de Vali Nasr, selon laquelle l’Iran ne misait déjà plus prioritairement sur la négociation en tant que telle, mais sur la capacité d’un affrontement prolongé à reconfigurer, à son avantage, les paramètres d’un compromis ultérieur.[10]

Dans un climat de pression militaire désormais matérialisée par le passage à l’acte, et qu’elle procède d’un calcul stratégique assumé ou de l’amorce d’une séquence militaire plus large, l’action des États médiateurs s’en trouve d’autant plus fragilisée. Cette évolution accentue l’incertitude pesant sur l’issue de tout processus de négociation, tant du côté de Oman que de la Suisse.  

Dans ce contexte, la marge de manœuvre du médiateur omanais apparaît de plus en plus restreinte. Le déclenchement des hostilités a réduit la capacité d’Oman à jouer pleinement son rôle d’intermédiaire, malgré les signaux antérieurs laissant penser que la médiation progressait de manière tangible. 

Du point de vue stratégique des États-Unis, les déclarations de Donald Trump à l’issue du lancement de la guerre le 28 février ont réaffirmé l’objectif d’un changement de régime en Iran. Or, une telle perspective apparaît difficilement réalisable par de seules opérations aériennes et comporte des risques élevés de ripostes régionales, ne devenant réellement envisageable que dans le cadre d’un conflit massif et prolongé. À l’inverse, si l’option militaire répondait davantage à un calcul stratégique visant à réduire une nouvelle fois les prétentions iraniennes dans la négociation, les États médiateurs pourraient, en théorie, retrouver un rôle central dans une dynamique de désescalade.

La tentative de sauvetage du processus de négociation, menée la veille du déclenchement des hostilités et portée par Badr Al Busaidi, illustre une implication renforcée d’Oman dans son rôle de médiateur. En cherchant à persuader les décideurs des États-Unis de laisser davantage de temps à la diplomatie pour éviter l’engrenage militaire, cette initiative remarquée s’est imposée comme un signal d’alerte clair sur les coûts politiques, sécuritaires et régionaux qu’un nouveau conflit ouvert pourrait entraîner. Malgré cela, la posture omanaise suggère que la médiation n’avait pas atteint une impasse structurelle et que la guerre engagée à partir du 28 février relève avant tout d’une décision unilatérale de la partie américaine, plutôt que de l’échec avéré des canaux diplomatiques alors en vigueur.

La réserve diplomatique du ministre des Affaires étrangères omanais, médiateur dans les négociations, a évolué au vu de la guerre qui embrase la région. Il a ainsi déclaré : « Je suis consterné. Une fois de plus, des négociations actives et sérieuses ont été compromises. Cela ne sert ni les intérêts des États-Unis ni la cause de la paix mondiale. Et je prie pour les innocents qui vont souffrir. J’exhorte les États-Unis à ne pas s’engager davantage dans ce conflit. Ce n’est pas votre guerre ».[11] Cette déclaration traduit la gravité de la situation et le refus d’Oman de rester passive face à un conflit dont il ne souhaite pas voir l’ampleur s’étendre.


Maxime Fritsch, Chercheur associé au CERMAM


Références :

[1] Hamidreza Azizi. « All Roads Lead to Muscat. What Iran’s Preference for Oman Reveals About Its Mediation Playbook ». Iran Analytica, 5 février 2026 (https://www.irananalytica.org/p/all-roads-lead-to-muscat

[2] Abdullah Baabood. « Oman’s Independent Foreign Policy» in Khalid Almezaini, Jean-Marc Rickli (dir.). The Small Gulf States. Foreign and security policies before and after the Arab Spring. Oxon, Routledge, 2017, pp. 107-122

 [3] Message de Reza Pahlavi sur la plateforme X du 11 février 2026 (https://x.com/pahlavireza/status/2021591489621496092?s=12&t=1hOGr-SFwpvpZamPR3whmg

[4] Micheline Calmy-Rey. « Le retour des « bons offices » suisses, une très bonne nouvelle pour la Genève internationale ». Le Temps, 18 février 2026 (https://www.letemps.ch/opinions/debats/le-retour-des-bons-offices-suisses-une-tres-bonne-nouvelle-pour-la-geneve-internationale

[5] David E. Sanger, Anton Troianovski. « Trump Bets on Diplomacy Without Diplomats ». The New York Times, 17 février 2026 (https://www.nytimes.com/2026/02/17/us/politics/trump-witkoff-kushner-diplomacy.html

[6] « Full Transcript : Omani Foreign Minister Badr Albusaidi tells « Face the Nation » a U.S.-Iran deal is « within our reach ». CBS News, 27 février 2026 (https://www.cbsnews.com/news/full-transcript-omani-foreign-minister-badr-albusaidi/

[7] Benoit Faucon, Alexander Ward, Shelby Holliday. « In Iran Talks, U.S. Brings Tough Demands, Growing Military Presence ». The Wall Street Journal, 26 février 2026 (https://www.wsj.com/world/middle-east/u-s-brings-tough-demands-to-iran-nuclear-talks-8aab06ad

[8] « Iran to close parts of Hormuz Strait for few hours during military drill, Fars news agency says », Reuters, 17 février 2026 (https://www.reuters.com/world/middle-east/iran-close-parts-hormuz-strait-few-hours-during-military-drill-fars-news-agency-2026-02-17/

[9] Ali Hashem. « Iran Dangerously Misunderstands Its Situation.Tehran thinks it has negotiations with the United States under control. The results could be catastrophic ». Foreign Policy, 18 février 2026 (https://foreignpolicy.com/2026/02/18/iran-war-trump-united-states-negotiations-deal-nuclear/

[10] Vali Nasr. « Why Iran is betting on War ». Financial Times, 19 février 2026 (https://www.ft.com/content/6432bedc-1d22-4e21-9d8d-04f38bcf579b)

[11] Message de Badr Al Busaidi sur la plateforme X du 28 février 2026 (13h04) (https://x.com/badralbusaidi/status/2027716606223388847?s=12&t=1hOGr-SFwpvpZamPR3whmg)

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