{"id":1520,"date":"2020-01-06T13:51:06","date_gmt":"2020-01-06T12:51:06","guid":{"rendered":"https:\/\/web.cermam.org\/?p=1520"},"modified":"2021-02-12T13:51:57","modified_gmt":"2021-02-12T12:51:57","slug":"les-enjeux-de-la-politique-turque-en-libye","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cermam.org\/fr\/les-enjeux-de-la-politique-turque-en-libye\/","title":{"rendered":"Les enjeux de la politique turque en Libye"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Depuis que le Parlement turc a donn\u00e9 son feu vert, le pr\u00e9sident Recep Tayyip Erdogan d\u00e9ploie ses forces face au mar\u00e9chal Haftar qui tente de faire tomber Tripoli. Une initiative turque qui pose de nombreuses questions que d\u00e9crypte Hasni Abidi, le directeur du Centre d\u2019\u00e9tudes et de recherche sur le monde arabe et m\u00e9diterran\u00e9en.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p><em>Auteur de nombreux ouvrages d\u2019analyse sur le monde arabe, charg\u00e9 de cours \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Gen\u00e8ve, Hasni Abidi, est le directeur du Centre d\u2019\u00e9tudes et de recherche sur le monde arabe et m\u00e9diterran\u00e9en, le Cermam \u00e0 Gen\u00e8ve. Entretien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>RFI :<\/strong> Comment expliquez-vous, Hasni Abidi, cette initiative militaire turque en Libye ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Hasni Abidi :<\/strong>\u00a0Il y a trois raisons \u00e0 cette initiative. La premi\u00e8re est la relation importante qu\u2019entretient le pr\u00e9sident de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan et son parti politique l\u2019AKP, \u00e0 la fois avec Fayez el-Sarraj, pr\u00e9sident du Conseil pr\u00e9sidentiel de Libye, et avec le gouvernement de Tripoli depuis l\u2019installation de M. Sarraj \u00e0 la t\u00eate du gouvernement reconnu par la communaut\u00e9 internationale.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, c\u2019est que le soutien de la Turquie \u00e0 la Libye post-Kadhafi est ancien. Il a commenc\u00e9 lors des op\u00e9rations occidentales contre le r\u00e9gime de Mouammar Kadhafi (au pouvoir de 1969 \u00e0 2011) o\u00f9 la Turquie avait choisi son camp en soutenant massivement la ville de Misrata et sa milice. Car cela n\u2019avait pas \u00e9chapp\u00e9 aux calculs turcs que la ville de Misrata disposait d\u2019un acc\u00e8s important, avec son port et son a\u00e9roport, et que sa milice \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme la plus importante, la mieux arm\u00e9e et la plus structur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, qui est tr\u00e8s probablement le d\u00e9clencheur de ce volontarisme turc en Libye, ce sont les man\u0153uvres entre l\u2019\u00c9gypte, Isra\u00ebl, la Gr\u00e8ce et Chypre sur ce qu\u2019on appelle \u00ab&nbsp;le forum du gaz au Moyen-Orient&nbsp;\u00bb o\u00f9 la Turquie a r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait pour la premi\u00e8re fois hors jeu dans une zone importante et strat\u00e9gique. \u00c9videmment, le seul moyen pour la Turquie d\u2019\u00eatre pr\u00e9sente, de ne pas \u00eatre exclue d\u2019abord de cette r\u00e9gion m\u00e9diterran\u00e9enne de l\u2019Est mais aussi d\u2019un enjeu \u00e9conomique important \u2013 puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un gazoduc destin\u00e9 \u00e0 l\u2019Europe -, c\u2019est d\u2019avoir un pied-\u00e0-terre dans cette r\u00e9gion. Pour cela, il n\u2019y a pas mieux comme zone strat\u00e9gique que la Libye. C\u2019est pourquoi le gouvernement turc a pris soin de \u00ab&nbsp;valider &nbsp;\u00bb, ou de plut\u00f4t \u00ab&nbsp;l\u00e9gitimer&nbsp;\u00bb sa relation avec Sarraj en signant un accord avec le gouvernement de Tripoli \u00e0 la suite duquel il y a eu une d\u00e9limitation des fronti\u00e8res maritimes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RFI :<\/strong> Comment percevez-vous cet engagement turc aux c\u00f4t\u00e9s du gouvernement de Tripoli vis-\u00e0-vis des autres acteurs de la r\u00e9gion\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Hasni Abidi : <\/strong>La relation importante de la Turquie avec le gouvernement de Tripoli \u2013 ou disons avec la tendance politique proche des Fr\u00e8res musulmans, qui n\u2019est d\u2019ailleurs pas exclusivement Fr\u00e8res musulmans \u00e0 Tripoli \u2013 g\u00eane beaucoup de pays. Mais les positions de l\u2019\u00c9gypte du pr\u00e9sident Sissi, des \u00c9mirats arabes unis, de l\u2019Arabie saoudite depuis l\u2019arriv\u00e9e de Mohammed ben Salman ont motiv\u00e9 l\u2019engagement politique et militaire de la Turquie. Bien qu\u2019isol\u00e9e diplomatiquement, la Turquie fait face en Libye \u00e0 une alliance de l\u2019Est, qui rassemble autour du mar\u00e9chal Khalifa Haftar les \u00c9mirats arabes unis, l\u2019\u00c9gypte, l\u2019Arabie saoudite, la Gr\u00e8ce, un invit\u00e9 surprise actuellement sur place que sont les forces soudanaises et l\u2019alli\u00e9 de la Turquie qu\u2019est la Russie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le nombre important et en croissance de forces \u00e9trang\u00e8res impliqu\u00e9es dans la crise libyenne est une situation in\u00e9dite, jamais connue sur le sol africain. Or, la Turquie estime qu\u2019elle a des droits l\u00e9gitimes et historiques en Libye et elle ne veut pas rester en marge face \u00e0 cette situation. Elle a aid\u00e9 l\u2019opposition libyenne \u00e0 se d\u00e9barrasser de Kadhafi avec un autre \u00c9tat, le Qatar. Mais aujourd\u2019hui, ce duo Qatar-Turquie ne fait \u00e9videmment pas le poids face \u00e0 l\u2019autre coalition.<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, je pense que le pr\u00e9sident Erdogan, qui fa\u00e7onne personnellement la politique \u00e9trang\u00e8re turque, est en quelque sorte agac\u00e9 par la position de la France et \u00e9prouve une certaine d\u00e9ception vis-\u00e0-vis des pays occidentaux qui soutiennent l\u2019accord des Nations unies et donc le gouvernement de Sarraj, mais qui, pourtant, ont tous, m\u00eame l\u2019Italie, d\u2019excellentes relations avec le mar\u00e9chal Haftar. Tout cela a motiv\u00e9 son engagement militaire et donc on peut conclure que la Turquie n\u2019a pas voulu rester en dehors de ce nouveau jeu qui se joue actuellement en Libye avec une multiplication in\u00e9dite d\u2019acteurs r\u00e9gionaux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RFI : <\/strong>Quelle est la situation sur le terrain aujourd\u2019hui entre les principaux protagonistes ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Hasni Abidi :<\/strong> L\u2019\u00e9tat des lieux est un \u00e9tat provisoire et mouvant, parce que les alliances sont d\u2019abord tribales, parce qu\u2019elles sont g\u00e9ographiques et qu\u2019on a rarement vu des alliances qui durent.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on a le mar\u00e9chal Haftar et son arm\u00e9e libyenne compos\u00e9e d\u2019anciens de l\u2019arm\u00e9e de Kadhafi. Lui-m\u00eame \u00e9tait un officier sup\u00e9rieur, tomb\u00e9 en disgr\u00e2ce durant la guerre du Tchad, qui est revenu pour former une arm\u00e9e nationale libyenne suite \u00e0 l\u2019assassinat de Kadhafi et \u00e0 la chute de son r\u00e9gime. Aujourd\u2019hui, m\u00eame si la relation est ambigu\u00eb, il a le soutien de plusieurs \u00c9tats \u00e9trangers comme l\u2019\u00c9gypte, les \u00c9mirats arabes unis, l\u2019Arabie saoudite, la France et m\u00eame aussi un soutien discret des \u00c9tats-Unis. Avec eux, Haftar a r\u00e9ussi \u00e0 chasser plusieurs groupes comme Ansar al-Charia (organisation salafiste jihadiste) de certaines villes comme Benghazi, deuxi\u00e8me ville de Libye, dont il a pris le contr\u00f4le, et surtout Derna qui a failli devenir un fief de l\u2019organisation \u00c9tat islamique. Il y a une querelle ancestrale entre l\u2019Est et l\u2019Ouest, entre Bengazi et Tripoli. Le mar\u00e9chal Haftar a jou\u00e9 justement sur l\u2019aspect r\u00e9gional, sur la marginalisation de l\u2019Est, pour essayer de former une force militaire avec des alliances tribales qui sont dans l\u2019est, le centre et plus r\u00e9cemment aussi au sud de la Libye. Maintenant, le mar\u00e9chal Haftar contr\u00f4le une grande partie du territoire libyen, mais pas les zones les plus peupl\u00e9es comme le grand centre urbain de Tripoli, m\u00eame s\u2019il contr\u00f4le les principaux champs d\u2019exploitation d\u2019hydrocarbures qu\u2019il a confi\u00e9s \u00e0 des milices qui lui ont fait all\u00e9geance.<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, \u00e0 l\u2019ouest, la situation est plus complexe parce que le gouvernement de Tripoli n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9sarmer les milices ou \u00e0 former une arm\u00e9e. Son arm\u00e9e est un montage de tr\u00e8s nombreuses milices militaires, dont certaines n\u2019ont pas d\u00e9sarm\u00e9 compl\u00e8tement. C\u2019est, entre autres, un argument utilis\u00e9 par le mar\u00e9chal Haftar pour dire que l\u2019arm\u00e9e nationale libyenne doit \u00eatre au-dessus de toutes les appartenances \u00e0 diff\u00e9rentes milices islamistes et autres. Ce \u00e0 quoi le pr\u00e9sident Sarraj r\u00e9pond que ces milices ont contribu\u00e9 \u00e0 la lib\u00e9ration de la Libye et \u00e0 la chute de Kadhafi et qu\u2019il n\u2019avait pas les moyens d\u2019ouvrir deux fronts, \u00e0 la fois contre les groupes jihadistes et les milices militaires, et que sans arm\u00e9e nationale, il est tr\u00e8s difficile de convaincre les miliciens de se convertir en soldats ou d\u2019abandonner la lutte militaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, on peut dire que le rapport de force est en faveur du mar\u00e9chal Haftar bien qu\u2019il ait entrepris, depuis avril 2019, une offensive sur Tripoli qu\u2019il n\u2019a toujours pas r\u00e9ussi \u00e0 prendre. D\u2019autre part, il n\u2019y a pas eu de grands soul\u00e8vements des Tripolitains pour renverser le gouvernement de Sarraj comme certains le pr\u00e9disaient.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RFI :<\/strong> Si la Turquie engage une action militaire sur le terrain, a-t-elle les moyens de changer la donne sur place ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Hasni Abidi :<\/strong> L\u2019objectif de la Turquie, c\u2019est le gel de ces op\u00e9rations. C\u2019est d\u2019emp\u00eacher le mar\u00e9chal Haftar de s\u2019emparer de la ville de Tripoli et de lui faire perdre tous ses acquis. En revanche, une d\u00e9faite de Haftar est tr\u00e8s difficile, parce que cela demanderait un engagement militaire tr\u00e8s tr\u00e8s important. On est donc dans une situation de blocage o\u00f9 aucune force militaire ne peut l\u2019emporter sur l\u2019autre. L\u2019avantage de M. Sarraj, c\u2019est qu\u2019il est reconnu par la communaut\u00e9 internationale et l\u2019avantage du mar\u00e9chal Haftar, c\u2019est qu\u2019il est per\u00e7u comme l\u2019homme fort capable de tenir la rue libyenne et d\u2019en chasser ses milices. Mais la question qui se pose, c\u2019est ce qui pourrait se passer apr\u00e8s. Quelle peut \u00eatre la solution ? Quelle peut \u00eatre l\u2019alternative apr\u00e8s avoir men\u00e9, par exemple, une guerre contre les milices ? Et surtout quelles peuvent \u00eatre les cons\u00e9quences d\u2019un assaut militaire important sur une capitale tr\u00e8s peupl\u00e9e, avec un nombre aussi \u00e9lev\u00e9 de groupes arm\u00e9s, aussi bien \u00e9quip\u00e9s. C\u2019est l\u2019\u00e9l\u00e9ment de crainte de certains \u00c9tats qui ont une meilleure connaissance de la Libye comme l\u2019Alg\u00e9rie et la Tunisie.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"http:\/\/www.rfi.fr\/auteur\/arnaud-jouve\">Arnaud Jouve<\/a>&nbsp;&nbsp;le 06-01-2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis que le Parlement turc a donn\u00e9 son feu vert, le pr\u00e9sident Recep Tayyip Erdogan d\u00e9ploie ses forces face au mar\u00e9chal Haftar qui tente de faire tomber Tripoli. Une initiative turque qui pose de nombreuses questions que d\u00e9crypte Hasni Abidi, le directeur du Centre d\u2019\u00e9tudes et de recherche sur le monde arabe et m\u00e9diterran\u00e9en. 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