{"id":2103,"date":"2026-04-09T16:18:00","date_gmt":"2026-04-09T14:18:00","guid":{"rendered":"https:\/\/cermam.org\/fr\/?p=2103"},"modified":"2026-04-09T16:26:29","modified_gmt":"2026-04-09T14:26:29","slug":"les-dynamiques-de-cette-guerre-depassent-largement-lechelle-strictement-regionale-etat-des-lieux-apres-le-premier-mois-de-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cermam.org\/fr\/les-dynamiques-de-cette-guerre-depassent-largement-lechelle-strictement-regionale-etat-des-lieux-apres-le-premier-mois-de-guerre\/","title":{"rendered":"\u00ab Les dynamiques de cette guerre d\u00e9passent largement l\u2019\u00e9chelle strictement r\u00e9gionale \u00bb : \u00e9tat des lieux apr\u00e8s le premier mois de guerre."},"content":{"rendered":"\n<p>Entretien avec Hasni Abidi, conduit le 4 avril 2026 et paru le 7 avril 2026 dans le journal \u00e9gyptien\u00a0<em>Ahraminfo<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment caract\u00e9riser la nature du conflit actuel au Moyen-Orient : guerre classique, asym\u00e9trique ou conflit r\u00e9gional hybride, voire id\u00e9ologique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le conflit actuel au Moyen-Orient est caract\u00e9ris\u00e9 par plusieurs dimensions-cl\u00e9s, qui en font un conflit in\u00e9dit aux implications extrar\u00e9gionales. D\u2019une part, cette guerre est moins classique, dans la mesure o\u00f9 des acteurs exog\u00e8nes \u00e0 la r\u00e9gion du Golfe arabo-persique, \u00e0 savoir Isra\u00ebl et les Etats-Unis, ont \u00e9t\u00e9 les initiateurs d\u2019une guerre dans un autre territoire en invoquant des arguments en dehors de la l\u00e9galit\u00e9 internationale. En raison de leur sup\u00e9riorit\u00e9 militaire et \u00e9conomique, les attaques men\u00e9es par ces deux pays contre l\u2019Iran ont accentu\u00e9 l\u2019asym\u00e9trie du conflit, les dirigeants iraniens ayant conscience de leur inf\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle et technologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce contexte, l\u2019Iran a privil\u00e9gi\u00e9 une strat\u00e9gie de guerre asym\u00e9trique, fond\u00e9e sur une escalade horizontale visant \u00e0 accro\u00eetre les co\u00fbts du conflit pour les bellig\u00e9rants, ainsi que pour les Etats du Golfe, en recourant \u00e0 des armements offensifs moins co\u00fbteux que les syst\u00e8mes d\u2019interception adverses. Par ailleurs, malgr\u00e9 l\u2019ampleur des d\u00e9g\u00e2ts inflig\u00e9s \u00e0 l\u2019Iran par Isra\u00ebl et les Etats-Unis, la puissance montre ici son impuissance lorsque le r\u00e9gime iranien bloque le d\u00e9troit d\u2019Ormuz, pla\u00e7ant l\u2019asym\u00e9trie au coeur du combat, dans un domaine o\u00f9 la sup\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle peine \u00e0 s\u2019imposer.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, la dimension id\u00e9ologique constitue un ressort central de ce conflit. Une rivalit\u00e9 opposant l\u2019Iran au \u00ab <em>Grand Satan <\/em>\u00bb (les Etats-Unis) et au \u00ab <em>Petit Satan <\/em>\u00bb (Isra\u00ebl), ancr\u00e9e dans l\u2019id\u00e9ologie r\u00e9volutionnaire iranienne depuis 1979. Cette grille de lecture id\u00e9ologique nourrit une conflictualit\u00e9 de long terme, fond\u00e9e sur une opposition existentielle et civilisationnelle, dans laquelle la survie m\u00eame des r\u00e9gimes et des identit\u00e9s politiques est per\u00e7ue comme \u00e9tant en jeu. Washington et Tel-Aviv font un usage excessif du paradigme id\u00e9ologique pour justifier la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, cette dimension id\u00e9ologique ne saurait \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e de mani\u00e8re univoque. Elle est \u00e9galement pleinement perceptible aux Etats-Unis et en Isra\u00ebl, o\u00f9 l\u2019Iran est progressivement construit comme un ennemi syst\u00e9mique et moral. Dans ce cadre, l\u2019affrontement avec le r\u00e9gime iranien est \u00e9rig\u00e9 en enjeu central, mobilisant des registres discursifs fortement polarisants. Sous la pr\u00e9sidence de Donald Trump, cette dimension a \u00e9t\u00e9 explicitement instrumentalis\u00e9e, notamment \u00e0 travers la mobilisation de r\u00e9seaux religieux \u00e9vang\u00e9liques et la diffusion de contenus id\u00e9ologiques sur les r\u00e9seaux sociaux, contribuant \u00e0 sacraliser le conflit et \u00e0 renforcer sa l\u00e9gitimation aupr\u00e8s de certaines franges de l\u2019opinion publique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019implication de plusieurs acteurs, \u00e9tatiques et non \u00e9tatiques, conf\u00e8re-t-elle \u00e0 la guerre une dimension particuli\u00e8re ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En raison de ces implications, les dynamiques de cette guerre d\u00e9passent largement l\u2019\u00e9chelle strictement r\u00e9gionale. D\u2019une part, deux acteurs exog\u00e8nes au Golfe arabo-persique, \u00e0 savoir Isra\u00ebl et les Etats-Unis, sont directement bellig\u00e9rants, tandis que les monarchies du Golfe se retrouvent en position de victimes collat\u00e9rales.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autre part, bien que l\u2019Iran demeure inf\u00e9rieur sur le plan mat\u00e9riel et technologique, il conserve le statut de puissance militaire r\u00e9gionale et peut s\u2019appuyer sur le soutien strat\u00e9gique de la Russie et de la Chine. Cet appui se manifeste tant sur le plan diplomatique que sur le plan militaire. Le d\u00e9membrement du r\u00e9gime iranien n\u2019est pas une option souhaitable pour Moscou et P\u00e9kin.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 des grandes puissances, les acteurs non \u00e9tatiques alli\u00e9s de l\u2019Iran constituent des leviers centraux de son influence r\u00e9gionale et des instruments majeurs de d\u00e9stabilisation. Le Hezbollah a ainsi ouvert un front contre Isra\u00ebl d\u00e8s les premiers jours du conflit, tandis que les Houthis ont rejoint les hostilit\u00e9s apr\u00e8s plusieurs semaines. Ces derniers ont contribu\u00e9 \u00e0 perturber le trafic maritime en mer Rouge par des attaques ciblant des navires commerciaux depuis 2023, d\u00e9montrant leur capacit\u00e9 \u00e0 exercer une pression strat\u00e9gique majeure, notamment par la menace de paralysie du d\u00e9troit de Bab El-Mandeb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019engagement combin\u00e9 de ces acteurs souligne ainsi que le conflit ne saurait \u00eatre circonscrit au seul th\u00e9\u00e2tre iranien, puisqu\u2019il s\u2019inscrit dans une logique de confrontation \u00e9largie, aux cons\u00e9quences multiformes, de nature s\u00e9curitaire, \u00e9conomique et g\u00e9opolitique, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle r\u00e9gionale et internationale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cette guerre s\u2019inscrit-elle dans la continuit\u00e9 des conflits pr\u00e9c\u00e9dents dans la r\u00e9gion ? Ou bien marque-t-elle une nouvelle phase dans les dynamiques g\u00e9opolitiques du Moyen-Orient ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette guerre semble marquer une rupture majeure par son ampleur et par l\u2019ouverture d\u2019un front in\u00e9dit. Par le pass\u00e9, l\u2019Irak, autrefois consid\u00e9r\u00e9 comme une puissance militaire r\u00e9gionale, avait \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9 lors d\u2019une guerre d\u00e9clar\u00e9e par les Etats-Unis en 2003. Toutefois, Bagdad ne disposait ni de leviers asym\u00e9triques comparables, ni d\u2019une capacit\u00e9 de nuisance significative sur l\u2019\u00e9conomie mondiale. A l\u2019inverse, l\u2019Iran parvient \u00e0 tirer parti de la situation dans laquelle il est attaqu\u00e9 pour exercer une pression directe sur l\u2019\u00e9conomie mondiale, notamment en affirmant sa capacit\u00e9 de contr\u00f4le sur le d\u00e9troit d\u2019Ormuz. L\u00e0 o\u00f9 les op\u00e9rations am\u00e9ricaines de changement de r\u00e9gime ont g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9chou\u00e9, cette situation semble, au contraire, renforcer la radicalisation des \u00e9lites dirigeantes iraniennes, illustrant les limites structurelles de cette strat\u00e9gie.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le prolongement du pr\u00e9c\u00e9dent v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lien, qui avait d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9 un facteur majeur de perturbation pour l\u2019approvisionnement en p\u00e9trole, ce conflit affecte directement les deux principaux partenaires strat\u00e9giques de T\u00e9h\u00e9ran. La perspective d\u2019un effondrement du r\u00e9gime iranien fait peser un risque significatif sur la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique chinoise, tout en suscitant l\u2019inqui\u00e9tude de Moscou face \u00e0 l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de l\u2019\u00e9mergence d\u2019un Etat iranien plac\u00e9 sous influence occidentale.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019implication des grandes puissances dans ce conflit se distingue ainsi profond\u00e9ment des conflits ant\u00e9rieurs au Moyen-Orient, au cours desquels Washington exer\u00e7ait une h\u00e9g\u00e9monie quasi incontest\u00e9e. Cette configuration a profond\u00e9ment \u00e9volu\u00e9 : la Russie et la Chine se positionnent d\u00e9sormais aux c\u00f4t\u00e9s de T\u00e9h\u00e9ran sans affichage, contribuant \u00e0 une redistribution des rapports de force. Ce conflit participe ainsi \u00e0 l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la multipolarisation du syst\u00e8me international.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus largement, l\u2019h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine au Moyen-Orient conna\u00eet une reconfiguration progressive depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2010, notamment \u00e0 travers la strat\u00e9gie du \u00ab <em>pivot vers l\u2019Asie <\/em>\u00bb. Si les Etats-Unis ont continu\u00e9 \u00e0 jouer un r\u00f4le central dans les \u00e9quilibres s\u00e9curitaires r\u00e9gionaux, en particulier \u00e0 travers leurs partenariats avec les monarchies du Golfe, ces arrangements apparaissent aujourd\u2019hui fragilis\u00e9s. Dans ce contexte, des acteurs r\u00e9gionaux tels que la Turquie et le Pakistan sont en passe de jouer un r\u00f4le croissant.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment interpr\u00e9ter le dernier discours de Donald Trump \u00e9voquant une possible intensification du conflit alors qu\u2019il parlait quelques jours auparavant de discussions et d\u2019un possible accord ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le dernier discours de Donald Trump contraste fortement avec ses d\u00e9clarations ant\u00e9rieures. Cette apparente contradiction ne rel\u00e8ve toutefois pas uniquement d\u2019une incoh\u00e9rence structurelle, mais refl\u00e8te les tensions strat\u00e9giques et politiques auxquelles l\u2019Administration am\u00e9ricaine est confront\u00e9e. Les prises de parole de Trump apparaissent r\u00e9currentes dans leur ambivalence, notamment parce que ce conflit d\u00e9joue l\u2019approche qu\u2019il privil\u00e9gie traditionnellement : celle d\u2019un coup de force rapide destin\u00e9 \u00e0 contraindre l\u2019adversaire \u00e0 n\u00e9gocier.<\/p>\n\n\n\n<p>Les ultimatums adress\u00e9s \u00e0 l\u2019Iran, assortis de menaces explicites visant les infrastructures \u00e9nerg\u00e9tiques du pays, visaient \u00e0 imposer une dissuasion par la coercition. Cependant, la r\u00e9ponse iranienne, rapide et coordonn\u00e9e, a d\u00e9montr\u00e9 la d\u00e9termination du r\u00e9gime \u00e0 ne pas c\u00e9der, r\u00e9v\u00e9lant ainsi les limites de la cr\u00e9dibilit\u00e9 de ces menaces. L\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 obtenir une capitulation ou une concession significative a contraint Trump \u00e0 osciller entre rh\u00e9torique belliqueuse et ouvertures diplomatiques, traduisant une difficult\u00e9 \u00e0 reprendre l\u2019initiative strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus profond\u00e9ment, ce conflit met en lumi\u00e8re les limites structurelles de la strat\u00e9gie transactionnelle d\u00e9fendue par Donald Trump. Fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e que toute relation internationale peut \u00eatre n\u00e9goci\u00e9e comme un \u00e9change de co\u00fbts et de b\u00e9n\u00e9fices, cette approche se r\u00e9v\u00e8le inefficace lorsque l\u2019adversaire est anim\u00e9 par des convictions id\u00e9ologiques, un nationalisme exacerb\u00e9 et une perception existentielle du conflit. Cette guerre montre que l\u2019Iran ne peut \u00eatre ni \u00ab <em>achet\u00e9 <\/em>\u00bb ni dissuad\u00e9 par de simples calculs mat\u00e9riels, ce qui fragilise l\u2019ensemble de la posture am\u00e9ricaine et explique les contradictions apparentes du discours pr\u00e9sidentiel.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les prises de position de Trump peuvent-elles influencer concr\u00e8tement la dynamique sur le terrain ? Une \u00e9ventuelle intervention terrestre ne constituerait-elle pas un risque d\u2019enlisement ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ces prises de position pr\u00e9sidentielles peuvent, dans une certaine mesure, influencer la dynamique du conflit, mais de mani\u00e8re indirecte et ambivalente. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, les d\u00e9clarations de fermet\u00e9 des Etats-Unis visent \u00e0 renforcer la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la dissuasion et \u00e0 signaler une volont\u00e9 d\u2019escalade potentielle, susceptible d\u2019affecter les calculs strat\u00e9giques adverses. De l\u2019autre, l\u2019alternance entre menaces et ouvertures diplomatiques tend \u00e0 brouiller le message strat\u00e9gique am\u00e9ricain, r\u00e9duisant la lisibilit\u00e9 de ses intentions et, par cons\u00e9quent, l\u2019efficacit\u00e9 de ses signaux sur le terrain.<\/p>\n\n\n\n<p>La perspective d\u2019une intervention terrestre am\u00e9ricaine ne peut \u00eatre totalement exclue, mais elle demeurerait co\u00fbteuse sur les plans politiques, militaires et strat\u00e9giques. Une op\u00e9ration d\u2019envergure sur le territoire iranien exposerait les forces am\u00e9ricaines \u00e0 des risques consid\u00e9rables, compte tenu de la profondeur strat\u00e9gique de l\u2019Iran, de sa g\u00e9ographie vaste, ainsi que de la ma\u00eetrise \u00e9prouv\u00e9e des forces iraniennes en mati\u00e8re de d\u00e9fense territoriale, de gu\u00e9rilla et de guerre asym\u00e9trique. N\u00e9anmoins, des sc\u00e9narios d\u2019engagement plus limit\u00e9s peuvent \u00eatre envisag\u00e9s. Une op\u00e9ration cibl\u00e9e sur des espaces restreints, tels que certaines \u00eeles iraniennes, pourrait \u00eatre per\u00e7ue \u00e0 Washington comme un compromis entre d\u00e9monstration de force et limitation des risques. L\u2019\u00eele strat\u00e9gique de Kharg, point n\u00e9vralgique de l\u2019exportation des hydrocarbures iraniens, ou d\u2019autres \u00eeles situ\u00e9es \u00e0 proximit\u00e9 du d\u00e9troit d\u2019Ormuz pourraient ainsi constituer des objectifs privil\u00e9gi\u00e9s dans une logique de coup de force ponctuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, m\u00eame une intervention restreinte comporterait des risques majeurs d\u2019escalade. Elle pourrait entra\u00eener une r\u00e9action iranienne indirecte mais \u00e9largie, notamment par l\u2019activation de r\u00e9seaux de forces par procuration, par des attaques asym\u00e9triques contre les flux \u00e9nerg\u00e9tiques ou par une intensification des menaces sur les voies maritimes strat\u00e9giques. D\u00e8s lors, loin de garantir un avantage d\u00e9cisif, un engagement terrestre am\u00e9ricain, m\u00eame limit\u00e9, risquerait d\u2019approfondir le conflit et de renforcer la logique d\u2019enlisement qu\u2019il cherche pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 \u00e9viter.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Existe-t-il une strat\u00e9gie am\u00e9ricaine de long terme ou assiste-t-on \u00e0 une gestion \u00e0 court terme du conflit ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La gestion de cette guerre par Washington semble largement s\u2019op\u00e9rer au jour le jour, r\u00e9v\u00e9lant une conduite strat\u00e9gique marqu\u00e9e par l\u2019incertitude et l\u2019improvisation. Malgr\u00e9 l\u2019annonce initiale d\u2019une acc\u00e9l\u00e9ration du calendrier militaire, Donald Trump a lui-m\u00eame reconnu avoir \u00e9t\u00e9 surpris par l\u2019ampleur et l\u2019intensit\u00e9 de la r\u00e9ponse iranienne. Cette surprise traduit une anticipation d\u00e9faillante et une difficult\u00e9 \u00e0 ma\u00eetriser l\u2019escalade du conflit.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce contexte, l\u2019annonce par le secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense, Pete Hegseth, du licenciement de plusieurs g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019\u00e9tat-major am\u00e9ricain constitue un signal particuli\u00e8rement n\u00e9gatif, intervenant \u00e0 peine un mois apr\u00e8s le d\u00e9but des hostilit\u00e9s. Cette d\u00e9cision sugg\u00e8re des tensions profondes au sein de l\u2019appareil militaire et une remise en cause brutale de la cha\u00eene de commandement en pleine guerre. Loin de renforcer la coh\u00e9rence strat\u00e9gique, ces \u00e9victions risquent, au contraire, d\u2019affaiblir la continuit\u00e9 op\u00e9rationnelle et la capacit\u00e9 de planification \u00e0 moyen et long terme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il appara\u00eet difficile d\u2019identifier une v\u00e9ritable strat\u00e9gie de sortie ou une vision durable de la conduite de cette guerre. Cette gestion fragment\u00e9e et r\u00e9active renforce l\u2019id\u00e9e que les Etats-Unis se trouvent engag\u00e9s dans un conflit dont les objectifs, les moyens et l\u2019horizon temporel demeurent incertains, accroissant ainsi le risque d\u2019enlisement strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dans cet \u00e9tat des lieux, quels sont les sc\u00e9narios envisageables ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au regard des nombreuses zones d\u2019ombre entourant la conduite de la guerre et du risque croissant d\u2019enlisement, un d\u00e9sengagement progressif des Etats-Unis appara\u00eet de plus en plus probable. Cette hypoth\u00e8se concerne en particulier le th\u00e9\u00e2tre strat\u00e9gique du d\u00e9troit d\u2019Ormuz, d\u2019autant plus que Washington a laiss\u00e9 entendre une possible r\u00e9duction de son engagement, dans un contexte o\u00f9 les alli\u00e9s de l\u2019OTAN n\u2019ont pas manifest\u00e9 de soutien \u00e0 la strat\u00e9gie de Donald Trump. L\u2019absence de coalition occidentale solide contribue \u00e0 rendre la situation difficilement soutenable pour Washington, tant sur le plan militaire que sur le plan politique.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9pit des d\u00e9clarations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de Donald Trump annon\u00e7ant une victoire am\u00e9ricaine, la r\u00e9alit\u00e9 observ\u00e9e sur le terrain contraste fortement avec cette rh\u00e9torique. Un \u00e9ventuel retrait ou un d\u00e9sengagement partiel constituerait un signal de recul strat\u00e9gique majeur, d\u00e9j\u00e0 redout\u00e9 par certaines monarchies du Golfe, au premier rang desquelles les Emirats arabes unis, qui esp\u00e9raient une action offensive d\u00e9cisive de la part des Etats-Unis, afin de s\u00e9curiser durablement le d\u00e9troit d\u2019Ormuz et de garantir la continuit\u00e9 des flux \u00e9nerg\u00e9tiques.<\/p>\n\n\n\n<p>De leur c\u00f4t\u00e9, les alli\u00e9s europ\u00e9ens ont clairement montr\u00e9 qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas dispos\u00e9s \u00e0 s\u2019engager militairement dans une op\u00e9ration visant \u00e0 rouvrir de force le d\u00e9troit d\u2019Ormuz. Conscients des risques d\u2019escalade r\u00e9gionale et des dangers inh\u00e9rents \u00e0 une telle intervention, ils privil\u00e9gient une approche fond\u00e9e sur la d\u00e9sescalade et le retour \u00e0 la diplomatie. Cette divergence strat\u00e9gique au sein du camp occidental isole davantage Washington et r\u00e9duit sa marge de manoeuvre.<\/p>\n\n\n\n<p>Donald Trump pourrait \u00eatre contraint de revoir \u00e0 la baisse ses objectifs de guerre et d\u2019accepter des concessions substantielles dans le cadre d\u2019\u00e9ventuelles n\u00e9gociations avec la partie iranienne. Or, le principal levier de sortie du conflit avec le contr\u00f4le du d\u00e9troit d\u2019Ormuz demeure largement au b\u00e9n\u00e9fice de T\u00e9h\u00e9ran. L\u2019Iran dispose ainsi d\u2019un instrument de pression durable lui permettant de monnayer les conditions de la d\u00e9sescalade et d\u2019imposer un calendrier de sortie de guerre favorable \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats, confirmant l\u2019efficacit\u00e9 de sa strat\u00e9gie asym\u00e9trique face \u00e0 une puissance militaire pourtant sup\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les cons\u00e9quences sur l\u2019\u00e9conomie mondiale et les march\u00e9s \u00e9nerg\u00e9tiques mondiaux ne peuvent-elles pas pousser \u00e0 une sortie de crise ? Assiste-t-on \u00e0 une instrumentalisation de l\u2019\u00e9nergie comme arme g\u00e9opolitique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si ces perturbations accroissent la pression en faveur d\u2019une sortie de crise, Donald Trump a multipli\u00e9 les annonces optimistes aux Etats-Unis, \u00e9voquant des n\u00e9gociations ou des avanc\u00e9es dans les objectifs de guerre, alors m\u00eame que les hostilit\u00e9s se poursuivaient. Une \u00e9ventuelle d\u00e9sescalade serait toutefois co\u00fbteuse, car les Etats-Unis sortiraient affaiblis d\u2019un conflit qu\u2019ils ont initi\u00e9 et dont ils seraient tenus pour responsables, tandis que T\u00e9h\u00e9ran pourrait voir \u00e9merger un pouvoir encore plus radical, disposant d\u2019un levier renforc\u00e9 sur l\u2019\u00e9conomie mondiale. C\u2019est l\u00e0 tout le dilemme strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ciblage des infrastructures \u00e9nerg\u00e9tiques a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 par Isra\u00ebl et les Etats-Unis comme une arme g\u00e9opolitique visant \u00e0 contraindre l\u2019Iran \u00e0 capituler. Or, cette strat\u00e9gie tend \u00e0 favoriser une escalade suppl\u00e9mentaire, dans la mesure o\u00f9 ces infrastructures demeurent vitales non seulement pour l\u2019Iran, mais \u00e9galement pour l\u2019ensemble des pays exportateurs de la r\u00e9gion, accentuant ainsi les risques \u00e9conomiques et s\u00e9curitaires \u00e0 l\u2019\u00e9chelle r\u00e9gionale et internationale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Peut-on encore parler d\u2019un conflit localis\u00e9 ou est-on d\u00e9j\u00e0 dans une logique de guerre syst\u00e9mique ? Ce conflit marque-t-il un tournant dans l\u2019ordre mondial ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 les r\u00e9percussions mondiales de ce conflit, la guerre demeure localis\u00e9e dans un p\u00e9rim\u00e8tre g\u00e9ographique circonscrit au Moyen-Orient. Il semble peu probable que les combats s\u2019\u00e9tendent physiquement \u00e0 d\u2019autres r\u00e9gions, sauf en cas d\u2019engagement direct d\u2019Etats europ\u00e9ens ou d\u2019une intensification majeure de l\u2019intervention am\u00e9ricaine. Dans la mesure o\u00f9 l\u2019objectif strat\u00e9gique en Europe et en Asie reste d\u2019\u00e9viter que ce conflit ne devienne syst\u00e9mique, la posture belliciste des Etats-Unis risque de peser durablement sur les \u00e9quilibres internationaux. Elle contribue \u00e0 accentuer la multipolarit\u00e9 \u00e9mergente, incitant les grandes puissances et acteurs r\u00e9gionaux \u00e0 diversifier leurs partenariats, afin de ne pas se retrouver pi\u00e9g\u00e9s dans des d\u00e9pendances strat\u00e9giques vis-\u00e0-vis de Washington ou de P\u00e9kin.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce conflit est-il en train de redessiner durablement l\u2019\u00e9quilibre du Moyen-Orient, ou n\u2019est-il qu\u2019un \u00e9pisode de plus dans une instabilit\u00e9 chronique ?\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si le Moyen-Orient est r\u00e9guli\u00e8rement confront\u00e9 \u00e0 des \u00e9pisodes d\u2019instabilit\u00e9 chronique, la p\u00e9riode post-2023 constitue l\u2019un des exemples les plus r\u00e9cents et pourrait annoncer une persistance de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, \u00e0 condition que le r\u00e9gime iranien conserve son influence et sa r\u00e9silience malgr\u00e9 la guerre. Cette situation pourrait encourager, \u00e0 l\u2019avenir, de nouvelles attaques isra\u00e9lo-am\u00e9ricaines contre l\u2019Iran. A court terme, le r\u00e9gime iranien pourrait se radicaliser face aux menaces ext\u00e9rieures, renfor\u00e7ant le r\u00f4le du syst\u00e8me militaire au profit des autorit\u00e9s religieuses. Un d\u00e9sengagement am\u00e9ricain constituerait alors une victoire strat\u00e9gique pour T\u00e9h\u00e9ran, susceptible de modifier l\u2019\u00e9quilibre r\u00e9gional. L\u2019issue de la guerre actuelle va dicter des choix difficiles pour les Etats du Golfe. Ils seront contraints de repenser leur s\u00e9curit\u00e9 : renforcer leur d\u00e9pendance s\u00e9curitaire vis-\u00e0-vis de Washington et probablement Tel-Aviv ou nouer des partenariats avec d\u2019autres acteurs r\u00e9gionaux, tels que la Turquie et le Pakistan. Une nouvelle \u00e9preuve pour le syst\u00e8me r\u00e9gional arabe .<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Hasni Abidi, conduit le 4 avril 2026 et paru le 7 avril 2026 dans le journal \u00e9gyptien\u00a0Ahraminfo. Comment caract\u00e9riser la nature du conflit actuel au Moyen-Orient : guerre classique, asym\u00e9trique ou conflit r\u00e9gional hybride, voire id\u00e9ologique ? 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