ANALYSE

Maroc-Israël : six décennies de relations non avouées

Au Maroc, les enfants du primaire devront bientôt tout apprendre de la culture et de l’histoire juives marocaines. La décision avait été prise avant l’annonce jeudi de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. Mais elle donne un aperçu des dynamiques historiques qui ont conduit le roi Mohammad VI à prendre ce virage, faisant ainsi du Maroc le quatrième pays arabe à officialiser ses relations avec l’État hébreu cette année après les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Soudan. 

Rabat rompt ainsi avec six décennies d’une liaison cachée et quasi ininterrompue aux multiples facettes. Depuis son accession au trône en 1961, Hassan II n’a eu de cesse de jouer les équilibristes entre ses acolytes arabes et les Israéliens, se posant en interlocuteur incontournable dans le processus de paix au Proche-Orient. Contrairement à la plupart des autres pays arabes, le roi du Maroc ne s’est jamais opposé à des négociations avec les dirigeants israéliens. Profondément convaincu que la seule issue était de parvenir à une solution politique, le souverain chérifien a déployé ses forces de médiateur, sans jamais pourtant oser franchir le pas d’une reconnaissance. Une ambivalence dans laquelle les deux pays ont pu trouver leur compte des décennies durant, en termes de coopérations militaire et commerciale. Lors du sommet de la Ligue arabe le 13 janvier 1964, Hassan II appelle les pays arabes à adopter une attitude réaliste à l’égard du conflit entre Israël et la Palestine, ce qui lui permettra d’être l’interlocuteur privilégié des Occidentaux mais aussi de renforcer la position du Maroc au sein de la Ligue. « Étant donné la nature historique et culturelle de l’attachement des Israéliens d’origine marocaine au Maroc, les liens entre les deux pays étaient plus profonds que les relations israélo-émiraties », rappelle Mohammad Daadaoui, professeur en sciences politiques à l’Université d’Oklahoma City. Le point de départ de ces relations repose en partie sur la présence d’un grand nombre de juifs marocains avant la création d’Israël en 1948. Plus de 700 000 Israéliens sont originaires du royaume, et même s’il ne reste plus que quelque 2 000 juifs au Maroc, ils ont permis de constituer un « pont » diplomatique entre les Israéliens et les Arabes. En 1965, Hassan II n’hésite pas à collaborer avec le Mossad, en lui permettant d’espionner les rencontres à Casablanca entre les leaders et commandants arabes en vue d’une préparation d’une attaque contre Israël. En échange, il obtient la liquidation de l’opposant Mehdi Ben Barka. Les informations obtenues seront cruciales dans la victoire d’Israël lors de la guerre des Six-Jours en 1967. Ce double jeu n’empêchera pas Hassan II de marteler le droit au retour des Palestiniens, mais aussi d’envoyer ses troupes en 1967 et lors de la guerre de 1973 pour combattre aux côtés de l’Égypte et de la Syrie. Après la normalisation des relations entre l’Égypte et l’État hébreu en 1979, le Maroc ne lui emboîte pas toutefois le pas. Refusant la règle tacite qui consiste à isoler Israël, le roi marocain multiplie les rencontres avec les officiels et accueille même des congrès des communautés juives du Maroc, comme en mai 1984, en présence d’une soixantaine de personnalités israéliennes.S’il n’ouvrira jamais d’ambassade en Israël, il cédera pour un bureau de liaison en 1994 avant sa fermeture en 2000 lors de la seconde intifada. « Les liens ont parfois été diplomatiques, mais plus souvent dans le commerce, l’agriculture, le tourisme et la technologie plus récemment », explique Abderrahim Chalfaouat, chercheur spécialiste des relations maroco-américaines à l’Université Hassan II, à Casablanca.

« Criminaliser » la normalisation avec Israël

Mohammad VI monte sur le trône en 1999 et marche dans les pas de son père sur ce dossier, malgré la défiance de l’opinion publique. Les populations maghrébines sont historiquement très attachées à la cause palestinienne et le Parti de la justice et du développement (PJD), de mouvance islamiste, désapprouve vivement ces relations. Lors de l’attaque israélienne sur la bande de Gaza en 2014 qui a fait plus de 2 200 morts, cinq partis politiques avaient par exemple réclamé un projet de loi criminalisant la « normalisation avec Israël ». Une demande qui sera réitérée lors de l’annonce en décembre 2017 du président américain Donald Trump de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem. Lors de son ouverture en mai 2018, plus de 10 000 Marocains étaient descendus dans les rues en guise de protestation. « La rupture des relations diplomatiques n’a pas entravé les relations militaires et économiques », souligne Mohammad Daadaoui. Depuis les années 2000, les échanges commerciaux sont en effet florissants, notamment dans le domaine agricole, technologique, du renseignement militaire et de l’armement. « Entre 2014 et 2017, les échanges entre le Maroc et Israël ont dépassé les 149 millions de dollars, faisant du Maroc le quatrième partenaire africain d’Israël en matière d’importation et le neuvième en matière d’exportation », poursuit l’expert. Des échanges commerciaux que les autorités minimisent voire démentent depuis des années, alors que la cause palestinienne est encore une question taboue dans le monde arabe.

En août dernier, l’étape marocaine de Jared Kushner, gendre et conseiller principal de Donald Trump, dans le cadre de sa tournée au Moyen-Orient pour établir des relations diplomatiques entre Israël et les pays arabes, avait été scrutée de près. Le Premier ministre marocain Saadeddine el-Othmani avait alors déclaré que Rabat ne normaliserait pas les relations avec Israël, avant de préciser quelques jours plus tard que ses commentaires avaient été faits en sa qualité de chef du parti islamiste PJD, et non de chef du gouvernement. 

Contrairement aux pays du Golfe, qui trouvent dans l’alliance avec Israël un rempart contre la menace iranienne, la normalisation du Maroc n’a pas la même dimension stratégique – même si Rabat entretient également des relations hostiles avec Téhéran et ses alliés – mais repose sur des intérêts économiques, symboliques et culturels. Et le ralliement du roi du Maroc, président du Comité al-Qods (une organisation réunissant les soutiens de la cause palestinienne au sein du monde arabe), a un prix : la reconnaissance du Sahara occidental, un territoire disputé par le Maroc et les indépendantistes sahraouis, et dont le statut n’est toujours pas défini par l’ONU. « C’est une offre qui ne se refuse pas du côté du Maroc. Le roi est conscient que cette opportunité ne se répétera pas avec le prochain président », explique Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève. Cette dimension a été très largement mise en avant dans la couverture des médias marocains et dans le discours officiel. Le site d’information américain Axios avait évoqué dès février dernier des discussions sur un accord trilatéral qui impliquerait une reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en contrepartie de quoi Rabat devrait prendre des mesures effectives pour normaliser ses relations avec l’État hébreu et soutenir le « deal du siècle », rejeté par les Palestiniens et par la Ligue arabe. « Le Maroc traverse une crise économique et espère engranger des bénéfices en matière d’investissements directs notamment des Émirats arabes unis, qui ont joué un rôle décisif dans la décision marocaine de normalisation », soutient Hasni Abidi. Le communiqué du palais royal affirme que la décision n’affectera pas l’engagement du pays en faveur d’une résolution du conflit israélo-palestinien, ni la position du royaume en faveur d’une solution à deux États. « Il est très improbable que le Maroc abandonne complètement la cause palestinienne », estime Abderrahim Chalfaouat. Le souverain marocain a appelé le leader palestinien Mahmoud Abbas pour lui assurer que sa position ne changerait pas. « Le Maroc voit dans cette normalisation une position pragmatique qui lui permettra de plaider plus efficacement en faveur d’une solution à deux États et d’un plan de paix équitable », explique de son côté Mohammad Daadaoui. 

Mais l’annonce s’inscrit de fait dans un abandon progressif de certaines capitales arabes de l’initiative de paix arabe de 2002, qui conditionne la reconnaissance de l’État hébreu à la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale. 

Par Caroline HAYEK et Stéphanie KHOURI, OLJ / 12. 12. 2020

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