
L’Iran n’est pas, à strictement parler, un pays arabe ou méditerranéen, mais on sait que les frontières sont poreuses quand il s’agit des cultures. Marjane Satrapi le savait mieux que personne, elle qui, née à Racht et élevée à Téhéran, a suivi dès son enfance une scolarité francophone, avant de passer son adolescence en Autriche, puis de retourner en Iran au début de l’âge adulte et, enfin, de choisir la France, où elle a finalement passé la plus grande partie de sa vie – le tout dans un contexte historique pourtant marqué par une recrudescence des identitarismes forcenés.
Elle aura abattu du travail, Marjane Satrapi, pour faire connaître et pour rapprocher. Par ses bandes dessinées autobiographiques (dont les plus connues sont Persépolis et Poulet aux prunes), parues dans les années 2000 avant d’être adaptées au cinéma, et qui lui ont donné une célébrité méritée. Mais aussi par des œuvres plus discrètes, comme ses illustrations de Sagesses et malices de la Perse, petit recueil de contes destiné aux enfants et, peut-être plus encore, à leurs parents désireux de finir leur journée moins bêtes. Enfin, par sa présence dans les milieux artistiques, par sa forte personnalité et ses prises de parole : bien qu’ayant arrêté la BD depuis longtemps, elle y a effectué en 2023 un retour remarqué pour diriger l’ouvrage collectif Femme, Vie, Liberté, où s’expriment l’indignation consécutive à la mort de Mahsa Amini et le soutien aux soulèvements populaires qui ont suivi, mais qui n’ont hélas pas suffi à renverser le système en place.
Les hommages à Marjane Satrapi pleuvent depuis son décès. Pourquoi un hommage de plus ? Sans doute en raison d’un détail biographique appris à cette occasion : en 2025, l’auteure de Persépolis a refusé la Légion d’honneur, notamment parce qu’elle était fatiguée des paroles officielles de condamnation du régime de Téhéran, jamais suivies de gestes concrets envers les Iranien.nes. Elle déplorait par exemple l’attribution de visas par la France à des enfants d’« oligarques » plutôt qu’aux « jeunes (…) épris de liberté, dissidents, et artistes »[1]. Pour elle qui n’était française que par naturalisation, c’était une prise de risque, dans le climat délétère de la France actuelle, où le pouvoir politique et les médias dominants encouragent dangereusement un nationalisme aveugle. Mais c’était également un acte de courage, et de fidélité profonde « à ce pays qui est le [s]ien »[2], et qui ne mérite pas d’être dirigé avec cette hypocrisie conjuguée à une servilité grandissante devant les autoritarismes de tout poil.
Aujourd’hui, Donald Trump et ses partisans s’efforcent d’imposer aux États-Unis (et dans tout l’Occident, tant qu’à faire) un régime qui, comme celui des Mollahs, s’attache à piétiner les femmes, la vie et la liberté. Pour autant, on ne peut pas parler d’une « convergence des civilisations », puisque cela n’empêche pas ces régimes de se faire la guerre, toujours au détriment des populations. Cela commence à ressembler à la dystopie de George Orwell, dans laquelle des puissances totalitaires, identiques dans leur mode de gouvernement, réclament néanmoins un état perpétuel de conflit armé pour se maintenir. Marjane Satrapi est morte prématurément, suite au chagrin causé, semble-t-il, par la perte de son mari. Un chagrin personnel, mais peut-être aggravé par celui que l’état du monde devait lui infliger.
Philippe Jacques
[1] L’artiste Marjane Satrapi refuse la Légion d’honneur en raison de l’« attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l’Iran », Le Monde, 14 janvier 2025.
[2] Idem.



